Poésie au jour le jour 10
L'ACADÉMIE DES JEUX FLORAUXUne tour qui navigueavec des balancements
sur l'échiquier de l'orage
pleine de gouttes électriques
illuminant les oubliettes
Champignon de rouille chantant
la nostalgie de l'industrie
du siècle dernier gémissant
dans l'accélération des ruines
et le vrombissement des voies
Canalisations du silence
étoile dans l'ennui des foules
aux pays des mines fermées
des usines abandonnées
sous le vol du vautour chômage
Sur les terrains vagues jonchés
d'emballages dilapidés
en plastique ou polystyrène
veille toujours le château d'eau
mûrissant l'alcool de ses braises
Toute une librairie liquide
suinte au long de ses parois
amassant des fûts de ténèbres
pour que l'encre ne manque pas
aux scribes qu'épargnent les guerres
Les pointillés de la frontière
se replient en calligraphies
qui deviennent des talismans
capables de briser les grilles
quand tombe la dernière tache
Bouteille à la mer sous la suie
avec la poire pour la soif
ou le tampon libérateur
qui donne visa pour sortir
des griffes du port enlisé
Trompe du jugement massue
des anges exterminateurs
qui sous les cieux contaminés
ressusciteront les enfants
pour un exode fondateur
Rose des ongles et des ventsépines des chants et des nuages
feuilles d'avalanche et d'écume
parfum des lèvres d'horizon
Rose des forêts et des champs
tige de métal jaillissant
étamines où les abeilles
collectent l'espoir des hivers
Rose des sables et des vagues
sépales de rochers et d'algues
nervures de sources thermales
veines d'expéditions lointaines
Rose des tisons et des plumes
ailes des âtres lumineux
rougeurs et rousseurs des émois
lâchers des cendres du phénix
SOUPIRS D'OUTRE-DEUILElever patiemment des ténèbresdans le miroir du cuivre
dont elles conserveront la chaleur
et dans cet aquarium salin
observer les métamorphoses des paraphes
déroulant leurs incantations
autour du frétillement des regards
qui nous épient à la surface des interdits
avec Dante
- Je vins en un lieu muet de toute lumière
-Viens près de moi. Je n'ai plus de nez mais je
veux te sentir dans l'absence. -Parmi les ossements de la paresse. -Parmi
les battements de la gourmandise avant-hier. -La semaine passée.
-Caresse-moi! -Je me souviens. Où es-tu? -Je n'arrive plus à
me souvenir. -Pénètre-moi! Je n'ai plus de langue mais je
veux te goûter dans la pluie. -Je ne te vois plus. -Je n'ai plus
de dents mais je veux te mordre dans la terre. -Je ne t'entends plus.
- Qui mugit comme fait la mer dans la tempête
-Parmi les fureurs de la luxure le mois dernier. -Réchauffe-moi!.
-Je ne me souviens plus. Je ne te sens plus. -Je n'ai plus de peau mais
je veux te toucher dans la boue. -Parmi les vagues de l'envie. -Rafraîchis-moi!
Je n'ai plus de mains mais je veux te prendre dans le feu. -Parmi les éruptions
de la colère. -Parmi les profondeurs de l'avarice l'année
dernière. -Il y a longtemps. -Il y a si longtemps. -Nourris-moi!
- Quand elle est battue par les vents contraires
-Je t'aimais. Où es-tu? -Je me souviens. -Eclaire-moi!
Je n'ai plus de sexe mais je veux te foutre dans le vent. -Je ne te vois
plus. -Je n'arrive plus à me souvenir. -Dans les ténèbres
de l'orgueil dans une autre vie. -Délivre-moi! -Je ne me souviens
plus. Je ne t'entends plus. -Je n'ai plus d'yeux mais je veux te voir dans
l'orage. -Je ne te sens plus. -Je n'ai plus d'oreilles mais je veux t'entendre
dans la tempête.
- La tourmente infernale qui n'a nul répit
-Réveille-moi! Je n'ai plus de nez mais je veux
te sentir dans le naufrage. -Parmi les triomphes de la paresse. -Parmi
les inondations de la gourmandise dans ce qui était la vie. -Dans
un autre monde. -Conduis-moi! -Je t'aimais. Où es-tu? -Je me souviens.
-Approche-toi! Je n'ai plus de langue mais je veux te goûter dans
l'ensevelissement. -Je n'arrive plus à me souvenir. -Parmi les sursauts
de la luxure. -Parmi les effondrements de l'envie.
- Malmène les ombres dans sa rage
-Parmi les glissements de la colère dans ce qui
était un autre monde. -Apparais-moi! -Je ne me souviens plus. Je
ne te vois plus. -Je n'ai plus de dents mais je veux te mordre dans l'oubli.
-Hier. -Viens près de moi! Je n'ai plus de peau mais je veux te
toucher dans le noir. -Parmi les griffes de l'avarice. -Je t'aimais. -Avant-hier.
- Les harcèle en les retournant et flagellant
-Parmi les grognements de l'orgueil la semaine passée.
-Le mois dernier. -Je me souviens. Je ne t'entends plus. -Je n'arrive plus
à me souvenir. -Je ne te sens plus. -Caresse-moi! Je n'ai plus de
mains mais je veux te prendre dans le blanc. -Où es-tu? -Parmi les
ailes de la paresse l'année dernière. -Pénètre-moi!
-Réchauffe-moi! -Je ne me souviens plus.
- Quand elles arrivent devant les ruines
-Je t'aimais. Je ne te vois plus. -Je n'ai plus de sexe
mais je veux te foutre dans la peur. -Rafraîchis-moi! Je n'ai plus
d'yeux mais je veux te voir dans le silence. -Parmi les ossements de la
gourmandise. -Je n'ai plus d'oreilles mais je veux t'entendre dans le murmure.
-Parmi les battements de la luxure il y a longtemps. -Il y a si longtemps.
-Je me souviens. Je ne t'entends plus. -Je n'arrive plus à me souvenir.
-Parmi les fureurs de l'envie. -Je ne te sens plus.
- Là sont les cris, gémissements, lamentations
-Nourris-moi! Je n'ai plus de nez mais je veux te sentir
dans la neige. -Où es-tu? -Parmi les vagues de la colère
dans une autre vie. -Eclaire-moi! -Dans ce qui était la vie. -Je
ne me souviens plus. Je ne te vois plus. -Je n'ai plus de langue mais je
veux te goûter dans la fumée. -Délivre-moi! Je n'ai
plus de dents mais je veux te mordre dans la cendre. -Parmi les éruptions
de l'avarice. -Je t'aimais. -Réveille-moi!
- C'est là qu'on blasphème la vertu divine
-Parmi les profondeurs de l'orgueil dans un autre monde.
-Dans ce qui était le monde. -Je me souviens. Je ne t'entends plus.
-Je n'arrive plus à me souvenir. -Je ne te sens plus. -Conduis-moi!
Je n'ai plus de peau mais je veux te toucher dans les flammes. -Où
es-tu? -Parmi les ténèbres de la paresse hier. -Approche-toi!
-Apparais-moi! -Je n'ai plus de mains mais je veux te prendre dans la poussière.
- Alors je compris qu'à un tel tourment.
-Je ne me souviens plus. Je ne te vois plus. -Je n'ai
plus de sexe mais je veux te foutre dans le sable. -Viens près de
moi! Je n'ai plus d'yeux mais je veux te voir dans la rouille. -Parmi les
triomphes de la gourmandise. -Je n'ai plus d'oreilles mais je veux t'entendre
dans la suie. -Dans les inondations de la luxure avant-hier. -La semaine
passée. -Dans les sursauts de la colère. -Dans les effondrements
de l'envie.
- Etaient condamnés les pêcheurs du sexe
-Je t'aimais. Je ne t'entends plus. -Je me souviens. -Caresse-moi!
Je n'ai plus de nez mais je veux te sentir dans l'ombre. -Je ne te sens
plus. -Le mois dernier. -Dans les glissements de l'avarice l'année
dernière. -Pénètre-moi! -Je n'arrive plus à
me souvenir. Où es-tu? -Je n'ai plus de langue mais je veux te goûter
dans la noyade. -Je ne me souviens plus. -Dans les griffes de l'orgueil.
- Qui soumettent leur raison à leur gaillardise
-Réchauffe-moi! Je n'ai plus de dents mais je veux
te mordre dans l'étouffement. -Parmi les grognements de la paresse.
-Parmi les ailes de la gourmandise il y a longtemps. -Il y a si longtemps.
-Je ne te vois plus. -Je t'aimais. Je ne t'entends plus. -Je me souviens.
-Rafraîchis-moi! Je n'ai plus de peau mais je veux te toucher dans
la fuite. -Je ne te sens plus. -Nourris-moi! -Dans une autre vie.
- Comme les étourneaux sont portés par leurs
ailes
-Parmi les ossements de la luxure dans ce qui était
la vie. -Eclaire-moi! -Je n'arrive plus à me souvenir. Où
es-tu? -Je n'ai plus de mains mais je veux te prendre dans la chute. -Je
n'ai plus de sexe mais je veux te foutre dans l'enfer. -Réveille-moi!
Je n'ai plus d'yeux mais je veux te voir dans la nuit. -Parmi les battements
de l'envie. -Parmi les fureurs de la colère dans un autre monde.
-Dans ce qui était le monde. -Je ne me souviens plus.
- Dans la froidure en larges bandes planes...
avec Montesquieu
Lavée, parée, l'effroyable Sélim,
premier eunuque noir, me fit attendre à son accoutumée dans
le premier salon avec boiseries aux murs, encadrant glaces de Venise, panneaux
de faïences viennoises en camaïeu gris-brun, divan couvert de
tapis et coussins en brocarts à broderies d'or, pour me raconter
sa lamentable histoire: "Sachez, Roxane, qu'enfermé dans une prison
superbe, toujours environné des mêmes objets et dévoré
des mêmes chagrins, je gémis accablé sous le poids
des soins et des inquiétudes de cinquante années, et, dans
le cours d'une longue vie, je ne puis pas dire avoir eu un jour serein
et un moment tranquille", puis il m'ouvrit cérémonieusement
la porte des appartements du Sultan.
2
Parée, coiffée, l'épouvantable Bajazet,
grand eunuque noir, me fit patienter à son accoutumée dans
le second salon aux magnifiques rideaux de soie rouge et or avec un mobilier
français Louis-Philippe et Napoléon III; pour me narrer sa
déplorable existence: "Sachez, Fatima, que lorsque mon premier maître
eut formé le cruel projet de me confier ses femmes et m'eut obligé,
par des séductions soutenues de mille menaces, de me séparer
pour jamais de moi-même, las de servir dans les emplois les plus
pénibles, je comptais sacrifier mes passions à mon repos
et à ma fortune. Malheureux que j'étais...", puis il m'ouvrit
silencieusement la porte des appartements du Seigneur.
3
Coiffée, voilée, l'abominable Amurat, chef
eunuque noir, me fit asseoir à son accoutumée dans le troisième
salon à fauteuils et tapis, pour m'entretenir de sa triste aventure:
"Sachez, Zélis, que mon esprit préoccupé me faisait
voir le dédommagement, et non pas la perte; j'espérais que
je serais délivré des atteintes de l'amour par l'impuissance
de les satisfaire. Hélas! on éteignit en moi l'effet des
passions, sans en éteindre la cause, et, bien loin d'en être
soulagé, je me trouvai environné d'objets qui les irritaient
sans cesse," puis il m'ouvrit obséquieusement la porte des appartements
du Maître.
4
Voilée, fardée, l'impitoyable Mustafa, vieil
eunuque noir, me fit reposer à son accoutumée dans la salle
des fêtes à coupole, fontaine, balustrade incrustée
de nacre et mezzanine pour les musiciens, pour m'exposer sa sinistre destinée:
"Sachez, Zulma, que quand j'entrai dans le sérail, tout m'y inspirait
le regret de ce que j'avais perdu; je me sentais animé à
chaque instant; mille grâces naturelles semblaient ne se découvrir
à ma vue que pour me désoler", puis il m'ouvrit douloureusement
la porte des appartements du Commandeur.
5
Fardée, baignée, l'horrible Ahmet, principal
eunuque noir, me fit promener à son accoutumée sur la terrasse
suspendue avec ses orangers, tulipes, jasmins et kiosque, sa vue sur les
navires dans la Corne d'or, et les autres palais sur le détroit,
pour me décrire sa triste vie: "Sachez, Leïla, que pour comble
de malheurs, j'avais toujours devant les yeux un homme heureux. Dans ce
temps de trouble, je n'ai jamais conduit une femme dans le lit de mon maître,
je ne l'ai jamais déshabillée, que je ne sois rentré
chez moi la rage dans le coeur et un affreux désespoir dans l'âme",
puis il m'ouvrit furieusement la porte des appartements du Dominateur.
6
Baignée, huilée, l'affreux Soliman, inspecteur
eunuque noir, me fit passer à son accoutumée par la grande
porte de marbre semblable à celle d'une mosquée, avec ses
panneaux de faïence bleue, pour m'étaler ses pitoyables affaires:
"Sachez, Zobéide, qu'ainsi j'ai passé ma misérable
jeunesse. Je n'avais de confident que moi-même; chargé d'ennuis
et de chagrins, il me les fallait dévorer, et, ces mêmes femmes
que j'étais tenté de regarder avec des yeux si tendres, je
ne les envisageais qu'avec des regards sévères. J'étais
perdu si elles m'avaient pénétré. Quel avantage n'en
auraient-elles pas pris?", puis il m'ouvrit hautainement la porte des appartements
du Potentat.
7
Huilée, poudrée, le détestable Mehmet,
contrôleur eunuque noir, me fit languir à son accoutumée
sous la coupole à chemin de ronde, parmi les faïences fleuronnées
à bordure rouge en relief, les niches de marbre, la fontaine de
mosaïque et la cheminée de bronze, pour m'énumérer
ses cruels chagrins: "Sachez, Safie, qu'un jour que je mettais une femme
dans le bain, je me sentis si transporté que je perdis entièrement
la raison, et que j'osais porter la main dans un lieu redoutable. Je crus
à la première réflexion que ce jour était le
dernier de mes jours", puis il m'ouvrit humblement la porte des appartements
du Vainqueur.
8
Poudrée, parfumée, le terrible Ali, surveillant
eunuque noir, me fit boire une limonade à son accoutumée
dans la petite bibliothèque à coupoles avec ses peintures
de fruits et de fleurs, ses miroirs au plafond, ses stucs et ses pupitres,
pour me rappeler ses tragiques déboires: "Sachez, Amine, que je
fus assez heureux pour échapper à mille morts. Mais la beauté
que j'avais faite confidente de ma faiblesse, me vendit bien cher son silence,
et elle m'a obligé depuis à des condescendances qui m'ont
exposé mille fois à perdre la vie", puis il m'ouvrit servilement
la porte des appartements du Tyran.
9
Parfumée, maquillée, l'atroce Ibrahim, suprême
eunuque noir, me fit attendre à son accoutumée dans une longue
cour dallée sous les meurtrières des austères bâtiments
de l'administration et la trésorerie de nos quartiers, qui ne laissent
apercevoir que le sommet de rayonnages couverts de paperasses d'où
pendent parfois des sceaux redoutables, pour me dévider ses scandaleuses
rancoeurs: "Sachez, Atalide, qu'enfin les feux de la jeunesse m'ont passé;
je suis vieux et je me trouve à cet égard dans un état
tranquille; je regarde les femmes avec indifférence, et je leur
rends bien tous leurs mépris et tous les tourments qu'elles m'ont
fait souffrir. Je me souviens toujours que j'étais né pour
les commander, et il me semble que je redeviens homme dans les occasions
où je leur commande encore", puis il m'ouvrit sarcastiquement la
porte des appartements du Despote.
10
Maquillée, ornée, l'exquis Habib, jeune
eunuque noir, me fit entrer hors de l'accoutumée dans le vestibule
de l'école des princes, pour me murmurer ses mélancoliques
langueurs: "Sachez, Zatime, qu'enlevé dès l'âge de
quinze ans du fond de l'Afrique, ma patrie, je fus d'abord vendu à
un maître qui avait plus de vingt femmes ou concubines. Ayant jugé
à mon air grave et taciturne que j'étais propre au sérail,
il ordonna que l'on achevât de me rendre tel, et me fit faire une
opération pénible dans les commencements, mais qui me fut
heureuse dans la suite, parce qu'elle m'approcha de l'oreille et de la
confiance de mes maîtres", puis il m'ouvrit délicatement la
porte des appartements de l'Héritier.
11
Ornée, dénudée, le délicieux
Aziz, nouvel eunuque noir, me fit prendre hors de l'accoutumée par
l'office alors désert, entre la chambre de son chef et son atelier
de calligraphie, pour m'y préparer un café de sa couleur
et me faire partager ses sombres souvenirs: "Sachez, Zaïre, que quand
j'entrai dans le sérail, le premier eunuque, l'homme le plus sévère
que j'aie vu de ma vie, y gouvernait avec un empire absolu. On n'y entendait
parler de divisions ni de querelles: un silence profond régnait
partout; toutes ces femmes étaient couchées à la même
heure, d'un bout de l'année à l'autre, et levées à
la même heure; elles entraient dans le bain tour à tour; elles
en sortaient au moindre signe que nous leur faisions; le reste du temps,
elles étaient presque toujours enfermées dans leurs chambres",
puis il m'ouvrit précipitamment la porte des appartements de l'Usurpateur.
12
Dénudée, lavée, le capiteux Osman,
acrobate eunuque noir, me fit pénétrer tout à fait
hors de l'accoutumée avec lui dénudé aussi dans le
hammam où s'ébattaient mollement ses pauvres camarades, pour
me communiquer ses illusions naïves: "Sachez, Myriam, que nous goûtons
avec les femmes une volupté inconnue à nos bourreaux; que
la nature se dédommage de ses pertes; qu'elle a des ressources qui
réparent le désavantage de notre condition; que l'on peut
bien cesser d'être homme, mais non pas d'être sensible; et
que, dans cet état, on est comme dans un troisième sens,
où l'on ne fait, pour ainsi dire, que changer de plaisirs", puis
après s'être bien ébroué et séché,
nous ayant remis nos costumes, il m'ouvrit luxurieusement la porte de l'appartement
du Géniteur.
VÉNITIENNE EN HERBE
Traversant la brume des millénairesnous avons débouché dans le brûlant
soleil qui nous a coupé la parole
tapissant le sol de ses mille mains
comme pour nous noyer dans sa bonté
Mais les mots jaillissant irrépressibles
telles des étincelles granitiques
dans la forge de notre gorge sèche
les cavernes de notre coeur et ventre
ont ruisselé comme de la poussière
De la tête aux pieds tout au long de l'ombre
notre vaporeux double protecteur
pour s'insinuer dans les innombrables
fissures entre les rocs et parvenir
après maints détours et malentendus
A travers salles peintes cuves coffres
cercueils sarcophages masques bijoux
jusqu'à l'oreille des enfants royaux
quelques années célébrés encensés
caressés éventés puis emportés
Avant de parvenir à l'âge d'homme
par une des fameuses plaies d'Egypte
rôdant toujours aux limites du sable
afin de les délivrer par surprise
de leur cérémonieux accoutrement
Accomplissant ainsi leur destinée
interrompue comme une question pendante
au milieu des chants et gémissements
en dépit de leur momification
apportant le soupir qui leur manquait
En leur demandant de nous embarquer
avec eux dans le navire des astres
qui franchira nos portes souterraines
en éclaboussant notre bric-à-brac
pour nous introduire à la nuit des temps
EXCLAMATIONS RENVERSÉESJe ne suis pas très rassuréeà l'approche de ces canaux
De la fenêtre d'un bateau
je regarde voguer les autres
Maintenant je suis une reine
entre les deux chevaux marins
De l'autre côté des pigeons
un île m'invite à venir
Avec quelques grains de maïs
je fais jaillir les éventails
Ils me prennent pour un buisson
poussé dans la prairie des plumes
Entre les marbres et les bois
je muse comme une renarde
J'attends qu'il regarde autre part
pour filer dans sa contrebasse
Glissant au long de la rambarde
je siffle pour les gondoliers
Sur mon dernier embarcadère
je dis adieu au grand canal
L'ÉCHO DU VENTUne feuille qui vient d'atterrirprès de ma semelle
quelques taches de boue
servent de parenthèses
et la pluie reprend
comme un passage qu'on étudie
Le ruisseau fait un détour
sur la chaussée
pour éviter une accumulation
de gravier blanc
puis se divise autour d'un mamelon
avant de se perdre dans un trou
Un morceau de papier brûlé
virevolte et rebondit
sur le rebord d'une fenêtre
que l'on referme précipitamment
parce que le vent pince
et la pollution gronde
Des traces de pas
dans la neige fondante
sous le ciel bas et lourd
pesant comme un couvercle
tandis que nous tournons en rond
cherchant la fissure et l'été
Suspendu au sein de la ville
un nourrisson enténébré
palpe l'espace
hume les étincelles
reconnaît une voix
essaie un sourire
L'oeil du trottoir
écarquillé
sur lequel retombe
la paupière blanche
attendant une signature
pour oser dormir
A LA PETITE SEMAINEAccoudé au balcon du tempsle frileux barbu marginal
envoie ses yeux en embuscade
à travers escaliers lucarnes
jusqu'aux énigmes des impasses
entre les rochers et les toits
les peignes tordus des antennes
et les cliquetis des cordages
Au coeur de la ville mélange
Vénus de la contestation
surgissant de l'écume rousse
dans les gifles du grand soleil
à la rencontre d'un déclic
qui inscrive sur l'horizon
avec fumées en noir et blanc
les sésames du prochain siècle
LA VILLE AUX 3000 TREVESLundi j'ai vu le soleil rouxcaresser les tours et les nuages
paupières de briques fondantes
dans un halo de beurre noir
Mardi j'ai vu fleurs et lichens
ouvrir les draps de la clairière
frissons de pollen et rosée
traversant ornières et flaques
Mercredi j'ai vu les coquilles
courtiser les feuilles d'érable
brûlures des lèvres sylvestres
sur les tempes de l'horizon
Jeudi le brouillard est tombé
le paysage a disparu
un cygne d'autrefois oublie
les vêtements de son enfance
Le vendredi ce fut la neige
avec des coulures d'argile
stalactites prenant au vol
les rayons du printemps prochain
Samedi le retour des arbres
et le frémissement des sèves
résine perlant sur l'écorce
avec le réveil des abeilles
Dimanche une main s'est tendue
pour nous faire franchir le gué
le siècle change de couvercle
et les sciences de théorie
ILE MUR
Par LA PORTE DES LARMES ils passent
ayant traîné leur fatigue et misère
de continents en archipels
de campements en soutes et faubourgs
d'oublis en remords et en rides
de résistances en désespérances
de martyres en trahisons
de maladies en agonies
Par LA PORTE DES ARMES ils se pressent
ayant montré leurs blessures et béquilles
d'étapes en retranchements
d'apprentissages en insultes
de massacres en captivités
d'interrogatoires en supplices
de barbelés en souterrains
d'hôpitaux en libérations
1
La ville est assise
dans un de ses recoins
comme une femme prostrée
à la perte de son mari
la princesse d'antan
cherche l'embauche
2
La ville pleure toute la nuit
vaines larmes
aucun ancien amant
ne vient la consoler
tous ceux qui la cherchaient
lui ferment leur porte
3
La plupart des gens de la ville
sont ailleurs en servitude
errance parmi les nations
sans la moindre pause
les persécuteurs atteignent les fuyards
au fond des impasses
4
Les rues sont en deuil
les cérémonies abandonnées
personne aux portes de la ville
les célébrateurs désespèrent
les jeunes filles se dessèchent
dans l'amertume et l'aigreur
5
Les ennemis chanceux
insultent la ville
en menant ses enfants
dans leurs convois d'esclavage
disant qu'elle paie
pour sa corruption
6
L'éclat de la ville s'est terni
la citadelle s'écroule
ses défenseurs criaient famine
en titubant dans les faubourgs
devant les envahisseurs préparant
leurs festins de triomphe
7
La ville se souvient
de ses jours de gloire
à travers la détresse
qui leur a succédé
remâchant son humiliation
devant les sarcasmes de l'occupant
(Par LA PORTE DES OMBRES ils rôdent
ayant ressassé leurs deuils et complaintes
de cimetières en abandons
de files d'attente en guichets de hargne
de foules étouffantes en solitudes
de ténèbres en projecteurs
de hantises en récitations
de cris en râles et silences)
II
LA VOIE
Par LA PORTE DES CROIX ils chevauchent
ayant brandi leurs épées et bannières
de croisades en colonisations
de processions en défilés
de découvertes en interdictions
de traductions en polémiques
de tourisme en occupation
de missions en exploitation
1
Transporté sur une haute montagne
Jean voit une ville descendre du ciel
resplendissante irisée
entourée d'un rempart de jaspe
ruisselant de sang lumineux
dans l'éclat des trompes
2
Le cube de la ville
tourne vers nous ses diverses faces
transparentes moirées
enveloppées d'une barrière de saphir
brodée de rinceaux capiteux
dans la résonance des gongs
3
Au-dessus de son linteau de calcédoine
chaque ouverture est sommée d'une sphère de nacre
reproduisant les constellations
avec les trajectoires des planètes s'entrecroisant
lavée d'huiles effervescentes
dans la permanence de l'orgue
4
Les anges transportent des clefs
pour ouvrir les vantaux de verre
caressés par les nuages d'encens
au milieu du cliquetis des lames
étincelant sur les chemins de ronde
aux échauguettes d'émeraude
5
Des fontaines jaillissent sur les places calmes
entre les palmiers et les citronniers
tandis que les beffrois se renvoient leurs saluts
en mariant leurs heures diverses
au long des arcades à chapiteaux de sardoine
où se poursuivent lyres et luths
6
Un phénix enlaçant un agneau
dans un nid de flammes
entouré de fleurs et de glaives
marque les lieux des anciens temples
dont les textes déferlent en marées de rouleaux et de pages
sur des lutrins de cornaline
7
Le Soleil et la Lune ont délégué leurs enfants
pour éclairer les chambres aux murs de vents pourpres
où les tourbillons de sable déchirent les oriflammes
dont les lambeaux s'accrochent aux créneaux de chrysolithe
dans la réverbération des choeurs
qui hantent les amphithéâtres
(Par LA PORTE DES VINS ils titubent
ayant dévoilé leurs secrets et ivresses
de débarcadères en entrepôts
de celliers en greniers et tavernes
de trafics de drogues et d'esclaves
en somptueuses plantations
banques pelouses parasols
de fureurs en désillusions
III
LE DOME
Par LA PORTE DES PHASES ils se glissent
s'étant remémorés leurs mille et une fois
mille et une nuits avec la Lune
absente croissante resplendissante
ou disparaissante ses mois tournant
autour des années du Soleil
dans les fluctuations des sultans
de razzias en pèlerinages
Par LA PORTE DES GERMINATIONS ils se faufilent
ayant multiplié leurs troupeaux et leurs livres
de pâtures en imprimeries
de marchés en palmeraies et mosquées
de caravanes en navires
d'archéologie en pétrochimie
de sérails en zoos et vergers
de commentaires en aventures
1
S'enfonce une forêt d'arbres immenses
dans les ravins qui mènent aux cavernes
où l'on imagine galeries et piscines
illuminées de laves et phosphorescences
avec jardins de gemmes et délicieuses captives
dont le chant s'insinue au long des racines
2
Un buisson soudain s'embrase
lançant des lianes de flammèches bleues
révélant des masques sarcastiques
dans les noeuds des embranchements
avec des larmes de résine et des sifflements
que les échos reprennent de plus en plus stridents
3
Les rameaux vibrent en créneaux de braise
les troncs se tordent en colonnes
sous des entrelacs de fumées
avec des voûtes d'étincelles
les rochers deviennent des tours
d'où tombent des drapés de poix
4
Entre les volets crépitants
se précipitent des dragons
écailles serties d'escarboucles
articulations d'acier bruni
naseaux lançant gerbes de naphte
hennissant leurs sérénades aux cavales d'ivoire
5
Les pétales des cratères s'ouvrent
nervurés de sourates sombres
autour d'un arbre déployant
des roues de lèvres murmurantes
parmi des nuages d'épices
et des averses de soieries
6
Les mains du vent fouillent les fourrés
des bibliothèques sylvestres
pour y cueillir dans leur rosée
les philtres distillés par Armide
ses talismans amoureusement composés
pour la guérison de ses anciens ennemis
7
Muezzins répondant aux rabbins
cloches sonnant aux minarets
arabesques en mosaïques
enluminures et faïences
révélations en toutes langues
dissémination des regards
(Par LA PORTE DES TRANSMUTATIONS ils prennent leur départ
ayant déménagé leurs alambics et sextants
de laboratoires en observatoires
d'épicycles en ellipsoïdes
de lectures en inspirations
de jugements en investigations
d'angoisses en émerveillements
de putréfactions en résurrections)
NOUVELLES PENSÉES SUR LA COMETE
"Les mondes voisins nous envoient quelquefois visiter, et même assez magnifiquement. Il nous en vient des comètes qui sont ornées, ou d'une chevelure éclatante, ou d'une barbe vénérable, ou d'une queue majestueuse.
-Ah! quels députés!" dit la Marquise de G. en riant (c'était en réalité Madame de la Mésangère). "On se passerait bien de leur visite; elle ne sert qu'à faire peur.
-Ils ne font peur qu'aux enfants, répliquai-je,
à cause de leur équipage extraordinaire; mais les enfants
sont en grand nombre...
...Il est nécessaire, vue la prodigieuse distance des étoiles fixes, que, depuis Saturne jusqu'aux extrémités de notre tourbillon, il y ait un grand espace vide et sans planètes. Nos ennemis nous reprochent l'inutilité de ce grand espace. Qu'ils ne s'inquiètent plus, nous en avons trouvé l'usage; c'est l'appartement des planètes étrangères qui entrent dans notre monde.
-J'entends, dit-elle. Nous ne leur permettons pas d'entrer
jusque dans le coeur de notre tourbillon et de se mêler à
nos planètes; nous les recevons comme le Grand Seigneur reçoit
les ambassadeurs qu'on lui envoie. Il ne leur fait pas l'honneur de les
loger à Constantinople, mais seulement dans un faubourg de la ville...
...Les planètes étrangères ne différent
en rien des nôtres, mais en entrant dans notre tourbillon elles prennent
la queue ou la barbe par une certaine sorte d'illumination qu'elles reçoivent
du Soleil, et qui, entre nous, n'a pas encore été trop bien
expliquée, mais toujours on est sûr qu'il ne s'agit que d'une
espèce d'illumination; on le devinera quand on pourra...
...-Je voudrais bien, reprit-elle, que notre Saturne allât prendre une queue ou une barbe dans quelque tourbillon voisin, et y répandre l'effroi, et qu'ensuite ayant mis bas cet accompagnement terrible, il revînt se ranger ici avec les autres planètes à ses fonctions ordinaires.
-Il vaut mieux pour lui, répondis-je, qu'il ne sorte point de notre tourbillon. Je vous ai dit le choc qui se fait à l'endroit où deux tourbillons se poussent et se repoussent l'un l'autre; je crois que dans ce pas-là une pauvre planète est agitée assez rudement et que ses habitants ne s'en portent pas mieux. Nous croyons nous autres être bien malheureux quand il nous paraît une comète; c'est la comète elle-même qui est bien malheureuse.
-Je ne le crois point, dit la Marquise; elle nous apporte
tous ses habitants en bonne santé. Rien n'est si divertissant que
de changer ainsi de tourbillon. Nous qui ne sortons jamais du nôtre,
nous menons une vie assez ennuyeuse. Si les habitants d'une comète
ont assez d'esprit pour prévoir le temps de leur passage dans notre
monde, ceux qui ont déjà fait le voyage annoncent aux autres
par avance ce qu'ils y verront. Vous découvrirez bientôt une
planète qui a un grand anneau autour d'elle, disent-ils peut-être
en parlant de Saturne. Vous en verrez une autre qui en a quatre petites
qui la suivent. Peut-être même y a-t-il des gens destinés
à observer le moment où ils entrent dans notre monde, et
qui crient aussitôt: Nouveau Soleil! Nouveau Soleil! comme ces matelots
qui crient: Terre! Terre!"...
Sans rien changer aux données de l'astronomie actuelle,
on peut imaginer quelque agence spatiale qui apprivoiserait les comètes
pour y atteler sondes et astronefs. Avec des réacteurs, guides et
fouets d'un nouveau genre, on contrôlerait la trajectoire de ces
coursiers; on organiserait des relais et correspondances, tout un réseau
avec ses horaires, ce qui permettrait de magnifiques excursions, même
si de tels moyens de locomotion devraient les restreindre, au moins quelque
temps, aux limites de notre seul tourbillon.
Chers humains qui manquez de cornesmais dont nous aimons tant les yeux
d'habitude quand vous venez
nous traire ou nous porter du foin
nous mener aux champs nous laver
quelle inquiétude les embue
chaque fois que nous trébuchons?
Autrefois vous nous guérissiez
de nos diverses maladies
mais voilà que vous nous semblez
aussi impuissants que nous autres
et vous trébuchez vous aussi
comme si vous étiez perdus
dans votre propre habitation
Nous voudrions vous rassurer
par nos plus tendres meuglements
nous voudrions vous enseigner
à plonger au bain de jouvence
de nos regards mélancoliques
pour en extraire l'élixir
qui nous rendrait notre vigueur
Dans nos longues ruminations
passant nos langues sur nos dents
nous désaltérant aux ruisseaux
tandis que voyage la Lune
et que les brumes se dégagent
parmi les cris et les roseaux
nous attendons votre sursaut
Nous attendons votre sourire
après d'heureuses découvertes
le clapotement de vos bottes
le froissement de vos cirés
vos bonnes claques sur nos flancs
et le passage de vos trains
convoyant notre guérison
la santé par le rail?
Quand nous vous verrons guillerets
nous fertiliserons vos prés
par les plus riches de nos bouses
nous soignerons vos nourrissons
par notre lait le plus onctueux
mais vous léguerons notre angoisse
quand vous nous aurez dévorées
Car le soir descend sur les herbes
les ombres des arbres s'allongent
vous êtes secoués de frissons
et vous ne savez quoi nous dire
vous attendez les décisions
de messieurs les vétérinaires
hélas demain nous verrons-nous?
traduites du bréviaire romain
par Jean Racine
LES ORACLES DES BOISMatines
Tandis que le sommeil, réparant la nature,
tient enchaînés le travail et le bruit,
nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure,
pour te louer dans la profonde nuit
Laudes
Sombre nuit, aveugles ténèbres,
fuyez, le jour s'approche, et l'Olympe blanchit;
et vous, démons, rentrez dans vos prisons funèbres;
de votre empire affreux un Dieu nous affranchit.
Prime
Fuyez, songes, troupe menteuse,
dangereux ennemis par la nuit enfantés,
et que fuie avec vous la mémoire honteuse
des objets qu'à nos sens vous avez présentés
Tierce
Le soleil perce l'ombre obscure,
et les traits éclatants qu'il lance dans les airs,
rompant le voile épais qui couvrait la nature,
redonnent la couleur et l'âme à l'univers
Sixte
Chantons l'auteur de la lumière
jusqu'au jour où son ordre a marqué notre fin;
et qu'en le bénissant notre aurore dernière
se perde en un midi sans soir et sans matin
None
Par toi roule à nos yeux, sur un char de lumière,
le clair flambeau des jours;
de tant d'astres par toi la lune en sa carrière
voit le différent cours.
Vêpres
Tandis que du sommeil le charme nécessaire
ferme les yeux du reste des humains,
le coeur tout pénétré d'une douleur amère,
nous implorons tes secours souverains.
Complies
De toutes les couleurs que distinguait la vue,
l'obscure nuit n'a fait qu'une couleur;
juste juge des coeurs, notre ardeur assidue
demande ici tes yeux et ta faveur.
LES ÉCOUTEURS DU MATIN CALMELe vent essuie les mots sur les ramureset les emporte aux nervures des villes
lavés des parfums d'un autre horizon
pour nous inspirer le siècle à venir
NAVIGATEURComme les deux écales d'une graines'entrouvrant pour laisser la tigelle
se dresser en écartant ses feuilles
couvertes d'une rosée d'encre lumineuse
pour imprimer les sceaux sur la soie des nuages
Comme les deux vantaux d'une porte
s'écartant pour saluer le visiteur fourbu
après tant d'épreuves et d'intempéries
qui vient plonger dans la piscine des messages
et se sécher aux flammes des pinceaux transparents
Comme les deux républiques dans une péninsule
de part et d'autre d'un parallèle sanglant
cherchant à remplacer barbelés et mensonges
par un torrent libérant les anciens échos
des dômes funéraires bourdonnant d'abeilles
Comme les mille fois deux faces de la Terre
le jour et la nuit les deux crépuscules
G7 et tiers-monde arctique antarctique
décors et coulisses marges et empires
ouvrant les paupières de leurs ignorances
Comme deux visages s'approchant
pour un baiser puis se détachant
pour le rajeunir dans la fontaine des regards
comme des lèvres passant de bouche en bouche
pour articuler germes et voyages
Louvoyant dans les passesentre Charybde et Scylla
grimpant dans les haubans
pour distinguer les phares
Utilisant les vieux outils
sextants et compas
sans négliger les plus récents
radars satellites
Les sirènes sont toujours là
séduisantes et dangereuses
les îles sont toujours lointaines
avec leurs palmes et récifs
Ce sont les étoiles
qui se rapprochent un peu
de l'autre côté vertigineux
du mur de lumière
L'espace est barbelé
les villes titubent
tenir le gouvernail
dans les torrents d'énigmes
PROSECes quelques graines deviendront préces quelques gouttes torrents et fleuve
ces menus arbustes bosquets et forêt
ces pauvres cabanes hôtels et palais
ces petits chemins voies et autoroutes
ces terrains vagues aéroports et entrepôts
ces ombres et cendres cimetières et ruines
ces murmures dans le vent du soir
la clameur des séismes en changeant de siècle
Indépendamment de sa signification liturgique,
reprise quelque peu par Mallarmé dans sa Prose pour des Esseintes,
signification qui rassemble les chants de l'Eglise les plus proches des
mélodies profanes de l'époque, à ce point que le pape
Pie V, dans sa réforme du Missel romain, n'autorisa plus que quatre
d'entre elles dans les offices: Victimae paschali laudes, Veni sancte spiritus,
Lauda Sion et Dies irae, même si deux siècles plus tard on
décida d'admettre quand même le Stabat mater, donc discours
certes musical, mais bien distinct des paroles et inscriptions les plus
sacrées, le mot prose évoque d'habitude (mais l'on voit bien
quelle communication souterraine relie les deux acceptions) un texte dont
on peut couper les lignes n'importe où, que l'on peut couler dans
n'importe quel moule ou justification, le langage à l'état
liquide, contrastant avec les cristallisations du poëme, ses facettes
tranchées et tranchantes. Mais quelle gamme d'épaisseurs
et transparences dans ces écoulements, que de vitesses différentes!
Ici gluantes nappes, là miroirs limpides, plus loin remous et tourbillons,
cataractes et rideaux, vagues ou geysers, les irrigations et les averses.
Fleuves, torrents, lacs et citernes. Et la prose de notre corps: le sang
qui palpite, la transpiration qui ruisselle, et toutes ces humeurs et sécrétions
qui transforment très lentement ce que nous mangeons et buvons en
chair et en os, actes et paroles, soupirs et sourires, flamboiements et
prose.
L'ÉCOLE DES CACTUSDes milliers de vaguesm'ont déraciné
les vents et marées
m'ont fait dériver
d'un écueil à l'autre
Tout autour de moi
digues et vaisseaux
dunes et sargasses
gouffres et falaises
tourbillons et calmes
Malmené roulé
brûlure et ténèbres
les quatre saisons
les deux hémisphères
équateur et pôles
Tout autour de moi
satins ruisselants
nacres et coraux
turbans de lambeaux
étraves de ruines
Raviné poli
tourné fermenté
pelé cuisiné
aux fours d'océans
saupoudré d'épices
Tout autour de moi
quilles flottaisons
varechs et nageoires
filaments et fibres
fleuves sur des fleuves
Grinçant aboyant
vitres et rouages
poutres et gravats
gémissant craquant
brèches et lampées
Tout autour de moi
typhons ou banquises
plancton noctiluques
irisations rouilles
glaires déjections
Déléguant aux nuages
mes phosphorescences
caressant les rêves
de l'homme à la barre
avec mes éclats
Tout autour de moi
sous-marins et yachts
chaloupes radeaux
le luxe et la faim
mitraille et missiles
Pinceaux lumineux
creusant des tunnels
entre continents
fouillant archipels
pour trouver la passe
Tout autour de moi
radars astrolabes
échos gouvernails
feuillets d'horizons
volcans à rumeurs
Pour trouver l'asile
où des exilés
se rassembleront
autour de mes flammes
pour les ranimer
Tout autour de moi
écailles et plumes
dauphins mélomanes
parfums et saveurs
miroirs prophétiques
Se retrouveront
pour y déchiffrer
des lettres extraites
de vieilles bouteilles
tout juste échouées
Tout autour de moi
regards allumés
lecteurs affamés
dégageant les sources
filons et fumées
Avant de partir
au gré des appels
d'astres de jouvence
éveilleurs de mages
sirènes d'espace
Tout autour de moi
les préparatifs
l'ingéniosité
les remue-ménage
adieux et départs
Pour me rapporter
de quoi recharger
mes réserves d'huile
de vin d'encre douce
épuisées déjà
Tout autour de moi
le bruit du ressac
frôlements de feuilles
tout rentre dans l'ombre
mon sommeil s'étend
1) La guerre
C'était il y a longtemps.
Peindre silencieusement les pierres, contempler la mer
pour peindre la guerre entre les nervures et les rochers, les surprises.
Une touche de sépia. Haines. L'illumination avec ses révoltes
et ses rayons. Epines, dents.
C'est la guerre entre les couteaux et les carapaces, la
guerre silencieuse. Chaleurs, stupeurs. L'illumination des torpeurs en
vacances. Il faut suivre l'enseignement des figuiers de Barbarie, peindre
des labyrinthes, étendre du glauque, peindre des donjons glauques,
laver les ruines avec leurs brèches et créneaux, montrer
les victimes. Une coulure de roux. Montrer les bourreaux.
C'était le doute.
Peindre aussi la guerre entre les branches et la nuit,
les brumes, les ouvertures, l'illumination des amours et baisers. Pourquoi,
taciturne, dans l'atelier, ces fosses, geôles, ces ruines avec leurs
grilles et stèles, ces abandons? Il faut peindre pour subsister.
Vous ne m'éliminerez pas. Il faut peindre.
Alors, sur la toile, angoisses, agonie avec étouffements
et bouleversements, pluies, sel, la guerre entre le soleil et les pierres.
Il faut. Peu à peu tout se devine.
2) Le mariage
C'était il y a très longtemps.
Végétaux. Peindre secrètement les
animaux, étudier le mariage entre le minéral et l'humain
pour peindre la mer et ses nervures. Une touche d'anthracite. La guerre
entre les rochers et les épines. Falaises, vagues.
C'est le mariage entre les germes et les gemmes, le mariage
secret. Dents, couteaux. La guerre entre les carapaces et les victimes.
Haines. Il faut suivre l'enseignement des aloès, peindre des révoltes,
étendre de l'écarlate, peindre l'illumination des rayons
dans la chaleur écarlate, dessiner les yeux, montrer les doigts.
Une coulure de fauve.
C'était l'ennui, l'errance.
Montrer le mariage entre les flaques et les crevasses.
Peindre aussi les bourreaux, les branches, la guerre entre la nuit et la
pluie, les stupeurs. Pourquoi, solitaire, dans l'atelier, ces torpeurs,
cette illumination des vacances dans les brumes, ces donjons, ces brèches?
Il faut peindre pour surnager. Vous ne m'engloutirez pas. Il faut peindre.
Alors, sur la toile, ruines avec leurs créneaux et tours, racines,
muscles. Il faut.
Peu à peu tout se précise: le mariage entre
les éclairs et les végétaux.
3) L'articulation
C'était il y a près d'un demi-siècle.
Rotules, bourgeons. Peindre soigneusement l'articulation
entre les rides et les sépales, apprivoiser les animaux pour peindre
les minéraux, le mariage entre l'humain et les falaises. Une touche
d'ardoise. Crânes, algues.
C'est l'articulation entre les écorces et les épaules,
l'articulation soigneuse. Vagues, germes. Le mariage entre les gemmes et
les yeux. Nervures, rochers. Il faut suivre l'enseignement des crabes,
peindre la guerre entre les épines et les dents, étendre
de l'émeraude, peindre des braises émeraude, cerner les écumes.
C'était l'exil, le désarroi, l'inquiétude.
Montrer l'articulation entre les cris et les vertèbres.
Une coulure de carmin. Montrer les doigts. Peindre aussi les flaques, le
mariage entre les crevasses et les racines, les carapaces, les couteaux.
Pourquoi, obstiné, dans l'atelier, cette guerre entre les victimes
et les bourreaux, ces révoltes, rayons, cette illumination de chaleurs
et stupeurs? Il faut peindre pour survivre. Vous ne me détruirez
pas. Il faut peindre. Alors, sur la toile, pinces. Il faut.
Peu à peu tout nage. Fibres, l'articulation entre
les feuilles et les rotules.
4) L'invasion
Que de souvenirs plus ou moins clairs, plus ou moins sûrs,
parmi des nuages de points d'interrogation! Nous étions jeunes alors,
timides et agressifs.
Foules, sables, l'invasion des fumées dans les
nuages. Peindre patiemment les bourgeons, regarder les rides pour peindre
l'articulation entre les sépales et les crânes, les rêves.
Une touche de saumon. Prairies.
C'est l'invasion des monstres dans les landes, l'invasion
patiente. Algues, écorces. L'articulation des épaules avec
les braises. Il faut suivre l'enseignement des oursins, peindre les minéraux,
étendre de la turquoise, peindre des humains turquoise, célébrer
le mariage entre les falaises et les vagues, montrer les baves. Une coulure
de vermillon. Montrer les sèves.
C'était la solitude, la déréliction,
la fatigue, la migraine.
Peindre aussi l'invasion des torrents sur les cailloux,
les écumes, cris, l'articulation des vertèbres avec les pinces,
les germes, gemmes, le mariage entre les yeux et les doigts. Pourquoi,
obsédé, dans l'atelier, ces rochers, épines, cette
guerre entre les dents et les couteaux?
Peu à peu tout émerge. Silences. Il faut
peindre pour respirer. Vous ne m'étoufferez pas. Il faut peindre.
Alors, sur la toile, orages, invasion des ténèbres sur les
foules. Il faut.
5) L'inondation
Que de souvenirs qui vont et s'en vont, s'approchant,
roulant, se dérobant en nous narguant! Nous cherchions notre voie,
flairant dans tous les coins. Nous étions des chiens et des moutons,
des mouches et des mouettes, des reptiles et des batraciens.
Bulles et lames, l'inondation des ombres sur les plages,
sables. Peindre sournoisement les fumées, scruter l'invasion des
nuages dans les rêves pour peindre ravins et bassins. Une touche
d'indigo.
C'est l'inondation des lessives et des insectes, l'inondation
sournoise. Prairies, monstres. L'invasion des landes par les baves. Rides,
sépales. L'articulation des crânes avec les algues. Humeurs.
Il faut suivre l'enseignement de l'herbe, peindre des tissus, étendre
de l'ivoire.
C'était la peur, le trac, la désorientation,
le vertige, le hoquet.
Peindre l'inondation des teintures par les sueurs ivoire,
foncer les sèves, montrer les torrents. Une coulure de bistre. Montrer
l'invasion des cailloux dans le silence. Peindre aussi les écorces,
épaules, l'articulation des braises avec l'écume, les humains.
Pourquoi, vigilant, dans l'atelier ces falaises -peu à
peu tout rampe-, ce mariage entre les vagues et les germes, ces moisissures,
mousses? Il faut peindre pour creuser. Vous ne m'enfouirez pas. Il faut
peindre. Alors, sur la toile, inondation des lichens sur les bulles. Il
faut.
6) L'éruption
C'était la misère, mais il n'y avait pas
de chômage. Nous étions des loups étiques, des tigres
pelés, des vautours déplumés, des canards boiteux,
des albatros ridicules.
Il faut peindre pour se taire sans se taire. Vous ne m'embringuerez
pas. Il faut peindre. Alors, sur la toile, horizons, cratères, l'éruption
des flammes dans le grondement, lames, ombres. Il faut.
Peindre anxieusement l'inondation des plages et des ravins,
provoquer des éclaboussures pour peindre des glissements, l'éruption
des bombardements sur les ronces. Une touche de glauque. Bassins, lessives.
L'inondation des insectes et humeurs. Fumées, nuages. L'invasion
des rêves dans les prairies. Cavernes, sexes. Il faut suivre l'enseignement
des béliers.
C'était la précipitation, l'imprudence,
le risque, le dérapage, la dérive, la saoulerie.
Peindre l'éruption dans les fissures autour des
langues, l'éruption anxieuse, étendre du roux, peindre des
tissus roux, éclaircir les teintures, montrer l'inondation des sueurs
sur les moisissures. Une coulure de sépia. Montrer les monstres.
Peindre aussi les landes, l'invasion des baves dans les sèves, les
sépales.
Peu à peu tout se remue. Crânes. Pourquoi,
tourmenté, dans l'atelier, cette articulation des algues avec les
écorces, ces rouilles, crachats, cette éruption des laves
sur l'horizon?
7) Les blessures
Des miracles économiques éclataient çà
et là; c'était pourtant déjà la crise. Nous
avalions des couleuvres, tapions notre tête contre les murs, perdions
la face.
Poils. Il faut peindre pour démasquer. Vous ne
m'enrôlerez pas. Il faut peindre. Alors, sur la toile, fractures,
blessures à la poitrine et au ventre, cratères, flammes,
éruption de grondements dans les éclaboussures. Il faut.
Peindre franchement le coeur, ouvrir les veines pour peindre
les blessures aux tendons des coudes, les glissements. Une touche d'écarlate.
Bombardements. L'éruption des ronces dans les cavernes. Ombres,
plages. L'inondation dans les ravins et les bassins. Chevilles, côtes.
C'était l'envie, la colère, la luxure, la
paresse, l'orgueil, l'avarice, la gourmandise.
Ce sont les blessures aux orbites et aux tempes, des blessures
franches. Il faut suivre l'enseignement des scorpions, peindre des sexes,
étendre du fauve, peindre des fissures fauves, approfondir l'éruption
des langues au milieu des rouilles, montrer les lessives. Une coulure d'anthracite.
Montrer les insectes. Peindre aussi l'inondation des humeurs dans les tissus,
les nuages.
Peu à peu tout s'éveille. Rêves, l'invasion
des prairies par les monstres. Pourquoi, voyageur, dans l'atelier ces cuisses,
poumons, ces blessures au foie parmi les poils?
8) Le déchirement
Certains nous promettaient la Lune et ont même réussi
à y mettre les pieds. Nous n'avions pas encore traversé l'Atlantique
et nous en rêvions.
Rayures, rainures. Il faut peindre pour dénoncer.
Vous ne me courberez pas. Il faut peindre. Alors, sur la toile, déchirement
des lambeaux et lanières, fractures, poitrines, blessures au ventre
et au coeur, réseaux. Il faut.
Peindre audacieusement les flots, écouter le déchirement
des souvenirs dans le bruit pour peindre les veines et tendons. Une touche
d'émeraude. Les blessures aux coudes et chevilles. Flammes, grondements.
L'éruption des éclaboussures dans le glissement. Aubes, poings.
C'était le dégoût, la veulerie, l'impuissance,
l'agitation, l'humiliation, la prodigalité, l'anorexie.
C'est le déchirement des pointes dans les aisselles,
le déchirement de l'audace. Côtes. Il faut suivre l'enseignement
des serpents, étendre du carmin, peindre les blessures aux tempes
et aux cuisses carmin, préciser les bombardements, montrer les ronces.
Une coulure d'ardoise.
C'était l'échec.
Peu à peu tout rôde. Montrer l'éruption
dans les cavernes autour des sexes. Peindre aussi les plages, ravins, l'inondation
des bassins par les lessives, les ruisseaux. Pourquoi, navigateur, dans
l'atelier, ces lèvres, ce déchirement par les crocs dans
les rayures?
9) L'incendie
Et puis la Lune s'est fanée et l'on n'y est pas
retourné depuis longtemps; il faut attendre le prochain siècle
ou plutôt millénaire.
Chardons, tisons, l'incendie du cuivre dans le crépuscule.
Il faut peindre pour se venger. Vous ne m'effacerez pas. Il faut peindre.
Alors, sur la toile, rainures, lambeaux, déchirement des lanières
dans les réseaux, brûlures, venins. Il faut.
Peindre rageusement l'incendie des aiguilles dans les
fièvres, remuer les flots pour peindre les souvenirs, le déchirement
des bruits dans l'aube. Une touche de turquoise. Poitrines, ventres. Les
blessures du coeur entre les veines. Acides, souches.
C'était l'infection, l'inflammation, la contagion,
la gangrène, l'épidémie, la lèpre, la peste.
C'est l'incendie des planches dans les buissons, l'incendie
rageur. Poings, pointes. Il faut suivre l'enseignement des rapaces, peindre
le déchirement des aisselles dans les ruisseaux, étendre
du vermillon, peindre des tendons vermillon.
C'était la tuberculose, le choléra.
Peu à peu tout se met en place. Reprendre les coudes,
montrer les blessures des chevilles et des côtes. Une coulure de
saumon. Montrer les grondements. Peindre aussi les éclaboussures,
l'éruption des glissements au milieu des bombardements, les haies,
cornes. Pourquoi, explorateur, dans l'atelier, cet incendie des écailles
parmi les chardons?
10) L'appel
C'était avant l'écroulement du mur de Berlin;
c'était même avant son édification.
Pourquoi, exilé, dans l'atelier, ces tremblements,
gémissements, cet appel des souffrances vers le soulagement, ces
tisons? Il faut peindre pour pardonner. Vous ne me contaminerez pas.
Il faut peindre. Alors, sur la toile, cuivre, incendie
du crépuscule avec ses brûlures, émois, terreurs, appels
vers la fuite au milieu des paralysies. Il faut peindre furieusement les
venins, tâter les aiguilles pour peindre les incendies avec ses fièvres
et acides, les lambeaux. Une touche d'ivoire. Lanières. Le déchirement
des réseaux au milieu des flots. Palpitations, malaises.
C'était la faim, la soif, l'insomnie, la frustration,
la suée, la pesanteur, la puanteur.
C'est l'appel des élancements parmi les cicatrices,
l'appel de la fureur. Souches, planches. L'incendie des buissons derrière
les haies. Il faut suivre l'enseignement des mouches.
C'était l'ignorance, la maladresse, l'indolence.
Peu à peu tout balbutie. Peindre des souvenirs,
étendre du bistre, peindre des bruits bistres, atténuer le
déchirement de l'aube au milieu des poings, montrer les ventres.
Une coulure d'indigo. Montrer les coeurs. Peindre aussi les blessures des
veines parmi les tendons, les glas, sirènes, l'appel des phares
dans les tremblements.
11) La gestation
C'était après une guerre que l'on avait
crue la dernière, oubliant qu'on avait eu la même illusion
pour la précédente, et c'était avant beaucoup d'autres
dont certaines sont loin d'être achevées, même parfois
s'aggravent encore.
Attentes. Pourquoi, investigateur, dans l'atelier, ces
inséminations, cette gestation des graines dans des bains, ces gémissements,
ces souffrances? Il faut peindre pour résister. Vous ne me dompterez
pas.
Il faut peindre. Alors, sur la toile, appels vers les
soulagements parmi les émois, pousses, murmures, gestation des échanges
au cours des métamorphoses, terreurs. Il faut peindre sombrement
les fuites, ausculter l'appel des paralysies au milieu des palpitations
pour peindre le cuivre, le crépuscule. Une touche de roux. L'incendie
des brûlures causées par les venins. Larves, chrysalides.
C'était la démangeaison, la toux, l'éructation,
le crachat, le vomissement, l'incontinence, la diarrhée.
C'est la gestation des ailes au four des souterrains,
la gestation sombre. Malaises, élancements. Peu à peu tout
avoue. L'appel des cicatrices au milieu des glas. Aiguilles. Il faut suivre
l'enseignement des cadavres, peindre les fièvres, étendre
du sépia, peindre l'incendie des acides au milieu des planches sépia,
souligner les lanières, montrer les réseaux. Une coulure
de glauque. Montrer le déchirement des flots parmi les souvenirs.
C'était l'aigreur, la grogne, la rancune, la rancoeur.
Peindre aussi les profondeurs, lenteurs, la gestation
des patiences au long des attentes.
12) L'accouchement
Il y avait beaucoup de problèmes, et la plupart
sont toujours là. Ce sont plutôt les solutions qui ont provisoirement
disparu. C'est qu'il n'est certes pas facile de laisser tomber le manteau
de cet horrible bon vieux temps qui colle à toutes nos blessures.
Tentatives, inquiétudes. Pourquoi, enquêteur,
dans l'atelier, cet accouchement de fureurs parmi les insultes, ces inséminations,
ces graines, cette gestation dans des bains au milieu des pousses? Il faut
peindre pour maintenir. Vous ne m'épuiserez pas.
Il faut peindre. Alors, sur la toile, rires, larmes, l'accouchement
des explosions au milieu des hémorragies, murmures, échanges.
Il faut peindre passionnément la gestation des métamorphoses
au milieu des larves, examiner les souffrances pour peindre les soulagements,
l'appel des émois au milieu des terreurs. Une touche de fauve. Protestations,
réclamations.
C'était le mécontentement, la manifestation,
la grève, le mensonge, le refus, l'attentat, l'émeute.
C'est l'accouchement des éclosions au milieu des
blasphèmes, l'accouchement passionné. Chrysalides. Peu à
peu tout s'ouvre. Ailes. La gestation dans les souterrains des profondeurs.
Fuites, paralysies. Il faut suivre l'enseignement des ossements, peindre
l'appel des palpitations au milieu des malaises, étendre de l'anthracite,
peindre le crépuscule anthracite, accentuer les brûlures,
montrer l'incendie des venins au milieu des aiguilles. Une coulure d'écarlate.
Montrer l'enfance.
C'était le refoulement, la manipulation, la déception,
la répression, la résignation.
Peindre aussi les jeunesses, l'accouchement des inventions
au milieu des tentatives.
13) L'agonie
A première vue tout a changé, mais à
y regarder d'un peu plus près, le malaise n'a fait que s'approfondir.
Le glas sonnait sur le vieux monde: il n'a pas cessé de sonner.
Râles, concentrations, l'agonie dans les lassitudes
et abandons. Pourquoi, exécuteur, dans l'atelier, ces inquiétudes,
fureurs, cet accouchement dans les insultes et les larmes, ces angoisses?
Il faut peindre pour protéger. Vous ne m'endormirez pas.
Il faut peindre. Alors, sur la toile, étouffements,
agonies dans les bouleversements et révolutions, rires, explosions,
accouchements dans les hémorragies et protestations. Il faut peindre
fidèlement les graines, sonder les bains pour peindre la gestation
des pousses et murmures. Désespérances. Une touche de carmin.
Testaments.
C'était le camouflage, le magouillage, le badigeonnage,
la réforme, la promesse, l'objurgation, le rafistolage.
C'est l'agonie au milieu des témoignages et récapitulations,
l'agonie fidèle. Peu à peu tout grandit. Réclamations,
éclosions. L'accouchement dans les blasphèmes de l'enfance.
Echanges, métamorphoses. La gestation des larves et des chrysalides.
Il faut suivre l'enseignement des cendres, peindre les soulagements, étendre
de l'ardoise, peindre les émois ardoise, fouiller l'appel des terreurs
et des fuites, montrer les dévastations. Une coulure d'émeraude.
Montrer les effondrements.
C'était la nausée, le frisson, l'indécision,
l'hésitation, la trouille, le regret.
Peindre aussi l'agonie dans les raidissements et les râles.
14) Les ruines
Nous avons changé, mais l'enfant, l'adolescent
que nous étions réclame toujours.
Peindre aussi les caves, gravats, les ruines des labyrinthes
et donjons, les concentrations. Pourquoi, passionné, dans l'atelier
ces lassitudes, cette agonie dans les abandons et angoisses, ces brèches,
créneaux? Il faut peindre pour voir. Vous ne m'aveuglerez pas.
Il faut peindre. Alors, sur la toile, ruines de tours
parmi des fosses, étouffements, bouleversements, agonies de révolutions
en désespérance, fureurs. Il faut peindre lumineusement les
insultes, enregistrer l'accouchement des larmes dans les rires pour peindre
les geôles, les grilles. Une touche de vermillon. Peu à peu
tout brille.
C'était la fadeur, la langueur, la facilité,
le compromis, l'ignominie, la corruption, la saleté.
Ce sont les ruines des stèles au milieu des tombes,
les ruines lumineuses. Testaments, témoignages. L'agonie des récapitulations
au milieu des dévastations. Explosions, hémorragies. L'accouchement
des protestations et réclamations. Bains. Il faut suivre l'enseignement
des lynx, peindre les pousses, étendre du saumon, peindre la gestation
des murmures d'échanges saumon, répertorier les cheminées,
montrer les escaliers. Une coulure de turquoise.
C'était l'égarement, l'épuisement,
le bouleversement, l'évanouissement, la perdition, la damnation,
le râle.
Montrer les ruines avec leurs puits et caves.
15) L'illumination
C 'était hier, c'était cette nuit, c'était
ce matin, c'était il y a quelques instants; c'était dans
l'éternité du temps qui passe et c'est toujours là.
Eclats. Peindre aussi les surprises, l'illumination des
haines et révoltes, les gravats, les labyrinthes.
Pourquoi, fasciné, dans l'atelier, ces ruines de
donjons avec leurs brèches, ces rayons, ces chaleurs, cette illumination
dans les stupeurs et torpeurs? Il faut peindre pour peindre. Vous ne m'éviterez
pas. Il faut peindre. Alors, sur la toile, créneaux, tours, ruines
avec leurs fosses et geôles, lassitudes, abandons. Il faut peindre
inlassablement l'agonie avec ses angoisses et étouffements, renifler
les vacances pour peindre la brume. Peu à peu tout parle.
C'étaient les couleurs de l'arc-en-ciel, celles
des regards, des chevelures, des vins, des chevaux, des iris et des roses.
C'est l'illumination des ouvertures et des amours, l'illumination
inlassable. Une touche de bistre. Grilles, stèles. Les ruines avec
leurs tombes et cheminées. Bouleversements, révolutions.
L'agonie avec ses désespérances et testaments. Insultes.
Larmes. Il faut suivre l'enseignement des anges, peindre l'accouchement
avec ses rires et explosions, étendre de l'indigo, peindre des baisers
indigo, balbutier des révélations.
C'étaient les notes de la gamme, la carte des vins,
l'archipel des cristaux, le chant des oiseaux, l'éventail des langues,
l'atlas des étoiles, les fantômes des opéras.
Montrer l'illumination de l'apocalypse en tous ses éclats.
Une coulure d'ivoire.
C'était hier.
(l'Afrique intime)
Vestiges d'une baraque incendiée. Quelques planches
dans la poussière avec un fil métallique déroulé
qui servait sans doute à délimiter un enclos. Y a-t-il eu
bagarre ou foudre? Le feu n'avait pas grand chose à se mettre sous
ses dents rouges lumineuses. Elles ont rongé tout cela comme la
carcasse d'un animal mort de sécheresse, découpant artistement
çà et là comme des graphiques ou des signatures. Une
pluie violente est venue lessiver, laissant des flaques sur son passage,
où viennent boire les corbeaux et chacals déçus de
ne trouver d'autre nourriture. Les ornements de la vie difficile et paisible
d'antan marquent de leur sceau la stèle précaire qu'une nouvelle
tempête enfouira bientôt, bouteille à message obscur
abandonnée sur la mer d'ocre.
2 Regards à la croisée des langues
La forêt dévastée vient s'effondrer
jusqu'aux faubourgs. Les cavaliers contraints de chercher plus au nord
ont abandonné leurs boucliers de parade, préférant
se charger d'ustensiles modernes plus légers. Des gosses les cueillent
au cours d'interminables randonnées pour les proposer aux marchands
de curiosités dans le quartier des ambassades. Les hurlements de
fauves malades dérangent à peine les cocktails-parties dans
les salons décorés de trouvailles aux meilleurs prix et de
produits caractéristiques de la nation représentée.
Les ventilateurs brassent les amabilités, les potins, les pointes,
les accents, les vocabulaires. On évoque des problèmes dans
les régions frontalières toujours incertaines, des catastrophes
écologiques et climatiques à propos desquelles il convient
de garder son calme et de ne rien exagérer. Un froissement dans
les jardins provoque une minute de silence.
3 L'arc a perdu ses flèches
Le carquois vide est pendu à un clou sur le mur.
Cela fait des mois que l'on cherche une nouvelle corde, mais ceux qui savaient
en fabriquer, doivent avoir changé de résidence. Le vieil
édenté qui se tenait au coin du marché aux drogues,
n'a pas reparu depuis des semaines. On aura bientôt oublié
son nom, et quand on annoncera sa mort, on ne saura plus de qui il s'agit.
Les intérêts ont changé, les contraintes aussi. Chacun
veut sa petite échoppe: coiffure, mécanique, mobilier, tailleur.
On espère conduire son automobile, même si on aime toujours
caresser les chevaux; mais ils sont si loin. Le seul moyen de conserver
un peu de la vie qui dépendait de ces armes, de cette chasse, l'odeur
de l'enfance, l'héritage des soirées sans électricité,
serait de peindre et raconter, de proposer des pièges temporels
aux coins des rues bruyantes et vagues.
4 Après l'explosion
Etait-ce la porte d'un blockhaus ou celle d'un palais?
Militaires harassés ou cils délicieux sous des voiles qui
se soulèvent? Véhicules blindés ou dromadaires à
palanquins? La mâchoire de la crise en a détaché un
morceau, l'a recraché sur le talus avec un grognement de lassitude.
Archéologues du temps présent, apportez toute votre sollicitude
à notre reconstitution. Prenez vos outils les plus délicats,
utilisez vos techniques les plus subtiles pour détacher les feuillets
de ce livre brusquement imprimé par le malheur, palimpseste aussi
fragile que ceux que vous exhumez dans les tombes des anciens millénaires,
encore plus précieux, passeport pour le nouveau, pour y espérer
un coin de calme où continuer nos fouilles, notre lecture et notre
bricolage d'un avenir plus sûr avec les ruines des précédents.
5 Les cornes de l'envol
Taureau à plumes, laisse-moi serrer tes fanons
dans mes poings, embrasser ton encolure pour que tu m'emportes dans les
labyrinthes de l'espace et par fureur experte, par délicatesse brûlante,
en faire sauter tous les verrous: mur du son, mur de la lumière,
murs de la croissance et de la crise! Nous soulèverons des tonnes
de vieux papiers, de vieux tessons, de vieilles peaux; nous provoquerons
un typhon dans les administrations et bibliothèques pour déterrer,
sous les strates de l'erreur, la pépite, l'indice, la clef, l'anthracite
philosophal, le fil d'Ariane, la rouille d'éternité, l'enfance
de l'art.
6 Le diapason sauvage
Justesse perdue. Comme notre oreille était sensible
quand nous écoutions l'herbe pousser, avant le tempérament
de nos clavecins et les tempêtes de nos transistors! Que de détroits
de silence il nous faudra traverser pour retrouver la différence
entre les froissements des feuilles selon les essences, l'individualité
du vol des oiseaux-mouches et des déclarations des diverses fauvettes!
Heureusement des appareils de plus en plus menus et précis nous
servent de loupes acoustiques, et l'on nous les incorporera de plus en
plus, car notre destinée, c'est de devenir des machines avec des
pièces entièrement nettoyables, réparables, remplaçables,
récupérables. Nous aurons à peine le temps de nous
en rendre compte et nous nous retrouverons avec une peau métallique
inaltérable que nous n'aurons plus besoin de protéger par
des vêtements, orner seulement dans les forêts repeuplées,
rajeunies dont nous taillerons, grefferons, marierons, différencierons
les individus pour les faire participer à nos pistes d'envol afin
d'explorer gammes et spirales.
7 Un rectangle de nuages
Le ciel s'est pris au piège d'un morceau de tôle
mouillé par l'orage. Des trouées turquoise nagent parmi les
roseaux. Des cabochons de moisissure veloutée maintiennent les couleurs
de l'aurore au milieu de l'après-midi. Serpents et lézards
nous aident à tordre les barreaux de notre cage pour aspirer l'élixir
d'écoute dans cet abreuvoir inattendu. Les grondements du tonnerre
s'éloignent. On les distingue à peine du ronflement fiévreux
des camions sur la route ravinée, percée, effondrée
qui mène jusqu'à la frontière avec ses escales de
stations d'essence à tables bancales sous des auvents de paille.
Un haut-parleur se remet en marche en crachotant des refrains que les jeunes
gens de chez nous serinaient il y a une vingtaine d'années. Il fait
bon s'asseoir et regarder les ronds de mousse monter sur les verres à
moutarde avant de reposer la bouteille de bière assez fraîche
qu'un jeune garçon vient d'apporter en s'essuyant le front avec
le dos de son poignet.
8 Histoire de tissus
Flots de raphia, lais de lianes, tresses de fibres de
palmier autour de notre corps comme autour de leur tronc, toiles de chanvre
et de lin. Voici le coton: ses houppes blanches couvrent déjà
des hectares plus ou moins irrigués devant l'horizon de montagnes
chauves. On le plonge dans des cuves d'indigo en le nouant régulièrement
pour former cercles et moirures, ou on l'enfouit dans l'ocre ou le charbon
de bois humide pour le piétiner, l'inonder comme avec de l'encre
et de l'ombre, marquant avec de la cire et de la bougie chevrons ou croix
qui luisent doucement sur le fond de riches ténèbres. Les
toisons des moutons, chèvres ou dromadaires fournissent la matière
d'épais feutres qui pourraient servir de toitures, avec des crins
de cheval ou des lanières de cuir pour les coudre bout à
bout en houppelandes, couvertures et tapis. Usé, déchiqueté,
pilonné, dissous, mêlé de sciure, cendre et détergents,
tout cela se déposera sur des tamis pour former des feuilles de
papier de diverses épaisseurs, transparences, teintes, granulations,
sur lesquelles nous pourrons étancher en écriture et peinture
le sang multicolore de nos blessures fraîches.
9 L'écu du mécanicien
Pour se protéger contre les escarbilles et les
éclats tranchants, il s'est forgé un bouclier de fonte et
d'acier muni d'un masque pour les combats les plus violents. Tiges tordues,
lames brisées tiennent en respect la monstrueuse machine qui renâcle,
grince, regimbe et lance des flammes. Avec sa masse il lui enfonce clous
et rivets. Avec son chalumeau-scalpel il la découpe et la suture,
la cicatrise à l'aide de pansements d'étain. Avec sa ponceuse
il l'étrille et polit. Avec ses pistolets il l'asperge et lessive,
recouvre de laques et vernis. Alors la Méduse à explosions
détend ses ressorts, se couche sur ses pneus ruisselants, ronronne
avec ses essuie-glaces et allume ses lanternes pour examiner complaisamment
pare-chocs et pare-brise dans le miroir que lui tend ce nouveau Persée.
Il ne lui reste plus qu'à la faire parader dans les rues de la ville
en liesse.
10 Fragment d'horizon
Il a fait si sec que l'espace a claqué. Une écaille
de ciel s'est détachée avec un morceau de terre. Après
quelques instants d'une plongée vertigineuse dans les abîmes
interstellaires, heureusement les lèvres se sont rapprochées,
la continuité s'est refaite presque comme si de rien n'était.
Il restait pourtant cette plaque fichée en pleine brousse, tellement
attirante que des dizaines, des centaines d'employés municipaux,
d'artisans, de manoeuvres ont tenté de s'en emparer, la saisissant,
la secouant, l'attachant, la couvrant, avec précautions d'abord
-car on sentait bien la fragilité-, puis avec fureur -car rien n'y
faisait. On pouvait la toucher; elle avait la taille d'une porte simple.
Elle s'est brisée, fondue, tordue, volatilisée. Il n'en reste
que la nostalgie qui se répand de baraque en baraque; c'est que
jamais on n'avait pu voir l'horizon de si près. Tous ceux qui sont
capables de marcher, depuis les jeunes enfants titubant jusqu'aux vieillards
les plus las, tracent inlassablement des lignes sur les murs et le sol.
11 Le heurtoir du capricorne
De l'accouplement d'un bouc et d'une bufflesse était
né un arbre qui avait poussé ses racines à l'extrémité
de l'enclos, tétant sa mère qui revenait le nourrir chaque
jour, par des suçoirs jaillissant au milieu des touffes d'épines
et de crins laineux. Bientôt il a dépassé tous ceux
de la forêt, produisant des fruits à yeux globuleux qui surveillaient
les troupeaux et les protégeaient contre tous prédateurs,
sécheresses, inondations, épidémies. Des anneaux ligneux
mobiles claquaient pour appeler chevriers et bouviers; des rainures suintaient
d'eau mielleuse; des branches s'abaissaient en planches avec barreaux d'échelle
pour permettre l'accès aux étables de cette arche de Noé
enracinée. Les anciens grimpaient jusqu'aux plus hautes fourches
pour lire commodément les conseils des constellations. Un jour,
le village devenant faubourg, un bulldozer l'a arraché sans que
le conducteur s'en soit presque aperçu. On l'a débité
en rondins qui se sont révélés inutilisables pour
l'entreprise, car ils suintent interminablement d'un liquide poisseux rouge
sombre. Les sorciers se les sont arrachés clandestinement car cette
liqueur permet de renouveler la vigueur des hommes et de rendre aux femmes
une poitrine conquérante.
12 Le chevalet des ronces
Que d'efforts pour nettoyer les sillons sur lesquels nous
essayons laborieusement de faire pousser des lianes durables afin d'en
fabriquer les claies de nos murs et de nos toits que nous enduirons de
glaise peinte! Chaque matin de nouvelles épines s'insinuent pour
nous blesser les mains et les pieds. Malgré les poignées
de paille dont nous nous protégeons pour les arracher, nous revenons
dans nos baraques écorchés et purulents et nos femmes nous
pansent avec de la résine. Nous formons de grandes meules avec ces
maudites branches de folie, pour les brûler, mais leur fumée
elle-même est vénéneuse. Il nous faut parcourir la
campagne avec des gongs pour avertir tous les voisins d'avoir à
se calfeutrer comme nous pendant près d'une semaine avant leur lente
extinction. Nous recueillons alors leurs cendres multicolores pour les
appliquer sur des rectangles de bois ou de toile en dispositions séduisantes,
que nous vendons très cher à nos ennemis qui les suspendent
imprudemment dans leurs salons à lustres de porcelaine, rideaux
de dentelle et conditionnement d'air, où ils émettront sournoisement
des vapeurs enivrantes qui les feront revenir sur presque toutes leurs
décisions, distribuer leur fortune et partir sur les pistes.
13 Le crâne de l'oiseau-tisonnier
On croit maintenant que c'est lui l'origine de la légende
du phénix. Tout incendie le fascine. Il pique entre les flammes
pour extraire élégamment des braises qu'il dispose en anneaux
autour de ses oeufs. Il les couve de cette façon. Une sécrétion
huileuse garantit son bec contre toute brûlure. Evidemment les établissements
humains l'attiraient avec leurs foyers. Nullement farouches les couples
laissaient les enfants de la maison leur faire boire de la bière,
et même à leurs petits, ce qui les faisait chanter et surtout
multiplier les acrobaties dans leurs vols. Il y avait en général
un nid au bord de chaque cheminée, ce qui était considéré
de bon augure. Les progrès du gaz d'éclairage et surtout
du butane qui leur est mortel, les ont fait fuir jusqu'en des régions
de plus en plus désertiques où les combustions sont rares.
C'est donc une espèce en voie de disparition. Les jardins zoologiques
n'ont pas su les acclimater. Certains gardiens ont l'intelligence de leur
allumer des petits feux dans leur cage, mais ils les regardent tristement
comme s'il s'agissait d'une illusion, et se laissent mourir sans plus songer
à la procréation. On trouve parfois leur squelette sur le
sable, mais en général il tombe en poussière dès
qu'on le touche. C'est donc un trophée rarissime que les amateurs
de curiosités ornithologiques se disputent à coups de tableaux
de maîtres.
14 Les emblèmes de la tribu
Il y avait autrefois trois sociétés dans
la nôtre: les bâtisseurs qui vivaient dans les villages, en
même temps éleveurs et cultivateurs, qui auraient amplement
suffi s'il n'y avait pas eu la menace extérieure aussi bien des
fauves que d'autres tribus plus turbulentes; les guerriers qui vivaient
dans des châteaux et passaient leur temps à chasser dans la
brousse les félins, pillards, patrouilles de reconnaissance ou d'infiltration.
Par représailles ils allaient parfois conquérir de nouveaux
territoires dont ils répartissaient les habitants en bâtisseurs
et guerriers, leur imposant leurs langues et coutumes. Comme ces gens d'armes
rentraient souvent en piteux état de leurs expéditions, il
y avait aussi les soigneurs qui vivaient dans des campements mobiles pour
lesquels des terrains étaient prévus près de chaque
village et de chaque château. Leur rôle principal était
en fait d'empêcher que les guerriers, dans les temps d'accalmie,
tournent leur agressivité contre les bâtisseurs ou des châteaux
frères. Les soigneurs accouraient au moindre symptôme d'agitation
pour chanter et représenter d'interminables récits de batailles
qui empêchaient les explosions réelles. Ainsi pendant des
siècles avons-nous réussi à vivre en bonne intelligence
grâce à notre diversité.
15 Le gong du soir
A l'horizon passent les rayures de la pluie, les rayons
du cuivre, les volutes des feux de brousse et les fumées des âtres,
les tourbillons de poussière levés par le vent. Après
la torpeur les muezzins, les bastringues et les cloches se réveillent
avec les oiseaux. Une frénésie d'écriture s'empare
des adolescents. Toute surface leur est bonne: le papier, bien sûr,
mais il est rare, l'écorce des arbres, les murs de terre ou de béton,
les tôles des camions, les poteaux des fils électriques, lambeaux
d'étoffes ou de plastique. Et tous les instruments aussi: bidons
troués pour l'eau ou la peinture fluide, pinceaux, rameaux de charbon
de bois, les doigts et les mains, les pieds et les fouets, les pistolets,
couteaux, silex, aiguilles. En toutes dimensions ils laissent des messages
mi-injurieux mi-énamourés aux jeunes filles qu'ils n'osent
pas aborder, suppliques et outrages aux gens de la police et de l'armée,
aux magistrats et politiques, aux ministres des religions, aux anges, dieux,
démons, esprits des bois, à tous ceux qui devraient savoir
lire entre les lignes, dans la nuit qui tombe, de quoi leur demain sera
fait.
16 Paysage urbain
Les fenêtres de la maison d'en face ne donnent pas
sur des salles, mais sur un patio envahi d'herbes folles où sèche
le linge et où, le soir, sont parfois organisés des dîners
à grillades avec force boissons gazeuses, vin de palme, whisky et
transistors. Soudain tout se tait. Restent seulement la rumeur de la circulation,
le grésillement des graisses et le chant de quelques oiseaux. Alors
s'élève une vieille voix rocailleuse qui raconte un voyage
en Europe dans sa lointaine jeunesse: les camions militaires, l'embarquement
dans une soute, les montées sur le pont pour respirer l'air du large,
se nettoyer des odeurs de moisissures et vomissures, l'arrivée à
Marseille,
la traversée de la ville, la gare, le train avec ses escarbilles,
le paysage qui défilait avec des vignes et clochers, une autre gare,
une caserne, le défilé du 14 juillet avec, en récompense,
la montée jusqu'au premier étage de la tour Eiffel. Les enfants
posent des questions, ne parviennent pas à croire certains détails.
Il n'y avait donc pas d'avions alors? Pas de chambre des députés
dans les palais du centre-ville? On boit à la santé des survivants
puis des générations futures. Les stridences reprennent et
les couples se forment pour danser.
17 L'âge des rongeurs
On avait beau reboucher, calfeutrer; les volets devenaient
dentelles. Cela, on arrivait encore à le supporter; il suffisait
de les changer assez souvent. Mais quand les termites mutants ont commencé
à creuser dans les murs de pierre ou de béton pour y déposer
leurs énormes oeufs, faisant de nos demeures les leurs, nous avons
d'abord essayé de détruire nous-mêmes ce que nous avions
édifié avec tant d'efforts; mais les insectes n'en avaient
cure, les ruines leur convenant tout aussi bien que les maisons debout.
Aux dernières nouvelles ni le métal, ni le verre ne leur
résistent. Inutile de parler des plastiques ou papiers dont ils
font des orgies pendant leurs fêtes aux équinoxes et solstices.
Les organisations internationales se sont émues, nous ont proposé
de bombarder nos anciennes villes et fait quelques exemples malgré
nos avis. Les fonctionnaires n'ont qu'une peur maintenant, c'est que, par
l'inadvertance d'un sous-fifre, quelque oeuf vienne à se glisser
dans un de leurs buildings et en commence la conquête. La seule solution
que nous ayons trouvée, c'est de changer de campement chaque soir.
Mais pour combien de temps? Il faudra bien apprendre à vivre en
symbiose, guettant leur prochaine mutation qui, espérons-le, fera
qu'ils se mettront à lire nos livres au lieu de les dévorer.
18 Provisions de route
Des bouteilles avec un peu d'eau pour la soif, et quand
elles seront vidées, nous en ferons des instruments de musique avec
des bâtons pour avertir de notre passage scorpions et serpents. Des
morceaux de l'écorce de l'arbre pleureur avec le départ de
quelques branches pour leur faire absorber l'eau des flaques rouges afin
de la transformer en cette miraculeuse résine qui résiste,
après quelques jours de séchage, aux températures
les plus élevées. Quelques oiseaux, pattes liées,
pour les faire rôtir à l'étape, et dont nous collerons
les plumes pour nous confectionner des ailes qui seront longtemps inutilisables
et qu'il nous faudra traîner comme des fardeaux jusqu'au moment où
elles conviendront à nos épaules, où nous aurons trouvé
la falaise d'envol, où nous pourrons enfin prendre de la hauteur
pour découvrir, au-delà des murailles de gravats, les entrées
des cavernes dont nous ont parlé les anciens.
19 L'alène et l'haleine
De quoi suturer nos voiles en poils de chèvres,
fibres de palmiers, écorces d'eucalyptus et de platane, pour assurer
la maniabilité de nos radeaux sur les fleuves et lacs. Le chas de
cette aiguille est comme un de ces microscopes avec lesquels Leeuwenhoek
découvrait les spermatozoïdes, mais ce qu'il nous permet de
voir, c'est le temps qu'il fera demain. Sinon nos navigations seraient
bien précaires. A chaque point de la couture un petit sifflement
jaillit, changeant de hauteur, d'intensité, de timbre selon l'habileté
du ravaudeur. Les embarcations se répondent au crépuscule
comme des rossignols; c'est en général de cette façon
que se contractent les fiançailles. Pour désigner l'acte
amoureux, on parle du fil de la conversation.
20 Les céramiques du verger
On a sélectionné les arbres selon leurs
facultés de perception. Certains sont plutôt mélomanes
et se développent au mieux quand on leur fournit, par enregistrements
ou musiciens en chair et en os, tels rythmes ou bouquets de fréquences.
Mais les plus recherchés sont ceux qui sont sensibles aux couleurs
et les reproduisent dans leurs fruits. On a d'abord remarqué telles
variétés de pommes qui mûrissaient vertes pendant presque
tout l'été, pour virer au roux en début d'automne,
à proximité surtout de hêtres ou d'érables.
On a fait des expériences en couvrant le sol de tissus indigo dont
furent captés non seulement la teinte mais grossièrement
les motifs. Maintenant on préfère semer sur fond de terre
des fragments de vaisselles aux tons criards. Les récoltes manifestent
désormais des arrangements d'une étonnante variété.
Or comme les saveurs, ce que nos laboratoires ont pu démontrer,
sont étroitement liées aux couleurs, chaque corbeille est
un festin de surprises.
21 Machine à décaler les saisons
Ces combinaisons qui pourraient sembler dues au hasard
ou à l'inspiration de quelque artiste de passage, lorsqu'on les
découvre individuellement, laissent apparaître une tout autre
nature lorsqu'on les retrouve, avec de légères variantes,
sur des milliers de troncs d'arbres. Les forestiers noirs interrogés
prétendent d'abord ne rien savoir, mais ils vous regardent avec
un sourire si narquois qu'on devine qu'ils s'étonnent de votre ignorance
ou stupidité. Ils vous montrent alors les différences de
maturité entre fleurs et fruits d'espèces similaires. Tel
individu est encore en bourgeons; son frère à côté
déjà en pleine floraison; des cueilleurs s'affairent autour
de cet autre; et ce dernier perd ses feuilles. On parle à mi-voix
de canalisations d'influences astrales, telluriques, magnétiques,
radioactives; bref on ne sait trop. On voit bien que tout cela, malgré
une étonnante précision, reste empirique. Vous imaginez les
ressources pour les parcs, mais cela ne peut fonctionner que dans des régions
assez chaudes avec une bonne irrigation.