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EXPRES
(Envois 2)
 
 

LES ANIMAUX MALADES DE LA POUSSIÈRE






1) LES NAUFRAGÉS DE L’ARCHE

     Museaux.

     Le jeune singe a un peu vieilli; il est frileux. C’est qu’il va falloir quitter tout cela. Nous étions si tranquilles, surtout depuis quelques années. Il ne vient plus personne. Même auparavant les groupes d’enfants osaient à peine caresser nos pelages sous l’oeil de leurs instituteurs et des gardiens somnolents; les spécialistes que promenaient parfois les directeurs ne s’arrêtaient qu’une ou deux fois en poussant des exclamations de surprise, essuyant les verres de leurs lorgnons.

     Truffes, groins.

     Il faut mettre tout cela au passé. On nous promet de nouvelles installations, de mirobolants éclairages, des dispositifs audiovisuels avec des claviers de boutons comme dans les machines volantes, de grands panneaux bourrés d’explications. Mais pour l’instant on creuse pour nous de profonds silos où il nous va falloir descendre, et d’où bien peu remonteront, les premiers ce ne sera pas avant des années.

     Moustaches, ocelles, babines, haleines, muscs, encolures.

     Nous comprenons maintenant pourquoi ce bâtiment ressemble à un grand hall de gare, à une salle des pas perdus. C’est un lieu d’adieux. Les éléphants ont déjà commencé leur exode; d’ailleurs tout le monde s’est déjà quelque peu déplacé, sauf les bénéficiaires de vitrines spéciales, et les squelettes des immenses cétacés.

     Rongements, grignotements, pattes de velours, hérissements, ricanements, feulements, miaulements, griffes et crocs.

     La mère surveille son petit dont les oreilles se dressent aux bruits qui ébranlent les murs et font déjà trembler le sol: marteaux pneumatiques, excavatrices, camions,  bétonneuses, scies à métaux, sans parler du trafic intense dans les rues prochaines si calmes autrefois. La mince trompe tendre s’appuie sur la grosse patte levée pour y puiser quelque courage.

     Panses, cuissots, jarrets, allaitements, ruminations, bêlements.

     J’ai si longtemps considéré ces profondes rainures dans la peau grise, telles des craquelures dans la boue d’un lac desséché, ces replis de cratères comme sur la surface de la Lune, les poils fichés dans la queue comme les ficelles d’un vieux balai à laver les carrelages.

     Échines, frémissements d’oreilles et pelotonnements sur les feuilles mortes.

     Et ces défenses qui mariaient leurs courbures devant les pattes et les crânes comme des bouquets de cactus, comme des fleurs tombées de ces arbres en marche ou de ces marécages grognant et flairant sur leurs piliers à ongles ronds, avec leurs cuirasses de croûtes et leurs narines palpitantes.

     Adieu.

     Les délicates colonnes de métal montaient parmi les familles de mammifères jusqu’aux étages des poissons, des batraciens et des reptiles, escaladaient d’ordre en embranchement jusqu’aux trésors de la mer et des lagunes, et aux insectes étincelant tout en haut dans la pénombre de leurs boîtes.

     Les soucis de l’éléphant, l’expectative du rhinocéros, sous les graciles arcades des galeries supérieures et les assemblages de vitres carrées ou triangulaires. Si souvent l’ombre avait rempli ce grand vaisseau, cette arche sur la mer parisienne où déferlaient circulations et émeutes. Ls guerres ne nous avaient pas touchés. Bourrés de paille, saisis dans notre guet, le jour nous inondait tout doucement, très gris d’abord, les couleurs s’éveillaient lentement, et c’est seulement pendant quelques heures, quelques jours par an, que de grandes épées de soleil venaient faire briller les pelages, éveiller d’inoubliables reflets.

     Souvent seuls les cous des girafes surnageaient au-dessus d’un étang de ténèbres où nous flottions silencieusement, humant les fumées et les souvenirs, imperturbablement cherchant notre chemin parmi les estrades et les catégories, quêtant les apparentements, nos origines, distillant dans nos regards de verre la nostalgie des continents où l’on nous avait sacrifiés, car nous sommes tous des fantômes, et ce sont nos momies que l’on va maintenant ensevelir dans cette vallée des anciens rois de la Terre.

 Une Idée, une Forme, un Être
 parti de l’azur et tombé
 dans un Styx bourbeux et plombé
 où nul oeil du ciel ne pénètre.
     D’autres bêlaient, bramaient sans aucun son dans d’invisibles savanes, devant d’invisibles montagnes, venaient se désaltérer le soir à d’invisibles points d’eau. Et ceux qui avaient été séparés par des océans durant leurs vies bondissantes, se rassemblaient ici dans leur tranquillité maintenant si précaire.

     Par une galerie vitrée se précipitait la délégation des kangourous, s’arrêtait brusquement nez au vent, narines froncées, faisant passer au travers des armoires des étendues de sable rouge, des eucalyptus et des mimosas.

     Dans une autre s’interrompait le comité de vigilance des gazelles, allongeant leurs curiosités timides parmi les froissements d’herbes muettes, des galopades immobiles, de calmes paniques, des tornades gelées.

     Jours de sursis, adieu.

     Les mammifères français dans leur étable transparente regardaient à travers les murs, à travers les rues, les quartiers, les faubourgs, la banlieue, les champs, les taillis, les sous-bois, les forêts, les ravines, les corniches et les glaciers.

     Leurs voisins d’Europe écoutaient les chasseurs d’antan, lissaient leurs cornes ou ramures sur les troncs moussus absents, s’enfilaient entre des rochers et cascades, se reposaient au bord de gouffres lointains, faisaient rouler des cailloux jusqu’aux rives des lacs ou redressaient la tête au-dessus des fougères.

     La salle entière était semblable à la cage thoracique d’une baleine qui nous aurait tous avalés. Parfois la lumière à taches et rayures nous déguisait en girafes ou en zèbres; quant aux ornements de métal ou peinture, ils devenaient vertèbres, cornes, omoplates, phalanges ou sabots.

  Un Ange, imprudent voyageur
  qu’a tenté l’amour du difforme
  au fond d’un cauchemar énorme
  se débattant comme un nageur
     D’autres baleines ondulaient à l’intérieur de la baleine, et lorsque la pluie battait sur les verrières, tout devenait glauque et houleux; autour des ossements se reformaient les chairs.

     Alors les girafes exploraient le fond de la mer, tendaient leur cou pour admirer les éponges sur les rayonnages des récifs, humer coquilles et madrépores parmi les ferronneries d’algues.

     Le sable des grands fonds se plissait en losanges et chevrons, les mâts des vaisseaux naufragés s’enracinaient parmi les repaires de marsouins qu’étudiaient les colloques d’ours en cloche à plongée.

     Salon du Nautilus métropolitain, usine à classifications, adieu.
 

2) LES ADIEUX

     Le solitaire okapi n’en croyait pas ses yeux devant les vitraux de la profondeur où flambaient nacre et laques. L’orgue des longues jambes déroulait ses canons au-dessus des buffets qui cachaient les claviers. Tibias hautbois, cuisses mandores, cordes d’échines et panses rousses.

     Les bouquetins mélomanes, les éléphants de mer extasiés, les yeux semblables à des entrées de mines d’or, au coeur des ondes écoutaient l’orchestre et le choeur répartis sur tous les gradins, cantates ultramarines inaudibles aux oreilles urbaines, mais traduisibles aux regards de certains humains encore frais.

     L’orignal et son épouse dans le parterre s’interrogeaient devant la reconstitution d’une roselière venue d’une autre collection autrefois de l’autre côté de la rue, où s’ébattaient cygnes, spatules et cormorans à l’abri de leur prisme de verre devant les volutes et les lys de fer forgé accompagnant la naissance des faisceaux de colonnes sombres devant les bibliothèques à bocaux.

  En luttant angoisses funèbres
  contre un gigantesque remous
  qui va chantant comme les fous
  et pirouettant dans les ténèbres
     Un quatuor d’antilopes exécutait son scherzo agreste et musqué, à la fois tendre et distant, avec ses bois chantournés, son intense vibrato, ses piquetés, ses soupirs, ses insinuations, ses glissandi, ses fugues.

     De l’autre côté de la rue, c’étaient les galeries du duc d’Orléans, promenade idéale pour les familles les dimanches après-midi pluvieux, lorsque le Jardin des Plantes à nos pieds, ou les quais de la Seine proche étaient impraticables. Ce riche personnage titré avait chassé sous tous les climats et rapporté des collections de dépouilles ou fantômes qu’on avait installé dans des décors aussi réalistes que possible. La chaleur quand on entrait dans la salle de la savane, le frisson en passant à celle des pôles ! Je savais tout cela par les conversations des enfants sensibles. C’est de là que nous étaient venus ces barques avec leurs agrès, et bien des spécimens qui manquaient à notre univers, car le délabrement s’y était produit bien plus tôt.

     Rendons hommage en passant au dessinateur des étais, à l’architecte de ces charpentes pour charpentes, squelettes pour squelettes, au constructeur de ces carcasses. Quelle grâce dans ces tirants, ces haubans, ces vergues, quelle douceur dans ces béquilles qui venaient assurer la position nageuse des carpes, métacarpes et phalanges ! Tel un professeur de maintien redressant délicatement la position d’une majestueuse élève dont il aurait été épris.

     Édens de poussière, ziggourats, le réduit aux chats domestiques, adieu.

     Ingéniosité de ces arbalétriers, de ces câbles tendus, de ces grappins saisissant les côtes comme les cordes d’une harpe, traduction en métal de toutes les densités de la chair absente, rayures des flancs croisant les rayures des doigts, soulignant celles des balcons au-dessus des rayures des vertèbres et des cornes, des pelages et des crinières par -delà l’épaule de la raie telle une vaste dune de sable.

     Il y avait des endroits de tumulte avec le tigre du Bengale escaladant l’éléphant ducal et déchirant de ses griffes les parois d’osier de son palanquin entre une procession de gazelles et un étendage de torpilles, avec la lionne déchirant la nuque du zèbre renversé.

     Il y avait des plages d’épouvante avec d’interminables mâchoires cisailles, des crânes anamorphoses de créatures d’un autre espace, des illusions provoquées par notre position oblique par rapport au projet du démiurge en tel domaine, avec des têtes sectionnées, des membres épars, des fissures, des accrocs, ulcères, bubons, de tristes monstres.

  Un malheureux ensorcelé
  dans ses tâtonnements futiles
  pour fuir un lieu plein de reptiles
  cherchant la lumière et la clef
     Il y avait des recoins de douceur comme la famille des ânes avec sa patience et ses précautions sous les cloches de verre opalin qui diffusaient de temps en temps une parcimonieuse lumière.

     Il y avait des carrefours de surprises, le flot des zèbres se mélangeant avec celui des dauphins, les cornes s’enfonçant entre les vertèbres, les pelages moutonnant en houle avec l’écume des oreilles, nageoires et museaux.

     Il y avait des nids de laine avec des ambres, des rousseurs, des boucles, des frisures et des écheveaux, des velours, des quenouilles, des franges, des duvets et des barbes, des tricots, des tapisseries, des rideaux et des houppes.

     Le cagibi aux chats sauvages, le cabinet aux lynx, le coffre aux guépards, le placard aux singes, adieu.

     Il y avait des corridors de balbutiement, les sabots tâtant le sol pourtant lisse comme s’il était couvert de cailloux, d’épines ou d’éclats de verre laissés par des pionniers ou des hors-la-loi après leur repas sauvage, les premiers pas et les premiers regards de ces nouveau-nés qui ne devaient jamais grandir, le long des planches veinées de ruisseaux de lueurs.

     Il y avait des avenues d’attendrissement, tous les parents, l’oncle boeuf musqué, le cousin chameau, la tribu des onagres, faisant cercle autour du petit dernier, l’encourageant, s’esclaffant, trouvant des ressemblances, remuant de vieilles histoires, prodiguant des conseils, annonçant des succès futurs qui ne devaient jamais venir, chacun dans sa vitrine ou sur son estrade.

     Il y avait des pyramides de mugissements, de cuirs, de ruminations, de laits, de jougs, de labourages, de convois, de litières et de bains de boue.

  Un damné descendant sans lampe
  au bord d’un gouffre dont l’odeur
  trahit l’humide profondeur
  d’éternels escaliers sans rampe
     Il y avait des pavois de solennité, rois ou juges, avec leurs assesseurs et ministres, les greffiers, huissiers, secrétaires, la cour, les témoins, les conseillers, les gardes, les exécuteurs.

     Il y avait des gouffres d’illumination, avec des bonzes, des moines, des novices et des supérieurs, des cellules et des cloîtres, des salles capitulaires, déambulatoires et absides, oratoires et retraites, offices et harangues.

     Il y avait des scènes de grand opéra, l’otarie lançant son aria sous les cataractes d’éclairage blême, et j’étais là dans mon coin, écoutant tout, regardant tout, ranimant tout, me réchauffant à tout; j’ai réussi à fasciner suffisamment les gardiens pour qu’ils me promènent un peu partout, mais c’était là un de mes endroits préférés; je suis loin d’en avoir assez profité.

     L’armoire aux lémures, la cabane aux moines, la case aux grimpeurs, apprentissages et accouchements, adieu.

     Comme je voudrais parcourir encore ces chenaux de banquise qui me faisaient me recroqueviller même en plein été, faire plus ample connaissance avec le peuple des narvals, converser avec les phoques, apprivoiser les ours blancs qui me terrorisent encore!
 

3) LE DÉMÉNAGEMENT DES ANIMAUX

     Il y a des régions entières que j’ignore et n’aurai plus jamais sans doute l’occasion d’approcher, même à cet étage, car quand je dis qu’on m’a promené partout, il ne s’agit que de celui-ci, et pour ce qui est de là-haut (ou d’à-côté), je n’ai jamais fait qu’entrevoir, deviner, imaginer. Il n’est plus temps désormais d’entrer à l’école des morses, d’aboyer avec eux. Que de hurlements enregistrés ici dans les attitudes et faciès me seront perdus pour toujours, et pour les hommes !

     Trop tard pour apprendre à nager sous la glace, à la rompre, à mimer l’huile, à ramper dans la neige, déchiffrer les clapotis, les crissements, déceler l’approche des blizzards ou dégels, des massacreurs, des bancs de poissons succulents.

  Où veillent des monstres visqueux
  dont les larges yeux de phosphore
  font une nuit plus noire encore
  et ne rendent visibles qu’eux
     J’avais bien commencé à combiner l’équateur et les pôles, entrecroiser les migrations, faire fleurir les vertèbres en paumes et vasques. Trop tard pour mener à bien cette horticulture, ce contrepoint, cette transmutation. Quelle trace restera-t-il de mes propositions ?

     Quelqu’un aura-t-il eu l’idée de fixer nos rencontres: le combat furieux de deux lions sous l’oeil surpris mais rassuré des antilopes sans le moindre souci pour leur fragile progéniture, parmi les ramures des élans comme dans le château d’une nouvelle Bavière, les enlacements des pythons et des ossements titanesques, le défilé des turbots derrière la vitrine des peaux douces ?

     Un de nos derniers visiteurs s’est longuement attardé; il est revenu maintes fois, m’a déplacé, en a déplacé d’autres, a ouvert mainte vitrine, disposé ses appareils, attendu, examiné soigneusement les ongles étroits des tapirs, les fesses des éléphants et les omoplates des cachalots.

     A-t-il réussi à saisir l’apparition d’un troupeau de daims au milieu de la forêt des trépieds, l’exode des pachydermes devant l’invasion des monstres de la mer, les engrenages des espèces et de leurs transhumances, tandis que de l’autre côté du mur, des massifs, des serres, des jardins de rocaille, les fauves rugissaient dans leur rotonde, les fauves vivants enfermés, à maints égards plus malheureux que nous, les caméléons du vivarium attrapaient des mouches bourdonnantes et les fossiles roulaient leurs éventails de pierre ?

     Nos fuites, nos dispersions, nos débandades, comme si nous avions cherché d toutes parts l’issue de ce refuge, de ce monument à notre gloire passée qui se transformait en prison, trappe, comme si nous avions rêvé de côtoyer les voitures d’enfants défoncées, les miroirs ébréchés, les fauteuils crevés sur les marchés aux puces de toutes les portes de l’ancienne enceinte,

     pour découvrir de magnifiques richissimes amateurs sensibles qui nous auraient choyés, lavés, séchés, brossés, auraient construit pour nous des châteaux sur mesure, reconstitué nos jungles, nos halliers, nos antres, auraient fait circuler respectueusement entre nos splendeurs retrouvées quelques spécialistes d’émerveillement.

  Un navire pris dans le pôle
  comme en un piège de cristal
  cherchant par quel détroit fatal
  il est tombé dans cette geôle
     Puissance du règne animal autrefois: on nous craignait, on nous aimait, on nous révérait, on nous embaumait, on nous élevait des temples, on nous sculptait des sarcophages: que de cérémonies et d’inspirations !

     Ceci était un de nos derniers mausolées. Tout cela est bien terminé. On nous tolère, on nous étudie, on expérimente sur nous, on nous montre aux enfants pour les distraire, on nous parque dans des réserves, on nous élève industriellement pour nous dévorer, on nous déménage.

     Ils ne s’inquiètent plus que de nos tout petits frères, nos vengeurs qui les tourmentent de toutes sortes de façons neuves par leurs mutations.

     Nous continuerons de hanter leurs rêves et de fortifier ceux qui se souviennent de nous.

 Où sont les butors tachetés,
 les couroucous, les touracos,
 le siffleur et le commandeur,
 les attitudes, les empreintes ?

  Emblèmes nets tableau parfait
  d’une fortune irrémédiable
  qui donne à penser que le Diable
  fait toujours bien tout ce qu’il fait
 Où sont les manchots et kiwis,
 les goélands et les mouettes,
 les courlis, les vanneaux, les râles,
 le jacamar et le tic-tic ?

 Où sont les colibris huppés,
 les oiseaux-mouches à cravates,
 la fauvette et le roitelet,
 le faisan doré, la  perdrix ?

 Où sont le gerfaut, l’écorcheur,
 le paradisier six-filets,
 l’ortolan de neige à collier,
 la houpette, le mordoré ?

 Où sont les merles des bosquets,
 le martin-pêcheur, le ministre,
 le délicat petit-cul-jaune,
 plumes, duvets, crêtes et mues ?

     Adieu, oncle Milne-Edwards et ton oeuvre; les portes se referment, adieu.
 

4) L’ABSENCE

Maintenant je rêve une salle
où je ne suis jamais entré
mais d’où les enfants revenaient
des pépites plein les regards

 Babel d’escaliers et d’arcades
 c’était un palais infini
 plein de bassins et de cascades
 tombant dans l’or mat ou bruni
Secrétaires et serpentaires
rapaces diurnes et nocturnes
ailes pliées ou déployées
le cou dressé ou contourné
 Babel d’espaliers ou d’arceaux
 émailleries dans les vitrines
 c’étaient des vergers infinis
 orangeraies d’argenteries
Buses milans sur leurs perchoirs
de bois tourné comme des quilles
becs en crochets ergots et serres
plumes duvets crêtes et mues
 Foules de kiosques et volières
 des fontaines de sang léger
 coulaient dans la nuit des corolles
 des couronnes de vins nouveaux

 Et des cataractes pesantes
 comme des rideaux de cristal
 se suspendaient éblouissantes
 à des murailles de métal

Le cassique de la Louisiane
le tropiale à calotte noire
le délicat petit-cul-jaune
ou le loriot de Baltimore
 Et des cataractes mousseuses
 lacis lacets lassos lancées
 comme des rideaux de salives
 tourbillons de cris et de bulles
La rousserole et la litorne
la grive le mauvis la draine
le moqueur l’oranvert les brèves
le martin-pêcheur le ministre
 Se suspendaient virevoltant
 nuanciers des intempéries
 à des murailles de ciseaux
 armurerie des arcs-en-mer

 Non d’arbres mais de colonnades
 les étangs dormants s’entouraient
 où de gigantesques naïades
 comme des femmes se miraient

Petit merle huppé de Chine
le merle brun du Sénégal
le merle vert des Carolines
et le merle de nos bosquets
 Des arbres et des colonnades
 lutherie de respirations
 les cloîtres dormants se paraient
 de chapiteaux d’humeurs salines
Le pinson la veuve le pape
le bengali le noir-souci
le chardonneret à capuche
la houpette le mordoré
 Et de gigantesques mésanges
 perles des écrins campagnards
 comme des nymphes se miraient
 aux laques des épiceries

 Des nappes d’eau s’épanchaient bleues
 entre des quais roses et verts
 pendant des millions de lieues
 vers les confins de l’univers

Le tangara diable-enrhumé
l’oiseau-silencieux l’onglet
le bruant-fou la coqueluche
l’ortolan de neige à collier
 Des gouttes de vivant mercure
 jaillissaient dans les forêts muettes
 entre des quais marron et noirs
 à broderies et à rinceaux
Rotonde des paradisiers
le manucode et le royal
le magnifique et le superbe
le six-filets le calybé
 Pendant des millions de mesures
 acrobates sur les écumes
 vers les confins de la matière
 les trilles des déferlements

 C’étaient des pierres inouïes
 et des flots magiques c’étaient
 d’immenses glaces éblouies
 par tout ce qu’elles reflétaient

Les aigles l’orfraie les vautours
l’épervier le griffon le sacre
le faucon le gerfaut l’autour
la pie-grièche et l’écorcheur
 C’étaient des éventails ouvrés
 des joailleries en vacances
 des flots de rubans en coquilles
 le carnaval des armoiries
L’outarde le tétras la caille
la gélinotte le dindon
le lagopède le paon blanc
le faisan doré la perdrix
 

5) RÊVE PARISIEN

 D’immenses criques éblouies
 vaisselleries des horizons
 reflétaient les mûrissements
 des fruits de l’arbre messager

 Insouciants et taciturnes
 des Ganges dans le firmament
 versaient le trésor de leurs urnes
 dans des gouffres diamant

Le coq-de-roche le bouvreuil
le pompadour le gobe-mouches
l’alouette et le rossignol
la fauvette le roitelet
 Insouciants explorateurs
 imprimeurs aux journaux du vent
 des étourneaux au firmament
 signaient leurs élégies fantasques
Les oiseaux-mouches le rubis
l’or-vert le saphir l’améthyste
escarboucle pourpré queue-noire
vert-doré à collier cravate
 Versaient l’élixir de leurs urnes
 perles et larmes dans la voix
 en des gouffres d’effervescence
 des cirques de perpétuation

 Architecte de mes féeries
 je faisais à ma volonté
 sous un tunnel de pierreries
 passer un océan dompté

Le colibri grenat brin-blanc
brin-bleu piqueté collier-rouge
gorge-carmin ou plastron-noir
huppé hausse-col vert-perlé
 Artificiers des frondaisons
 passementiers aux crépuscules
 ils faisaient à leur fantaisie
 briller les antres et les cimes
Hirondelles et martinets
piverts épeiches grimpereaux
les toucans et les calaos
le jacamar et le tic-tic
 Sous un dôme d’aiguilles claires
 augures baladins bouffons
 filigranaient l’Histoire entière
 guerres foires épidémies

 Et tout même la couleur noire
 semblait fourbi clair irisé
 le liquide enchâssait sa gloire
 dans le rayon cristallisé

Les grues les hérons les cigognes
les crabiers les ibis les barges
les chevaliers les combattants
les courlis les vanneaux les râles
 Et tout même la couleur grise
 le poussiéreux le délavé
 semblait fourbi sombre irisé
 bobinerie de soies précieuses
Pluviers huîtriers phalaropes
grèbes foulques plongeons et fous
le pélican le cormoran
les goélands et les mouettes
 Le mobile enchâssait sa gloire
 programme de subtils virages
 dans la houle cristallisée
 pharmacie de phioles dansantes

 Nul astre d’ailleurs nuls vestiges
 de Soleil même au bas du ciel
 pour illuminer ces prodiges
 qui brillaient d’un feu personnel

Les oies les canards les sarcelles
les cygnes flamants et coureurs
pétrels guillemots macareux
pingouins manchots et les kiwis
 Nul gêneur d’ailleurs nulle crainte
 des persécuteurs de moineaux
 le photographe solitaire
 jouait longuement de ses appeaux
Cotingidés ictéridés
les nids les ailes les essors
les oeufs les éclosions les chants
les attitudes les empreintes
 Pour illuminer ces concerts
 de gongs de sèves et d’aigrettes
 qui bruinaient d’échos intérieurs
 les gaz rares prêtaient leurs voiles

 Et sur ces mouvantes merveilles
 planait terrible nouveauté
 tout pour l’oeil rien pour les oreilles
 un silence d’éternité

Le pigeon le corbeau la pie
le choucas le geai la corneille
le pique-boeuf et l’étourneau
le siffleur et le commandeur
 Et sur ces tranquilles voltiges
 hyperboles et cycloïdes
 planait résonance ironique
 le miel des sciences dépassées
Les perroquets et les perruches
cacatoès aras loris
amazones et papegais
les couroucous les touacos
 Tous les yeux toutes les oreilles
 se gavaient d’échos et reflets
 étincelles de délivrances
 parmi les grondements des faims
Le petit butor de Cayenne
le butor jaune du Brésil
le butor de la baie d’Hudson
le pouacre ou butor tacheté
L’enfant butor qui les aimait
ne  se lassait de leurs plumages
qui pour lui étaient un ramage
l’enfant butor devenu singe


6) LE RETOUR

    Le vieux butor a rajeuni, voici qu’il devient moins frileux. Les portes se rouvrent. Il entre maintenant dans une salle dont il n’avait pas encore rêvé, salue l’oncle Milne-Edwards qui se réveille, et tous les enfants qui recueillent des bouquets de pépites neuves dans les regards de verre liquide.

    Babil de membres et d’arpèges
    ce sera un palais de sèves
    plein d’aisselles et de cascades
    pleurant dans les soirs de caresses

    Il faut mettre tout cela au futur. Salut, secrétaires et serpentaires sur les ziggourats de pollen, rapaces diurnes et nocturnes dans les salons du Nautilus, salut, nuit de métamorphoses !

  Une esquisse une spore un germe
  parti de la boue et monté
  vers un Styx lumineux et frais
  où nul espion ne peut atteindre
    Nous comprendrons alors que ces bâtiments devront ressembler à une aérogare. Salut, hall des guépards et des buses, salle des lynx et milans perdus ! Ce sera l’heure des symbioses.
  Une piste un sillage un signe
  issu du malheur et lavé
  dans un Gange de lave douce
  où nul remords ne vous poursuit
    La mère grimpeuse surveillera son petit moine. Salut, cassique de la Louisiane sur le marteau pneumatique, lémure dans l’excavatrice, camion de troupiales à calotte noire, trafic intense des singes de Cayenne dans les placards !

    Et des cataractes grondantes
    comme des orgues pachydermes
    se suspendront en palpitant
    à des chevelures de rouilles

    Si longtemps nous pourrons détailler les rousserolles ! Salut, léchage des rainures, furetage dans les peaux grises, litornes dans la boue des lacs desséchés, grives dans les replis, mauves aux brèches des cratères, sucements, tétouillements, marquages des martin-pêcheurs à la surface de la Lune !

  Un enfant-singe explorateur
  qu’a touché l’amour des exclus
  au fond d’un canyon mordoré
  se retournant comme une palme
     Les petits merles huppés de la Chine marieront leurs courbettes parmi les panaches et fouissements. Salut, pattes et baves, merles verts des Carolines, crânes, balancements, armures comme des bouquets de bosquets !
  Un diable guéri de son rhume
  qu’a tenté l’amour des sirènes
  au sommet d’un cratère à vif
  se contournant comme une liane
     Les délicats grignotements des pinsons monteront avec les familles des veuves jusqu’aux étages des papes et des bengalis, escaladeront de rongements en houppettes jusqu’aux bêlements, ruminations, allaitements dans de célestes lagunes mordorées.

     Non de colonnades mais d’ailes
     s’entoureront les pépinières
     où des oeillades en guirlandes
     s’enlaceront comme des algues

     Les avances du tangara diable-enrhumé dans l’expectative des ocelles sous les graciles oiseaux-silencieux des galeries à moustaches et les assemblées d’onglets et de crocs, salueront les miaulements d’ombres, bruants-fous dans la grande nef, coqueluches sur la mer parisienne où déferleront feulements, ricanements, hérissements de neige, pattes et colliers de velours.

  Caressant allégresse exquise
  des maelströms de lents sourires
  qui chanteront comme des ombres
  en dérivant parmi les sables
     Souvent seuls les museaux des girafes surnageront au-dessus des rotondes où se pavaneront voluptueusement le royal manucode humant les truffes et les groins, le magnifique et le superbe imperturbablement cherchant leur chemin parmi les haleines et souvenirs. Salut !
  Effleurant volupté subtile
  des nébuleuses de soupirs
  qui accompagneront les aubes
  en virevoltant sur les eaux
     D’autres brameront en continuant de hanter nos rêves, les aigles, l’orfraie, les vautours, avec infra et ultra-sons dans de transparentes savanes, à fortifier ceux qui en inventeront d’autres, nouveaux éperviers, griffons, sacres devant de miroitantes montagnes.

     Des nappes d’or s’épancheront
     entre des lèvres de fourrures
     pendant des millions de soupirs
     vers les confins des renaissances

     Par une galerie vitrée se précipitera la délégation des outardes en quête de leur première université, s’arrêtera brusquement becs au vent.

  Bienheureux désensorcelés
  dans leurs déroulements d’anneaux
  pour goûter aux plaisirs reptiles
  cherchant les langues et les plis.
     Dans une autre le comité consultatif des coqs-de-roche reprendra ses délicates pantomimes. Gracieuses puissances du règne animal futur!
  Des somnambules réveillés
  dans leurs vertigineux périples
  pour charmer les anciens dragons
  feront vocaliser les grilles
     Les oiseaux-mouches français dans leurs volières ouvertes regarderont au travers des parois de rubis les amateurs choyés, tatoués, grimés, lavés, parés qui construiront pour eux des châteaux d’argent vert sur mesure.

     Ce seront des mots inconnus
     des phrases de navigations
     de grands alambics enivrés
     par ce qu’ils nous distilleront

     Leurs voisins, les colibris d’Europe, écouteront les fugues des chasseurs d’antan, lisseront leurs grenats sur les voitures d’enfants à colliers rouges, les miroirs moussus, les cailloux-fauteuils aux rives des banlieues huppées.

  Des élus montant dans les flammes
  aux degrés d’une tour d’encens
  en  recueilleront les volutes
  dans la rose des vins nouveaux
     La salle entière sera semblable à l’apparition d’un troupeau de daims au milieu des hirondelles et martinets. Parfois la lumière à taches et rayures nous déguisera tous en monstres de la mer; quant aux ornements de métal ou peinture, ils deviendront toucans ou calaos parmi les jardins de rocaille.
  Les régénérés pénétrant
  dans les allées des forêts d’algues
  accompagneront les méduses
  jusqu’aux nacres des feux marins


7) VAISSEAU-PHÉNIX

     D’autres grues onduleront à l’intérieur des grues, et lorsque les premiers visiteurs glauques et houleux se seront longuement attardés, des chairs étoilées se formeront autour des ossements d’ibis.

     Héraldiques et ingénieux
     des dinosaures magiciens
     verseront des trésors de sperme
     dans des matrices de métal

     Alors quelqu’un aura l’idée de varier les rencontres des pluviers, d’explorer le fond de la mer sous l’oeil surpris mais rassuré des phalaropes, de tendre le cou pour admirer les grèbes sous les ramures des élans.

  Où veilleront les plus beaux monstres
  dont les larges yeux de mercure
  feront la nuit plus claire encore
  en rendant transparents les rocs
     Le sable des grands fonds combinera l’équateur et les pôles; les mâts des vaisseaux naufragés entrecroiseront leurs transhumances, feront fleurir les ours en cygnes et flamands.
  Où s’enlaceront salamandres
  dont les remous et les frissons
  feront brasiers plus nus encore
  en rendant visibles les sons
     Le solitaire ictéridé n’en croira pas ses yeux devant les nids, la neige, les aires, les clapotis, les essors, les crissements, les vitraux des blizzards où flamberont attitudes et empreintes.

     Apiculteurs de nos planètes
     nous ferons entre deux baisers
     sous un tunnel de rayons verts
     filtrer le miel de nos visages

     Les pigeons mélomanes, les corbeaux de mer extasiés, les yeux semblables à des ruches ciselées que j’explorerais à jamais, au coeur des hurlements écouteront les pies et les choucas répartis en tous lobes et loges, cantates en spirales intraduisibles aux regards fixés.

  Un navire pris dans les plumes
  comme en un piège d’amoureuse
  cherchant par quelle heureuse faute
  il entrera dans ce jardin
     Le perroquet et son épouse dans le parterre, comme ils voudront parcourir enfin ces chenaux de banquise, s’attendrir devant la mise au point d’une toundra où les couroucous et narvals converseront avec phoques et touracos !
  Un village pris dans la brume
  comme en un voile séducteur
  cherchant par quel glissement fée
  il changera ses alentours
     Un quatuor d’otaries lancera son scherzo tendre, à la fois évasif et proche, et je sera là dans mon coin, le petit butor de Cayenne, écoutant tout, regardant tout, me ranimant à tout.

     Et tout même la couleur blanche
     semblera nocturne et moiré
     la Lune enchâssera sa gloire
     dans les paumes écarquillées

     De l’autre côté de la rue ce seront des gouffres d’illumination où me guidera mon cousin jaune du Brésil.

  Miroirs de cuivres et de buées
  d’une aventure incomparable
  faisant comprendre que les djinns
  nous attendront parmi les ruines
     Nous rendrons hommage en passant au dessinateur des pavois, ce parent de la baie d’Hudson, architecte de ces cours pour cours.
  Échos lunaires et soyeux
  d’une improvisation brûlante
  nous découvrirons les trésors
  germant aux sillons des décombres
     Subtilité de ce pauvre pouacre, de ces pyramides de mugissements, câbles de cuirs, harpes saisissant les côtes comme un bain d’huile.

     Nulle peur d’ailleurs nul vestige
     d’une angoisse devant la mort
     pour intimider les espèces
     en résurrection perpétuelle

     Il y aura des endroits d’attendrissement, tous les parents, l’oncle éléphant, le cousin musqué, la tribu des zèbres faisant cercle autour de l’enfant-tigre du Bengale.

  L’enfant-démon écoutera
  ne se lassant de leurs ramages
  qui pour lui seront un voyage
  l’enfant-singe devenu braise
     Il y aura des plages de balbutiement avec d’interminables regards tâtant le verre, des plumages anamorphoses d’éclats et d’épines d’un autre espace.
  L’oiseau-singe regardera
  ne se lassant de leurs voyages
  qui pour lui seront un pelage
  l’oiseau-démon devenu larmes
     Il y aura des recoins de laine avec des ramages et des patiences, avec des arbres et des cloches, avec des boucles opalines

     Et sur ces futures mouvances
     planera le chant désiré
     autant pour l’oeil que pour l’oreille
     soulagement d’immensité

     Et il y aura enfin des ventres-belvédères pour que les enfants des vieux singes y puissent essayer leurs ailes de poils.
 
 

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