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TROISIEME DESSOUS
(Matière de rêves 3)
 
 

DANS LES CLOÎTRES DU VENT







Dans les cloîtres du vent les Boeing 747
tissent leurs cocons de torpeur ne dites rien
la gare Saint-Lazare de Claude Monet fait signe
aux lointains de la Vierge aux Rochers et hop
et hop chut ralentir des grues édifient
des maisons de feutre tourbillonnaire
les sauterelles enseignent aux varechs
le quadrille des homards aériens dont elles
ont rapporté les pas et les accents
d’un voyage automnal en Irlande attention

Jeter l’encre la girafe discrète déguste
une glace à la banane entre deux tasses
de thé au rhum où flottent des pétales
de jasmin bleu pst pstt gazouillis
et gargouillis les archivistes nomades
compulsent les annales de la rouille
lever l’encre un carré bleu entre deux blancs
se réfugie à l’ombre d’une cheminée de dentelle
rugueuse dans les cloîtres du vent

Le crépi des murs de Nantes étend
ses tentacules vermiculés jusqu’aux quais
de Honfleur ne dites rien ralentir chut
et hop et hop tourbillonnaire un éventail
de lait séduit la brise poilue attention
les papillons retournent leurs ailes jeter
l’encre les portes des granges battent
comme des gorges de foin gratouillis
et chatouillis prst prstt le cuisinier
aquafortiste ajoute un pistil d’agave

À son potage mordoré lever l’encre les larmes
diluent les griffures les gouttes de sang
se coagulent sur les épines des visages
dans les cloîtres du vent ralentir
ne dites rien chut tourbillonnaire et hop
et hop attention une barre bleue
entre deux mauves descend les marches
de l’air de l’ère au détour de chaque abaque
une source thermale rassemble un chapitre

De lièvres jeter l’encre les meules
des silences broient l’avoine
des préoccupations plrst plrstt
gribouillis et frotouillis le centipède
organiste palpe son pédalier de moire
lever l’encre le rideau de roses s’ouvre
sur la scène des chaumes quelques cirrus
musardent avant d’enlacer les colombes
affolées ralentir dans les cloîtres du vent
tourbillonnaire chut ne dites rien

Attention et hop et hop les éphémères
collectionnent les grains de poivre
un chemin de fer dans un ouragan
de velours jeter l’encre les anguilles
polissent leurs coupelles de plâtre
au fond des viviers alanguis patemouillis
et dévergouillis pglrst pglrstt les exilés
de la mosaïque organisent une ronde
entre les colonnes de suie lever l’encre

Opaneil caresse Hépérile Ocraneil
tresse pour Synego un collier
de crinanes jaunes ralentir Virgile
sous la vigne dévide les écheveaux
de pressentiments tourbillonnaires
dans les cloîtres du vent chut attention
ne dites rien dans le buisson de cobalt
les fusées de sperme supputent
la part du feu des rasoirs et hop
et hop la nacelle blanche du funiculaire

Croise le wagon d’émail brique
du tramway nommé délivrance jeter l’encre
des laboureurs sans têtes si bras
piétinent le dallage oscillant
avec un sourire au nombril plgrst plgrstt
crachouillis et farfouillis les agents
du réel clandestin parlent aux embrasures
des vitraux vibreurs lever l’encre ralentir
une fission rose entre deux lèvres de tweed

Tourbillonnaire l’univers de gris
vire au grès de Lune l’hiver envers
et contre les grumelures de la nuit annulaire
au vu au su au nu des nues de plumes
de vair de l’uniterre des fruits replie ses plis
sur les bulles de bruit de l’aube attention
chut dans les cloîtres du vent
se tailler un sentier au coupe-couleurs
dans la jungle des évocations marquetées
de voies de fées de voix de miel

De voiles de marée ne dites rien les
délicates pinces vermillon sous leur bonnet
blanc l’oeil aux aguets vont agripper
les pois d’haleines et hop et hop jeter l’encre
les phases du désert prennent au piège
les crinières philosophiques plglwrst
plglwrstt trifouillis et miaulouillis mousses
de la raison lichens du coeur lever l’encre
et hop et hop tourbillonnaire le poisson

Soleil de minuit citronne le village
de petits drapeaux attention élever
une terrasse de douceurs chut le réduit
aux semis rayonne de seigle blet
dans les cloîtres du vent la houle
informelle vient battre au quartier
des épissures ne dites rien ralentir
jeter l’encre des bibliothèques suspendues
émettent seconde après seconde phylactères
de conjurations croassouillis et bêlouillis

Plwglwerst plwglwrstt l’éleveur
de proverbes additionne ses collages
lever l’encre tourbillonnaire et hop
et hop attention les tortues changent
leurs écailles les coquillages méditent
au plus épais de leurs parties d’échecs chut
les messagers du couchant déplient leurs télégrammes
d’ambre les taches de rousseur jouent
à la marelle dans les cloîtres du vent

Ralentir ne dites rien jeter l’encre
Mélusine oublie l’une de ses joues dans un miroir
de fougère un de ses yeux entre les ifs
et voici maintenant qu’elle a perdu son profil
au théâtre de Séraphin prlwglwrst prlwglwrsttt
clapotouillis et barbouillis toute la ville
de Paris reconstituée dans un flocon
de neige qui fond à l’éclaircie lever l’encre
ne dites rien attention et hop et hop le rubis
sur l’ongle on repique les mimosas constructions

De vapeurs frémissements des dalles humides
chut une fraîcheur bouillante les cinq cents
coups d’éclat dans les passages des sept Sages
l’éventaire du marchand de sable ralentir
dans les cloîtres du vent tourbillonnaire
jeter l’encre de Chine en Chine jusqu’aux nuages
de nuages en nuages jusqu’à demain défilouillis
et manifestouillis prlwgrlwrst prlwgrlwrstt
et le temps passe et s’arrête et passe et l’Histoire

S’arrête et passe et respire et se désaltère
enfin lever l’encre attention ne dites rien
les chuchotis des sources vives les aveux
des aberrations et hop et hop grottes d’aventures
broderies de cavalcades chut l’araignée
du matin soupire sur la vitre de l’horizon
ralentir le berger des phosphènes étale
sa houppelande sur les prés rétiniens voulant
s’y réjouir avec la nymphe Halo novice
tourbillonnaire dans les cloîtres du vent
 
 
 
 

TABLEAUX VIVANTS


1) HORS DU MONDE

     Grand coucher du jour. Les doigts habiles du Soleil glissent entre les fesses des nuages. Diarrhées d’or bruni. Les couches des bébés divins sèchent au vent des prochaines grandes découvertes: nouvelles Europes de l’espace, déversez à pleines cornes l’abondance de vos singularités! C’est bien l’orage rêvé par les jeunes gens, au foutre abondant, à la foudre longue, aux éclairs en cascade. Mais après, dites-moi, suffit-il vraiment d’attendre que cela recommence? Ce n’est que le seuil. Modulez votre corps en architecture de saisons.

    Ah, que j’aurais à vous plaindre si, tandis que la nuit s’instille doucement dans vos veines et vos nerfs, vous ne sentiez pas votre peau entière bourgeonner de petits enfants, des lèvres se dessiner sur tous vos membres, des cols s’y distendre, de fragiles crânes encore souples chercher leurs chemins entre les ligaments, pousser leur premier cri dans l’irruption de l’air nouveau, et n’éprouviez point jusqu’aux limites de l’évanouissement les douleurs distantes de l’accouchement désiré, même lorsqu’il est évité par stratégie médicale, pilules, membranes, faute de temps, ressources, courage! Quant aux amours des hommes entre eux, ne devinez-vous point qu’au decrescendo de leurs furieuses caresses, leurs étamines gonflées qu’ils rêvent immenses deviennent les pistils palpitants de géantes qu’ils habitent, et dont ils jaillissent délicieusement-péniblement, leurs paupières luttant pour se décoller dans une autre lumière, et qu’eux-mêmes deviennent géantes accouchant d’adultes minuscules qui leur donnent leurs étamines en redevenant des bébés, emboîtement des germes dans un saisissement de générations innombrables? Quant aux amours des femmes entre elles, croyez-vous que celles-ci pourraient s’en contenter si, lorsqu’elles reviennent aux jardins publics après leurs démonstrations et protestations passionnées,  leurs seins ne se gonflaient secrètement de lait même au passage des vieillards?
 

2) LE RÊVE PÉTRIFIÉ

     Dans une forêt ruisselante, au bord d’un bras de mer murmurant, la statue de la bête couverte de mousses et de lichens. Le squelette d’une main se dresse sur son échine, quelques pièces de cuivre tintantes accrochées à ses phalanges. Le velu des oreilles est rendu par des brindilles à l’écorce déchiquetée. Une mèche de marbre vert dans sa paralysie fouette les averses boueuses. Épines de glace à l’intérieur de la poitrine transparente autour du coeur frais gonflé de cailloux polis.

    Une digestion incroyablement patiente s’opère dans ce ventre de métal; des fientes de lave s’y préparent tandis que se dégagent les étincelles de jade. Une patte repliée à l’instant du saut, deux autres fragmentées dans leur vitesse interrompue. Il faudrait qu’un clignement d’yeux durât plus longtemps que le plissement tout entier des Alpes pour apercevoir la quatrième. Dans les grottes des poumons, des stalactites de verre; sur les rotules, des coquillages de bronze; à l’extrémité du groin, des tenailles de fonte. Entre les paupières de granit la ruse des érosions contrariées.

    La langue de fer rouge tirée entre la barbe et les moustaches d’amiante que les sorciers viennent solliciter la nuit de leur initiation; mais ce qui les intéresse avant tout et qu’ils peuvent parfois dérober s’ils y mettent assez de lenteur, ce sont ces bulles d’haleine émaillée qui flottent sur la rouille argileuse et qui permettent de ralentir à volonté pour soi le cours du temps, de l’accélérer pour les autres, supprimant au besoin leur attente, au besoins conservant de la jeunesse ce qui vaut en elle d’être conservé.
 

3) LE PUR ESPRIT

     Esprit de sel, venu des plus misérables réserves, pur de tout tampon, visa, passeport, esprit bienveillant dans nos aéroports d’angoisse, dans la menace de la neige grise, abaisse tes cent regards vers nous, sous leurs paupières de braise en bourgeons, approche de nous cet oeuf de noces, cette coquille de festins que tes mains évasives proposent aux plus glissants!

     Esprit de fer, venu des plus atroces mines, pur de tout diplôme, concours, laurier, esprit résistant dans nos terriers de hargne, dans l’acidité de la poussière molle, abaisse ton sexe de taureau vers nous, sous le cuir en fleur de nos génisses, approche de nous cette liqueur de survie, cet alcool de rires que tes jambes enveloppées proposent aux plus obstinés!

     Esprit de larmes, venu des plus profondes glandes, pur de tout salaire, héritage ou poste, dans nos ruelles de famines, dans la sécheresse du ciment sale, abaisse tes sources effervescentes vers nous, sous les vagues nacrées des lèvres, approche de nous cet orgue de chuchotements, ces replis d’odeurs que tes ombres développées proposent aux plus avides!
 

4) TRIO

     Dans les touffes de baisers, le palais des coquilles; dans les plumes des pierres, la fontaine des langues; dans l’éventail des seins, le sentier des regards.

     Sur les flammes effeuillées, la paupière d’ombre; sur les ruissellements ébahis, le mot de passe; sur les chevelures en opéra, la pluie de sucs.

     Un nuage de griffes arrache la peau du ciel; un geyser de frelons écorche doucement le vent; un cyclone de pétales déshabille le temps qu’il fait.
 

5) HANTÉE

     Dans le sanctuaire de ton nombril, sous le parasol des bananes, caressé par les sombres flammes qui courent perpétuellement sous la tremblante soie de ta peau de poivre, le masque de la mort qu’il faut bien mettre au centre pour l’apprivoiser, au centre de tout baiser sur tes lèvres en éclats, de tout mot chuchoté pour les oreilles d’ambre, de tout mot écrit pour mes bouteilles à la mer, de toute peinture et de tout verre de vin, quand bien même nous réussirions à la retarder par nos médecines et précautions; plus longue la vie, plus profonde, plus dévoilée doit être cette contemplation.

    Ainsi lors de chaque baiser, incruster une turquoise dans ce crâne; lors de chaque silence, insérer un grain de corail entre ces dents; lors de chaque passage à la ligne, allumer une flamme de gaz dans ces orbites; lors de chaque retour de pinceau, semer un arpège sur ces tempes; lors de chaque gorgée goûtée, métamorphoser la pourriture en nourriture. Car l’humour de la Nature est tel que ne pourra nous être accordée l’immortalité que lorsqu’elle nous sera devenue enfin indifférente.
 

6) PROMENADE DU PHILOSOPHE POSITIVISTE

     La seule solution, c’est d’être Homère, c’est-à-dire l’aveugle voyant, donc d’être né dans plusieurs villes, et d’errer connaisseur, guide sans patrie, spécialiste des envers et des environs, chantant au passage dans un demi-sommeil Iliades et Odyssées méconnaissables- reconnaissables.

     La seule solution, c’est de s’introduire à l’intérieur de la correspondance des petits copains Karl et Friedrich, de verser du miel dans leurs verres de bière, retourner à Londres avec eux, renverser sur eux les draperies de la Victoire de Samothrace, de les tatouer d’oiseaux de l’autre hémisphère.

     La seule solution, c’est de griffer l’épiderme des femmes, laboureur infatigable, avec la charrue des ongles bien tempérés pour y semer les plumes des oiseaux-mouches capturés dans les jungles et savanes au cours de plongées dans les cauchemars de tous les Louvres et Sorbonnes. Qui saura crier les délices d’enfoncer les doigts dans cette moisson d’ailes à leurs épaules, de sentir leurs pointes caresser la crinière qui vous jaillit de l’échine, tandis que centaure ravisseur et ravi, on devient constellation?

     La seule solution, c’est d’habiter l’oasis d’Hermès, voleur de sables, sourcier des bitumes, bijoutier des balbutiements, s’endormir, s’éveiller dans ses taches d’huile et ratures, revenir sur ses rêves, brûler la douane, ruser d’or.
 

7) LÉONARD DE VINCI CONTEMPLANT UNE FUSÉE

     Au long d’une autoroute vide, menant à des puits de pétrole abandonnés, - çà et là pompe recouverte par les toiles des araignées noires et les nids de quelques corbeaux -, étendu à demi couvert par les épines que le vent roule vers moi, parmi les boîtes de conserve anciennes qu’il déterre, et les vieux journaux dont l’écriture est devenue indéchiffrable même aux mieux avertis, je pèle de mes yeux l’oignon du ciel, opération si exténuante que mes cheveux s’étalent en plumes blanches et noires semblables à celles de l’aigle chauve d’antan dont le dernier spécimen connu vient de mourir sans autre héritier que moi-même dans une volière de Cincinnati,

    me transformant en montagne se découpant sur les muscles de l’espace, baignant dans leur huile bleue tranquille et glacée, découpant les viandes surgelées de l’espace, mâchoire déchiquetant ses fibres, aspirant le sang interplanétaire que je fais brûler en veilleuse dans ma poitrine abritée par la bure amassée brin par brin au cours de mes voyages de non-juif errant, de tribu en tribu, de cratère en cratère, en échange de mes plus surprenantes inventions, me dérobant par le miroir de l’écriture entre mes croquis turbulents et précis dès qu’ils voulaient m’emprisonner pour m’en extorquer davantage, gisant immortellement à l’agonie pour pouvoir tirer de leur fatal malentendu les premiers de nos célestes découvreurs.
 

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