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ILLUSTRATIONS 2
 
 

OMBRES D’UNE ÎLE

         Il y avait au long des côtes de l’Europe une île où s’était formée une cité considérable, pendant quelque temps la plus importante de toute la Terre,
         sur les rives d’un fleuve large et lent,
         avec ses places et ses fontaines,
         ses grilles, ses balcons, ses stores,
         ses fenêtres qu’il fallait lever pour les ouvrir, ses épais rideaux aux fins cordons, ses hautaines servantes au corsage rayé, col serré de dentelles, tablier blanc frais repassé, coiffe impeccable tuyautée,
         ses enfilades de maisons monotonement élégantes avec leurs chaînes de pierre et briques alternées,
         et les habitants mâles se coiffaient souvent de chapeaux cylindriques blancs, gris, mais le plus souvent noirs, pour aller à leurs divertissements, même les enfants parfois,
         et les riches petites filles y promenaient dans les jardins publics les voitures de leurs poupées, accompagnées de vieilles femmes en vestons à col de velours;

         Des femmes en robes à carreaux et grands chapeaux souples grimpaient sur des voitures vernies pour apercevoir des chevaux courir, leurs maris braquant leurs jumelles,
         d’autres attendaient les résultats affalés sur des pelouses jonchées de vieux papiers,
         tandis que des hommes à col dur et chapeau noir en forme de marmite se rongeaient les ongles et fronçaient le sourcil, s’appuyaient aux barrières inlassablement repeintes en blanc, ou sombraient épuisés à leur pied parmi les ordures;
         et certains se juchaient sur des caisses, les pans de leurs vestons croisés claquant au vent, signalaient à des associés par cris et gestes de leurs mains déployées les progrès de la course et des paris;

         Les autobus y avaient deux étages, passaient dans la brume sur les longs ponts devant les cheminées d’usine, au-dessus des barques échouées sur les rives charbonneuses,
         pour mener vers des faubourgs aux minuscules jardins,
         où des bouchers à large face sérieuse aiguisaient leurs coutelas, canotier en tête, où le long des murs de brique noircie passaient de vieilles vendeuses de bleuets, les débris d’un paradisier noir sur leur chapeau, et à chaque carrefour on voyait, suspendues sur quelques façade, les trois boules cuivrées du prêteur sur gages,
         des dames au diadème de tweed, renard au col, arpentaient les rues mouillées pour visiter les cimetières;

         Et plus loin vers d’autres faubourgs où les enfilades de maisons lépreuses se réfléchissaient sur les canaux huileux;
         les jeunes filles lessivant leur seuil y avaient une grâce d’autres siècles, les enfants par les soupiraux espéraient une éclaircie dans le ciel semblable à leurs haillons,
         une éclaircie qui leur permît de singer dans la rue les dames et les reines , car il y avait des reines,
         mais pendant des heures et des heures, des jours et jours, la pluie fine serrée ne cessait de tomber sur ces innombrables toits semblables, ces innombrables cheminées;

         Tandis que les bonnes lisaient des histoires sous la lampe aux riches petites filles mordillant leur doigt, près de leur cheval à crinière de vrai crin, harnais de vrai cuir encadrant l’oeil de verre,
         que leurs grands-mères, un rang de perles sur la gorge, se faisaient servir leur thé;
         et quand le temps s’éclaircissait, l’été, les favorisés à cape d’hermine buvaient du sherry dans des jardins verts où des oiseaux exotiques se prélassaient,
         -maisons vernies, rondes comme leurs visages, où leurs servantes en souliers noirs à talons semblables aux pieds de la baignoire, vérifiaient la température de l’eau pour leur toilette (une poire pendant à son fil pour les appeler au moindre désir),
         où leurs maîtres d’hôtel, sur des tapis du Caucase, faisaient savamment retentir des gongs d’Asie pour rappeler l’heure à laquelle ils avaient demandé que fût prêt le dîner;
         - mais le fils ne se hâtait nullement de rentrer, accompagnant une de ses voisines amies dans une voiture de louage capitonnée de cuir noir, dont le cocher, haut perché derrière, les moustaches blondes effilées à l’horizontale, laissait  muser les chevaux dans la douceur d’un beau soir sec;

         Et quand il pleuvait, pleuvait, pleuvait les soirs d’automne dabs les faubourgs, le seul refuge n’était-ce pas ce bar bruissant, brillant, où la patronne au corsage de velours vous tendait un verre de bière sombre de sa main baguée, derrière son comptoir à l’évier de zinc sur lequel pleurait le robinet rafistolé d’une ficelle?
         dehors, dans la ruelle aveugle, l’agent de police attendait l’heure où fermeraient tous ces lieux de rencontre, où se disperseraient lentement les couples ou les groupes éméchés sous la pluie, ou les solitaires,
         après l’alcool, le bal, le spectacle,
         et certains se retrouveraient au sec dans une cellule;

         Tandis que chez les plus riches la servante et son assistante jetaient un dernier coup d’oeil tendu sur le couvert du grand dîner - n’avait-on pas encore oublié les ciseaux à raisin?
         plus tard on passerait au salon pour jouer aux cartes,
 ou au jacquet peut-être, la robe de satin étalée sur le tapis de Perse devant le feu?
         et dans la cuisine, au sous-sol, la cuisinière-chef aurait installé sur la grande table un hortensia, pour l’égayer, et l’assistante cuisinière écrirait à sa famille dans le Nord;

         Chez les plus pauvres, les enfants seraient déjà endormis dans le grand lit, en attendant le retour du père, les vieux très propres feraient leur toilette de nuit, les jeunes prolongeraient leur conversation sur le seuil, encore quelques instants, quelques instants seulement,
         avant que toutes les portes de la rue se fussent fermées, toutes les portes de ce quartier, de presque tous les quartiers sauf au centre où il y avait encore des théâtres, des hôtels, des promeneurs, des racoleurs,
         petites chambres où goûter un époux d’une nuit (bel Indien perdu dans notre île, as-tu jamais été caressé par des mains si blanches et si longues?),
         où les taxis après le dernier film ramenaient vers leur lit les derniers éveillés,
         tous les autres rangés, ronflant, geignant, se retournant, rêvant, soupirant dans leurs cases;
         la ville vide,
         une mouette au petit matin;
         coule doucement, délicieuse Tamise, jusqu’à la fin de mon élégie...

         Une longue île qui s’étendait vers un Nord de villes noires, de villes bien plus noires et pluvieuses, bien plus misérables et gluantes,
         villes de fumées,
         villes de glissements,
         du fer, du mâchefer, du coke et de la suie,
         de villes et de campagnes avec des montagnes de cendre
         et de gravats parmi lesquels on avait l’espoir de découvrir en cas de froid et de détresse quelque pierre noire chauffeuse égarée,
         villes de cheminée, sifflets et coups,

         Villes de la lessive qui n’en finit pas de sécher, qu’on n’en finit pas de relaver,
         des enfants qu’on n’en finit pas de relaver,
         cours si étroites, rues si étroites, chambres et lits si étroits,
         et la confiture qui tombe sur l’édredon crevé,
         et comment faire suffisamment attention pour ne pas essuyer sa main au papier peint,
         en revenant d’un jeu,
         en revenant de passer le pont ou sous le pont,
         de se faufiler dans ces rues sans fenêtres, entre ces bouteilles fumantes de briques noires,
         et lorsqu’on se lave dans l’unique chambre, comment ne pas éclabousser encore le linoléum qui se moisit, comment des gouttes ne gicleraient-elles pas dans les cendres?
         le cache-pot qui vient de ta mère, le napperon cadeau de noces qui est devenu si mince à force d’être frotté,
         villes bien plus tôt vides,
         grelottantes, calfeutrées autour de leurs rares braises;
 coulez doucement, sinistres rivières du Nord, jusqu’à la fin de ma lamentation...

         Une île plus nocturne que toutes les îles, et que la guerre fit descendre d’un degré dans sa connaissance de la nuit,
         car la Lune lui découvrit alors l’envers de ses solitudes, les réverbères qui jadis lui donnaient une lumière d’heure en heure moins peuplée, ne projetant plus qu’une ombre déserte,
         et tous les habitant de la grande ville (depuis bien des années déjà elle n’était plus la première du monde) menacée par les bombardiers qui déferlaient du continent, organisant leurs nuits sous la terre, descendaient sans s’en douter tous les échelons des sommeils d’antan, quartier par quartier,
         toute cette ville était retournée comme un vêtement, et les habitants de toutes les poches se retrouvaient ensemble aux trous les plus profonds,
         toute cette vie si bien compartimentée, si bien enveloppée dans ses boîtes, dont on apercevait si peu à l’extérieur,
         elle se dénudait dans les souterrains, chacun y apportant quelques objets, ses gestes de nuit, sa beauté de nuit, son abandon,
         et sur la surface de la Terre, vidée des lumières humaines, et presque vidée d’habitants
         (seuls quelques audacieux ou bien chargés de surveillance ou possédés par le démon de voir, mais tous invisibles dans les ténèbres de leurs recoins...),
         la Lune dessinait des ombres d’une netteté oubliée; sous les vrombissements et les explosions, la plus fine musique s’exposait;
         coule doucement, noire Tamise, jusqu’à la fin de mon thrène...

         Et dans cette île étaient des yeux, des voix, des mains,
         des ironies, des fantaisies, des attitudes,
         des ivresses, des délicatesse, des virulences,
         rides,
         moustaches,
         nervosités,
         agacements,
         des mains souples et sensuelles,
         des lèvres serrées et coupantes,
         des grains de beauté près de lèvres entrouvertes,
         des flots de cheveux sur des poitrines légères,
         des genoux développant d’immenses grèves,
         les bras de la Lune même,

         Et pour montrer quels pouvaient être les sourcils de cette île, ses ongles, ses narines, ses écharpes ou ses chapeaux,
         ses paupières, iris, cils, pupilles et replis,
         le mieux est parfois d’aller en retrouver des exemplaires frappants sur quelque continent ailleurs, ainsi que l’on peut étudier dans les musées de l’île même les statuettes ou tableaux fabriqués au delà des mers,
         les objets mêmes ou leurs copies, leurs enfants, leurs très lointains très indirects descendants, chez qui ressurgit, après des siècles de latence (ou des années), après d’innombrables relais et détours, en quelque aspect, quelque détail, l’air indubitable;
         l’oeil, cet oeil si allemand, si espagnol, vous savez bien qu’il n’aurait pas les mêmes ombres, s’il n’y avait pas eu l’île et dans l’île...
         ainsi les pierres...
         coulez doucement, sueurs et larmes, jusqu’à la fin de ma célébration...
 

         Et dans cette île étaient de grandes ondulations de terre, d’herbes, cailloux et sables,
         de longs rouleaux de brumes loin des villes, de brumes incroyablement blanches et dorées,
         des passages d’un horizon à un autre et encore un autre horizon,
         des arbres dénudés, des lacs de brumes, des creux de brumes, des épaisseurs, des passages d’un creusement à une découpure et une transparence,
         lichens et reflets,
         pierres levées lavées hantées charmées,
         pierres de siècles de brumes,
         île d’arbres, désert d’herbe,
         yeux de branches, flots de pierres,
         galets de chair,
         pieds de roc,
         bras d’écume,
         dos de sable,
         lobe de falaise,
         le sein de l’air, nombril de l’eau, le fil des brumes,
         les ondulations, les herbes, cailloux et sables de la peau,
         de longs rouleaux de brumes, de longs passage d’un horizon à l’autre de la peau à un autre et encore un autre horizon de peau de brumes incroyablement blanches et dorées,
         doigts levés lavés,
         de pierres dénudées, de lacs d’yeux de pierres, des creux de brumes au sein des pierres, une découpure, des passages d’un creusement à des épaisseurs et une fissure,
         l’envers des plages,
         la peau du fer,
         de grandes ondulations de pierres, d’ossements, de métal, de peaux, de brumes et de Lune;
         coulez doucement, vagues de la mer, jusqu’à la fin non plus de mon chant, mais de celui qui charme toujours cette île...

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