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Essais publiés sur le site personnel de l'auteur



 
 

BERLIN 64
pour Ingrid Ernst

 

C'était peu après l'érection du Mur. La Fondation Ford, désireuse d'attirer l'attention sur cet événement, avait eu l'idée d'inviter pour un an dans l'ancienne capitale, fendue alors comme un vieux tronc d'arbre, un certain nombre d'artistes, musiciens et même écrivains de diverses nationalités. J'ai eu la chance d'être proposé. Ma situation financière n'était guère brillante; nous habitions avec nos trois filles dans un petit appartement du XVème arrondissement. J'ai accepté avec reconnaissance.
 
 

Ce n'avait pas été sans quelques tergiversations et inquiétudes. Toute mon éducation, toute mon expérience de la guerre et de l'occupation m'avaient fait voir en Berlin une sorte d'étoile noire, d'où sourdait le malheur en ondes hurlantes. J'imaginais, et avec raison, que c'était surtout un champ de ruines, spectacle dont j'avais été amplement rassasié. Frileux depuis toujours je craignais en hiver des nuits longues et un froid pire que celui que j'avais jamais connu. Surtout je redoutais de me sentir enfermé dans une île, entourée non de vagues mais de murailles et de barbelés, gardée par des militaires, policiers et douaniers de diverses nations sourcilleuses.
 
 

Naturellement la curiosité l'emporta, et toujours ce besoin de m'éloigner de Paris pour y voir plus clair, de prendre mes distances et de méditer, travailler. J'espérais aussi améliorer quelque peu ma connaissance de la culture allemande, ancienne, résistante et renaissante, qui m'avait déjà considérablement fasciné lors de mes études sorbonnardes d'apprenti philosophe et diverses plongées outre-Rhin. En ce qui concerne l'art et la littérature je crois que j'ai fait des progrès considérables; en ce qui concerne la langue, malheureusement, les circonstances et ma timidité m'ont empêché de dépasser le niveau des premiers balbutiements que j'avais atteint quelques années plus tôt et auquel je me suis toujours tenu depuis.
 
 

Un jour donc nous voici embarqués gare de l'Est dans deux compartiments communiquants d'un ancien wagon-lit tsariste, avec marquetteries, poële à charbon dans le corridor entretenu par le steward-moujik, et verres à thé dans leurs montures en argent avec encore l'aigle impériale. Une journaliste russe, venue me voir peu avant, nous avait fait cadeau de trois menus cosmonautes montés en broche que mes filles arboraient fièrement comme talismans contre des dangers obscurs qu'elles imaginaient vaguement.
 
 

Nous nous sommes retrouvés dans une maison qui nous a semblé immense au milieu d'un jardin couvert de brouillard et de neige qui s'allongeait indéfiniment, et dont nous n'avons osé atteindre les limites qu'au bout de quelques jours, campement de grand luxe par conséquent au coeur d'une planète déchiquetée, où nous avons organisé notre survie à la fois tranquilles et perpétuellement aux aguets.
 
 

C'était dans le quartier occupé par les Américains (nous y étions donc moins mal vus que chez les Français), une région d'anciennes villas cossues pour la plupart du début du siècle, qui n'avaient guère subi les ravages de la guerre, avec de nombreux parcs et lacs. Ce qui était le plus frappant, c'était le caractère remarquablement aéré. La frontière était suffisamment loin pour que dans la vie quotidienne, il n'y eût aucune impression de confinement. Très peu de passants alors, très peu de voitures, un silence quasi campagnard, oiseaux et fleurs au printemps et lors du lourd été.
 
 

Dans certains quartiers c'étaient encore les ruines, dans d'autres elles avaient déjà été déblayées. C'étaient donc d'immenses terrains vagues couverts de fragments de pierres et béton. Un ami venu nous voir, qui revenait pour la première fois dans la ville de sa naissance et de ses premières années, voulut revoir son ancienne maison. Non seulement elle n'existait plus, mais aucune dans la rue, aucune rue dans le quartier.
 
 

J'y suis retourné plusieurs fois, à l'occasion de conférences ou congrès, chaque fois l'impression changeait, les vides se comblaient, la circulation augmentait, et la dernière, -c'était encore avant l'écroulement du Mur-, je me demandais comment la ville tenait encore dans ses limites, elle qui y était tellement à l'aise autrefois. J'ai eu alors l'occasion de visiter la maison où nous habitions. Elle m'a naturellement paru beaucoup plus petite, encombrée, assombrie par les arbres qui s'étaient considérablement développés. Le jardin avait été coupé en deux; il y avait maintenant une seconde maison; et ce phénomène était général dans tout le quartier dont la densité s'était ainsi considérablement accrue.
 
 

Donc je ne suis jamais retourné à Berlin depuis la réunification. Je n'y ai jamais vécu qu'en présence du Mur, et le visage de la ville sera toujours pour moi sabré par cette horrible balafre. Déjà en 1964 le contraste entre les deux moitiés était saississant. Une fois passées les chicanes, avec ces soldats qui n'avaient pas changé d'uniforme depuis la guerre, ces regards mécaniques vous dévisageant avec une rancune froide, une habitude de l'effroi, qui faisaient qu'un frisson lézardait vos os pendant tout spectacle d'opéra ou théâtre, toute visite de musée, on était frappé par le délabrement du neuf stalinien dont on n'avait pas encore tout à fait honte, tandis qu'à l'Ouest on vous menait voir les premières déclarations d'architecture moderne, le quartier Hansa ou la nouvelle Philharmonie.
 
 

Encore beaucoup moins de monde, beaucoup moins de circulation, encore beaucoup plus de ruines. Lassitude et résignation sur tous les visages. Quel espoir nous avait apporté après quelques mois de pélerinage dans ces régions fantômes, l'ouverture d'une première boutique de fleuriste!
 
 

Avec les années la différence entre les deux moitiés s'était considérablement accentuée. On avait l'impression que le temps ne s'écoulait pas à la même vitesse de chaque côté, à tel point que pour retrouver les impressions de mon séjour de 64, c'était plutôt à l'Est qu'il me fallait aller. C'était comme si le Mur s'était épaissi. Et pourtant une évidence continuait de s'imposer, c'est qu'il s'agissait d'une seule ville. Malgré toutes ces barrières, toutes ces blessures, tous ces déséquilibres, un seul corps presque hémiplégique, ou déformé par quelque rubéole.
 
 

Au moment où le Mur s'est fermé on a pu avoir le sentiment qu'il s'agirait bientôt de deux villes différentes, mais plus le temps a passé, plus le caractère artificiel, scandaleux de la division s'est imposé, comme dans tant d'autres lieux à Jérusalem par exemple, ou dans ces effroyables parallèles qui ont cassé Viet-Nam ou Corée. Nullement deux villes-soeurs -à bien des égards elles ne se ressemblaient même plus-, mais deux organes de la même ville dont l'un s'atrophiait et donc menaçait de plus en plus l'autre apparemment florissant.
 
 

Il faudrait évidemment que j'y aille voir, mais d'après ce que j'entends dire, cette permanence du fond commun, beaucoup plus recouvert à l'Ouest qu'à l'Est, si bien que c'était à l'Est que l'on allait chercher ce qu'était l'Ouest auparavant, est sans doute moins évidente aujourd'hui. Le déséquilibre doit être non point évidemment plus douloureusement ressenti, mais plus insinuant, corrupteur, producteur d'ombre et de malaise, maintenant qu'il n'y a plus de limite si absurdement tangible, visible et mortelle. Certains doivent avoir tendance à exorciser cette permanence, à déblayer, aseptiser tout ce qui reste de ruines, tourner la page pour commencer un règne neuf. Mais les strates sont toujours là, les souterrains toujours actifs; les alcools fermentent aux celliers.
 
 

Les problèmes actuels que rencontre l'ancienne capitale dévoilent certains de ses aspects les plus profonds, à savoir qu'elle n'est pas en réalité, comme elle s'était rêvée pendant toute une période, une ville impériale, disputant l'héritage de la Rome antique avec Paris ou Londres, ambition si superbement manifestée par les collections du Musée de Pergame: escalier des géants ou porte de Babylone, mais une fenêtre entre deux continents, un lieu de confrontation et passage. Le déséquilibre y est appel d'air, et cet air qui se civilise dans la tradition berlinoise, c'est un vent qui vient des steppes apparemment illimitées pour venir faire vibrer les tomes de l'Encyclopédie, les gargouilles gothiques, les colisées ou parthénons.
 
 

Le rôle aujourd'hui de Berlin ce n'est pas seulement d'avoir tenté d'être un chaînon dans la succession des règnes et empires, c'est d'être en quelque sorte la vitrine du fait que toute capitale n'a jamais été et ne pourra jamais être qu'un relais dans une telle succession ou répartition. Indissolublement balcon sur l'Est, balcon sur l'Ouest, elle est aussi balcon sur l'avenir et le passé. Toute sa tradition de fantasmagorie lucide la prépare à cette fonction d'observatoire des tentations, des menaces et du changement.
 
 
 

Lucinges 1993

 
 

CE QU'ON VOIT DEPUIS L'ÉCART

pour David Reumaux

 

 D'abord la maison même, construite en 1889, selon l'inscription du linteau sur l'ancienne porte d'entrée, rarement utilisée maintenant, pour un groupe de religieuses appartenant à un ordre savoyard qui y instituèrent une école. Au-dessus de cette porte, dans une niche, une statue en fonte de la vierge de la Sallette. Quelques années plus tard, la séparation de l'Église et de l'État amena la création d'une école communale et celle des soeurs ne put subsister. Quelques-unes restèrent pour aider le curé d'alors et la maison fut réaménagée pour servir de salle paroissiale. Un incendie, dans les années soixante dévasta les aménagements intérieurs. Après quelque temps d'abandon, la maison fut achetée à l'évêché propriétaire par un électricien qui la remit en état, lequel la revendit à un dentiste qui nous l'a vendue.
 
 

C'est fondamentalement un cube de dix mètres de côté, en grosses pierres grises irrégulières. Une porte fenêtre mène à une salle de séjour, l'ancienne salle paroissiale, haute de plafond, avec cheminée et mezzanine. Avant notre arrivée, c'était là que montait l'escalier de bois. A droite l'ancienne entrée avec une trappe menant à la cave. Puis la cuisine. Derrière se trouvait une remise qui formait autrefois la scène et ses dépendances. Nous l'avons transformée pour faire un atelier de travaux féminins, dans le sol duquel une plaque de verre découvre un ancien puits, et la cage du nouvel escalier. De l'autre côté le garage.
 
 

Au-dessus de cet atelier nous avons aménagé un laboratoire d'écriture avec ses rayonnages et machines. Puis on arrive au premier étage avec trois chambres dont l'une ne reçoit le jour que par une meurtrière creusée dans une niche en forme d'ogive grossière. Nous l'appelons la chambre aux fantômes et imaginons toutes sortes de légendes à son sujet. Encore trois chambres au second étage sous les combles.
 
 

Autour de la maison, sur trois côtés un petit jardin bordé par un torrent souvent à sec. Depuis la grille deux directions: tout droit le "chef-lieu" de la commune, route goudronnée, parking, la belle maison du curé, une chapelle à l'ombre d'un vieux cerisier, le côté de l'école, puis l'étrange "villa Marianne", datée de 1931, avec profil de dame à bonnet phrygien, bâtie par un maçon italien qui avait fait fortune à Genève, et qui voulant dans ses vieux jours continuer à jouir du spectacle du jet d'eau, l'avait munie d'un belvédère auquel il lui avait fallu rajouter un étage après la réfection du toit de l'église dix-neuvième conservant un beau tableau baroque appartenant à l'église précédente, représentant l'apothéose de Saint Etienne. Puis la place avec la mairie, le monument aux morts, le restaurant "le globe-trotter", et le bistrot "l'escapade", que l'on est en train de nous "post-moderniser" avec mosaïques de petits pavés, réverbères et plantations. La commune comporte bien d'autres hameaux.
 
 

A gauche de la grille, le long du petit mur puis de la haie de thuyas, c'est un chemin parfois boueux, entre des prés autrefois plantés de pommiers et poiriers qui meurent peu à peu, dévorés de gui qu'on ne nettoie plus, mais encore merveilleux au printemps. Il y paît encore quelques vaches, mais de plus en plus de chevaux. On construit des maisons un peu partout qui ont des vues splendides sur le mont Salève, Annemasse et Genève à ses pieds, le départ du Léman, le Jura français de l'autre côté, à gauche les grandes Alpes avec le massif du Mont Blanc. Notre maison comporte fort peu de vue (c'est pourquoi nous avons pu l'acquérir), mais il suffit de sortir et nous avons l'impression que le monde se déroule à nos pieds.
 
 

On monte jusqu'au sommet des Voirons avec sa magnifique réserve de grands animaux: chevreuils, cerfs, sangliers, torrents et cascades, forêts et clairières, chemins de grande randonnée qui se transforment l'hiver en piste de ski de fond. On montre aux visiteurs la pierre de Saussure, bloc erratique acheté à la fin du XIXème siècle par Henri de Saussure, naturaliste genevois, petit-fils d'Horace-Bénédict de Saussure, premier explorateur et ethnographe du massif du Mont Blanc, et père de Ferdinand de Saussure dont le Cours de linguistique générale impressionna tellement Lévi-Strauss, Lacan, Barthes et certaines autres vedettes de nos sciences humaines. Ces blocs qui jalonnaient abondamment la vallée glaciaire de l'Arve servaient de carrières pour toute la région genevoise. Sciés en morceaux les uns après les autres, ils sont devenus rares, et c'est pour en conserver un specimen in situ que celui-ci a été donné par le naturaliste au club alpin genevois, comme le rappelle une inscription. Il a dû servir à quelques exercices d'escalade; mais il reste aujourd'hui magnifiquement solitaire avec sa signature au milieu des ronces.
 
 

Autour du village toute cette région que l'on explore du regard lors des randonnées sur les lacets de ses routes ou de ses sentiers: vallée de l'Arve qui rejoint à Genève celle du Rhône, région traversée par une sinueuse frontière fixée au traité de Vienne qui en distingue des régions culturellement très distinctes sans pouvoir en altérer l'unité profonde. Ainsi quel constraste il y a quelques années entre l'Ouest et l'Est à Berlin. Et pourtant c'était toujours "une" ville. Elle était déchirée, fendue, torturée par son mur à miradors et barbelés, mais elle n'aspirait qu'à la réunification. Quel contraste de même aujourd'hui encore entre les deux Corées! La plupart des habitants de Lucinges travaillent à Genève, franchissent la frontière au moins deux fois par jour. Et certes bien des choses changent au passage. "A Genève, même la poussière est propre", disent les gens d'Annemasse; "à Annemasse, même le savon est sale", répliquent les Genevois. Notre aéroport, c'est celui de Genève; mais la Suisse, comme on le sait, ne fait pas partie officiellement de l'Europe, et par conséquent que de contrôles dont la presse quotidienne nous démontre la vanité!
 
 

Pas d'institutions européennes à Genève, mais que d'institutions internationales! Les ambassades sont à Berne, près du gouvernement fédéral, mais ici les missions sont au moins aussi importantes. Pour elles arrivent non seulement tous les journaux du monde, mais des restaurants et des épiceries sont là pour calmer chez les délégués la nostalgie du pays natal. Des musiciens y viennent de tous les horizons; et de grandes conférences vont ajouter parfois de nombreuses délégations d'hommes politiques et d'experts aux délégations habituelles.
 
 

Depuis cette région transfrontalière, j'observe l'Europe circonvoisine, ses contradictions, tergiversations, ressources. J'entends par là tout ce que je peux atteindre sans quitter le sol, utilisant voiture ou train, ce qui correspond à peu près à l'actuel Marché commun. C'est, si vous voulez, le monde vu de la gare de Genève ou d'une gare française de la région. Je suis moins loin de Milan ou de Stuttgart que de Paris. La proximité de la Suisse, avec ses chaînes de télé, me met en communication avec l'allemand et l'italien. Quant à l'anglais il est partout. Excellente situation pour étudier ce qu'il y a de vraiment commun entre toutes ces cultures, et ce qu'il convient de garder de leur richissime diversité.
 
 

Autour de la région routière ou ferroviaire, il y a tous ces continents à quoi l'avion nous donne accès. Cette fois, c'est le monde vu de l'aéroport. Les anticipations de pays lointains au départ, leurs souvenirs à digérer au retour.

Ainsi je rapporte de chacun de mes périples un certain nombre d'objets que la plupart du temps je n'ai pas choisis, qui m'ont été donnés ou qui se sont en quelque sorte collés à moi, par suite des hasards de la nécessité: une nouvelle valise pour remplacer l'ancienne crevée, une ceinture, un réveil, une chemise. Les livres dans ma maison bruissent des images que j'ai rapportées, mais aussi la plupart des objets dont chacun me rappelle non seulement une histoire personnelle mais quelque bribe de l'Histoire universelle avec ses ramifications inépuisables. Chaque jour le courrier entretient mes relations internationales. Déjà le timbre sur l'enveloppe fait entrer un bouffée d'air mexicain ou japonais. C'est pourquoi, lorsque j'entends certains discours, ce qu'il y a de Mexicain ou de Japonais en moi se rebiffe. Non que je sois toujours capable d'expliciter ma réticence. Du fond de tous les horizons des évidences se lèvent. Parfois elles sont comme des orages.
 
 

Donc autour de ces régions relativement accessibles, physiquement et culturellement, se déploient celles qui le sont déjà beaucoup moins, mais où j'ai pu jeter quelque coup d'oeil, cueillir quelque trésor significatif, mais aussi celles où je ne suis jamais allé, où je n'irai vraisemblablement jamais pour la plupart, tous ces interstices dans ma représentation qui me rappellent toujours à la réserve. Toutes ces régions qui n'existent pour moi que comme désir et vagues linéaments: l'Indonésie, l'Inde, l'Asie centrale, le Vénézuéla, l'île de Pâques, l'Antarctique... Et tant de régions qui m'étaient interdites ou le sont encore...
 
 

Enfin autour de cette Terre si passionnément, mais si incomplètement perçue, il y a tout cet espace énigmatique qui vient nous frôler dans la nuit. De mon Écart on voit Genève, on voit l'Europe avec ses capitales et ses campagnes, on voit la Terre avec ses continents et leurs déserts, avec ses océans et leurs archipels, mais on voit aussi la Lune où j'ai encore bien moins de chance d'aller qu'à Java ou aux Kerguelen, -ce sera pour nos arrière-petits enfants-, la Lune qui vient me dire que les premières expéditions n'ont fait évidemment que l'effleurer à peine, que presque tout y est encore à trouver et à dire. On voit planètes et étoiles, on entend l'obscur discours des astronomes et les crissements de leurs discussions. De là encore viennent des évidences insubmersibles malgré tous les efforts des puissants du jour.
 
 

Revenant du Japon les arbres dans la brume m'apparaissent différemment. Après le Canada la neige est autrement blanche. Après la nuit d'été les nombres avec lesquels on veut nous asservir -chiffres d'affaires et corruption, danse macabre des monnaies et de ce qu'on appelle si curieusement les actions et obligations-, nous ouvrent les portes d'un nouveau ciel. Depuis l'Écart on devient attentif, sous le brouhaha des médias, aux balbutiements du siècle nouveau.
 
 
 

COMMENT ECRIRE POUR JASPER JOHNS

aussi pour Jean-Michel Vecchiet

 

1 PROJETS
 
 

Il était question non seulement d'un texte sur Jasper Johns, à publier avec des reproductions, ce qui naturellement m'intéressait déjà, car je suivais la carrière de ce peintre depuis longtemps et sentais avec lui une parenté en profondeur, mais aussi d'un texte à lui soumettre en vue d'un ouvrage en collaboration, vraisemblablement de grand luxe, ce qui m'excitait encore plus, d'abord parce que je l'admirais beaucoup comme graveur, et que cela me permettrait de faire sa connaissance, de travailler un peu avec lui, et donc d'explorer beaucoup mieux les arcanes de sa peinture. Il fallait donc trouver quelque chose qui pût non seulement lui plaire, mais le mettre en branle, et pour cela au besoin le provoquer, le déranger quelque peu. Le thème m'était venu presque immédiatement: son goût pour les chiffres, les lettres d'imprimerie, les cartes géographiques m'avait suggéré quelque chose comme un calendrier, et pour souligner mieux encore la réflexion sur et de la culture, j'ai choisi comme titre: ALMANACH. Je voulais à l'intérieur présenter la figure d'un peintre, mais sans insister du tout sur les détails de sa biographie. C'était du peintre d'aujourd'hui en général qu'il devait s'agir. Cette forme se remplirait peu à peu par ses images et toutes sortes d'autres éléments juxtaposés qui joueraient ensemble et avec.
 
 

Quelque part naît un peintre; personne ne sait encore qu'il le sera.
 
 

J'avais d'abord écrit: "quelque part naît un grand peintre"; et certes je pense toujours, je pense de plus en plus qu'il est un grand peintre, mais je me suis rapidement rendu compte que malgré la distance affichée, cela risquait de le cabrer en froissant sa modestie. Le texte originel a naturellement considérablement évolué. Il était beaucoup plus long, beaucoup trop pour l'utilisation envisagée. Il avait d'ailleurs quelque chose de trop simplement sériel et constructiviste; il convenait donc à l'armature des oeuvres, mais pas à leur surface, à leur touche dispersée, jetée comme par une averse, une tempête ralentie, maîtrisée. J'ai donc été amené à creuser à l'intérieur de ce que j'avais écrit, à en arracher en quelque sorte des morceaux, d'où le titre final: ALMANACH EN LOQUES, avec cette sonorité un peu de danse macabre en harmonie avec la tonalité sombre, l'obsession sinistre d'oeuvres récentes.
 
 

Nuages sur l'océan.
 
 

Les deux textes ne pouvaient être indépendants l'un de l'autre. Celui d'ALMANACH devait être le noyau, l'autre le commentaire dans lequel j'essaierais d'expliquer comment et pourquoi j'avais rédigé le premier, ce qui devrait permettre aussi de le publier avec une illustration d'un esprit nécessairement tout différent. Lorsque je me suis lancé dans cette entreprise, je n'avais jamais rencontré Jasper Johns. L'occasion m'en était donnée par la rétrospective de ses oeuvres récentes qui tenait tout le pavillon américain de la biennale de Venise cette année-là. Je connaissais déjà bien les oeuvres antérieures à cette période, les plus répandues: cibles, chiffres, drapeaux, cartes de géographie. Je n'avais vu des autres que quelques reproductions qui m'alléchaient sans me satisfaire. Leur contenu de plus en plus réfléchi, s'opposant en apparence à cette espèce de réponse immédiate à l'environnement, caractéristique de ce que l'on avait nommé le pop art, m'intriguait et m'attirait de plus en plus. J'avais besoin d'en avoir le coeur et l'oeil net.
 
 

On attend
 
 

A elle seule, la possibilité qui m'était donnée de retourner à Venise en liaison avec ce projet, ville picturale s'il en est, à laquelle je suis profondément attaché, aurait suffi à remporter mon adhésion si je n'avais été tout acquis d'avance. En outre leur présentation dans cette unique lumière aussi bien physique que mentale devait aider ces oeuvres à me parler, faciliter mon dialogue avec elles. Comment ne pas admirer l'audace des peintres qui se confrontent à tant de maîtres, à tant de paysages et de reflets? Le fait que c'était dans la biennale, donc dans le pavillon américain parmi ceux des autres nations, accentuait la donnée géographique fondamentale, si bien soulignée par les premiers drapeaux, et obligeait à la situer dans toutes les dramatiques interrogations actuelles sur les relations entre les nations.
 
 

Ici on pressent la guerre. Ici on signe la paix.
 
 

J'avais rendez-vous avec lui et son marchand pour déjeuner sur la terrasse d'un hôtel somptueux, suspendue sur le grand canal. Timide, je suis spécialement intimidé lorsque je parle anglais. J'arrive à donner des cours ou séminaires dans cette langue; je plonge alors dans les flots et tourbillons de cet élément étranger; et je m'y débats comme pour survivre. Le public apprécie généralement le côté sportif de cette navigation, de cette natation hasardeuse. Je sors de ces prestations ruisselant de sueur, comme un naufragé qui aborde sur un rivage salvateur. Je m'ébroue avant de boire des verres entiers. Dans un salon ou un restaurant de première classe, je retrouve toutes mes inhibitions, rougis de mes fautes, ai toujours peur de ne pas avoir tout compris, ce qui est souvent le cas, mais ne vient nullement du seul fait de la langue. Il était certainement beaucoup plus intimidé que moi. Du seul fait qu'il ne parlait pas du tout français j'avais l'avantage. Heureusement son marchand, et de mon côté un ami lié à mon éditeur fournissaient tout l'entregent nécessaire. Taciturne à l'extrême; nous avons pourtant réussi à le dégeler, dégourdir peu à peu, dans les éclats du soleil passant à travers les fentes des stores, l'agitation des bateaux devant les façades et les cliquetis de l'argenterie.
 
 

Plus on approche du pôle Nord, plus les jours sont courts. Les journaux annoncent une invasion de loups.
 
 

J'avais déjà naturellement fait une première visite à l'exposition. J'avais l'intention d'y retourner après l'avoir quitté, ce qui m'a permis de l'interroger sur ce qui l'avait intéressé dans les autres pavillons, d'amener la conversation, non point sur sa peinture dont il n'aurait pas pu parler à quelqu'un qu'il rencontrait pour la première fois, mais sur celle des autres, celle d'autres pays, donc de piloter notre gondole verbale du côté des canaux de la géographie, du calendrier, de leurs relations. Ce qui m'a amené à lui apprendre que lors de mon second séjour aux USA, en 1962, alors que j'étais professeur invité à l'université de Buffalo, j'avais visité son atelier d'alors dans un loft du downtown Manhattan. Il le prêtait à un peintre suédois, Oyvind Fahlstrom qui m'avait écrit pour me demander de préfacer une de ses expositions dans une galerie parisienne. Ce qui n'a malheureusement pu avoir lieu. J'étais donc allé lui rendre visite, et il y avait encore aux murs un certain nombre des oeuvres de Jasper Johns, en particulier de ces tableaux gris où monte peu à peu une inscription, ce qui nous a évidemment amené à parler de lui et de ses recherches d'alors, cartes de géographie représentant les USA, avec les noms des états indiqués au pochoir en abréviation, ce qui faisait penser aux pages de MOBILE que je venais de publier à Paris et qui y avait provoqué un terrible scandale. Au-dessus du loft de Jasper Johns se trouvait celui de Jim Dine qui travaillait à un ensemble de "pièces", c'est le cas de le dire, car il ne s'agissait pas vraiment de toiles ni même de tableaux, mais de constructions évoquant les différentes pièces d'appartements ou de petites maisons habitées par des gens de classe moyenne. Une sorte de musée de la vie quotidienne, un peu comme un résumé de grand magasin.
 
 

Monsieur ouvre les yeux. Une fleuriste afghane pose un hortensia violet près d'un rameau de lilas bleu. On décide la construction d'un hôpital. Une jeune Africaine du Sud se demande si elle aime l'Albanais.
 
 

Emigrants, émigrantes. Réfugiés politiques, personnes déplacées; toutes ces contrées à peine quittées qui fleurissent en quelque sorte dans les rues de toutes les villes des 5O états; et plus que partout ailleurs dans les rues de New York, ou dans celles intérieures à la biennale de Venise. Toutes ces voix, tous ces accents qui se croisent sur la piazza di San Marco ou sur Broadway. Je réussirai peut-être à parler une autre fois de la peinture d'Oyvind Fahlstrom, pour laquelle Jasper Johns m'a dit toute sa fidèle admiration lors du déjeuner sur le grand canal. Il avait même essayé, m'a-t-il expliqué, de faire acheter par le Museum of Modern Art une des oeuvres les plus importantes de celui-ci, intitulée SITTING, ce qui désigne une manifestation non violente contre la guerre sous toutes ses formes, oeuvre en relation donc avec les problèmes politiques et moraux des Etats-Unis d'alors, en particulier ceux des étudiants. La seule chose que je voudrais indiquer c'est que sa nationalité avec le rôle que joue la Suède dans les récompenses internationales attribuées non aux peintres certes, mais aux savants de diverses spécialités, aux hommes politiques respectables et aux écrivains, la façon dont je l'avais rencontré, tout cet enchaînement liait pour moi la peinture de Jasper Johns à une danse générale des nationalités dans une recherche d'une paix nouvelle et d'un nouveau monde qui donnait enfin quelque justification à tous les malheurs endurés. Ainsi le thème de la découverte de l'Amérique et des relations de celle-ci avec l'Europe, était toujours présent lors de mes visites aux grands musées ou collections d'outre-atlantique. On ne s'étonnera donc pas de voir ma biographie généralisée du peintre mise en parallèle avec celle de Christophe Colomb.
 
 

La famille de Christophe Colomb est d'humble condition. Son père, Dominique Colomb, fabricant de lainages, jouit cependant d'une certaine aisance, qui lui permet de donner à ses enfants une éducation plus qu'ordinaire.
 
 

Ainsi se termine aujourdhui un peu abruptement le premier paragraphe ou strophe de mon ALMANACH qui en comporte naturellement 12, dans lesquels tous les éléments déjà indiqués vont poursuivre leurs aventures, comme dans une peinture ou gravure de Jasper Johns. Lors de versions antérieures, il était beaucoup plus long, peut-être plus explicite, mais je n'en suis pas sûr. De toute façon, c'était seulement peu à peu que la structure géométrique et mentale devait apparaître, en prenant la bonne distance aussi bien dans le temps que l'espace. Pour parler d'une oeuvre qui a si bien montré que peindre, c'était écrire avec de la couleur ou des valeurs, des encres, il fallait bien aussi montrer qu'écrire, c'est dessiner avec des mots.
 
 
 
 

2 MOBILE
 
 

Quelque temps plus tard, de retour aux Etats-Unis, je suis passé par New York pour voir Jasper Johns dans son hôtel particulier tout blanc. Pas un seul tableau sur les murs, sauf une oeuvre de Marcel Duchamp. Atelier nu. Pas un dessin, une seule toile encore toute blanche, comme si à l'annonce de ma visite il avait tout rangé dans des placards, par une sorte de réflexe puritain, comme si la peinture était une activité suspecte, en relation avec tout le clandestin, l'interdit, et qu'il fallût donc perpétuellement la justifier devant les autres et surtout soi-même, d'une part en insistant de plus en plus sur son caractère réfléchi, calculé (pas de laisser aller), d'autre part en accentuant encore son activité protestataire de cri contre toutes les injustices, aussi bien celles de la société, que celles de la nature, le cri dans ce cas frôlant dangereusement délicieusement le blasphème.
 
 

Pluie sur les forêts. On hésite. Dans les faubourgs on craint la guerre. On cherche la paix. A l'équateur les nuits sont toujours égales aux jours. Le Soleil est dans le Verseau. Les murs se couvrent de graffitti. Madame se baigne.
 
 

MOBILIS IN MOBILE variation de MOBILE à l'intérieur de BOOMERANG: une tache de café sur le portrait de George Washington sous la présidence de qui se joignirent aux 13 premières étoiles: NEW HAMPSHIRE, guillemots noirs, murres atlantiques, phalaropes du Nord, pinguoins  à bec de rasoir, macareux de l'Atlantique; MASSACHUSETTS, le procès de Susanna Martin, tenu à Salem le 29 juin 1692; RHODE ISLAND, après 22 ans de cauchemar et d'effroi, soutenu par la seule conviction que certaines de mes impressions sont purement imaginaires, je me refuse à garantir la vérité de ce que je crois avoir découvert...
 
 

Un artiste belge pose une tache orange sur un fond rouge. On commence la construction d'un arsenal. Le Birman ne peut plus se passer de la Bolivienne. Quelque part un futur écrivain commence à parler.
 
 

On voit la rotation d'une strophe sur l'autre. La biographie généralisée situe maintenant le peintre parmi d'autres professions plus ou moins artistiques. Ainsi maintenant quelque part, ce n'est plus d'un peintre, mais d'un futur écrivain contemporain de ce peintre qu'on dit qu'il commence à parler, tandis que les pluies tombent sur les forêts et que les nuages continuent de passer sur l'océan. Après avoir attendu, on hésite. Toujours la hantise de la guerre. La science astronomique précise ses calculs. Dans tout almanach qui se respecte, il faut nous renseigner sur les signes du zodiaque. Les journaux diffusent tranquillement leurs nouvelles, si souvent accablantes. La vie quotidienne continue dans les appartements ou maisonnettes. La ronde des nationalités joue avec celle des professions.
 
 

Soleil sur la savane. On se décide. Dans les écoles on apprend la déclaration de la guerre. Proclamations. Plus on approche du pôle Nord plus les jours sont courts. On entend à la radio des hymnes nationaux.
 
 

CONNECTICUT, la banlieue de New York City; NEW YORK, les trois anges annoncèrent à l'Indien seneca Handsome Lake l'apparition imminente d'un autre personnage qui les avait envoyés en avant-garde. Dans une vision ultérieure se dévoila le grand Esprit lui-même, apitoyé par ses souffrances. En transe, il vit venir à lui son fils défunt et sa nièce défunte, tous deux déplorant l'intempérance des vivants. NEW JERSEY, chapeaux sable, cuisses, chapeaux paille, poignets, chapeaux blancs, la mer, petits butors, râles de Virginie, plongeons rouges-gorges, roitelets à couronne d'or, martinets des cheminées.
 
 

Un charpentier scie des poutres. Un couturier brésilien pose une écharpe rouge sur une robe noire. Prenant le pouvoir on oublie les réformes qu'on a promises. Quelque part un futur sculpteur entre à l'école.
 
 

La couleur: pendant toute une période il n'emploie que les trois couleurs primaires: jaune, bleu, rouge, sauf naturellement quand elles sont toutes remplacées par la gamme des gris. Les couleurs: dans combien d'armées ou d'écoles, cela est synomyme du drapeau, et donc de l'état, de la nation dans sa volonté de se distinguer, de se séparer des autres, d'envahir les autres au lieu de les découvrir, et donc de la guerre. Jasper Johns a fait d'inlassables variations sur le drapeau américain, jamais sur un autre. Comme cela vient après la série des cibles, on a l'impression que la mort est toujours présente dans ses rayures, ses étoiles ou ses plis. Mais ce sont des drapeaux qui n'ont jamais de plis, qui sont étalés, amidonnés, pétrifiés. Les versions blanches nous offrent des fantômes de drapeaux.
 
 
 
 

3 DÉCOUVRIR L'AMÉRIQUE
 
 

Encore la couleur, mais cette fois la couleur nommée, écrite mais de telle façon qu'on a l'impression qu'elle est proclamée; couleur de fête dont on espère que bientôt elle ne sera plus nationale. Noms de couleur qui remplacent dans le noir ou le gris les couleurs absentes; noms qui permettent à la fois de survivre malgré cette absence, mais qui la soulignent. Dans d'autres cas, ce sont des noms paradoxaux qui nient les couleurs violentes que nous voyons. Ainsi le mot rouge est écrit en vert, ce qui montre que le rouge n'est pas encore assez rouge et que le rouge devrait être capable d'intégrer le vert, qui nous invitent à une découverte d'un nouveau monde des couleurs.
 
 

On se décide. De l'autre côté du fleuve on craint la guerre. Déclarations. Plus on s'éloigne du pôle Sud plus les nuits sont longues. Les murs se couvrent d'insultes. Madame choisit une bague. Un artiste de la république Centre-Africaine pose un cercle de couleur inconnue sur un fond violet.
 
 

PENNSYLVANIE, le traité avec les Indiens delaware en 1682: le grand Dieu qui est le pouvoir et la sagesse qui vous a faits et qui m'a fait (Willliam Penn) incline votre âme à la droiture, à l'amour et à la paix; je vous envoie ceci pour vous assurer de mon amour, et dans le désir que vous aimiez mes amis; DELAWARE, l'Etat des Dupont de Nemours; MARYLAND, la pratique religieuse la plus importante des Européens d'Amérique est le pèlerinage à la ville sacrée de Washington où se trouvent les principaux temples et les organes essentiels du gouvernement; le monument à Washington illuminé; le territoire de cette ville, quasi rectangulaire, est enclavé dans l'Etat de Maryland, mais il n'en fait point partie. C'est un espace à part. Ses habitants ne participent point aux "élections", les plus fameuses des cérémonies politiques des autres citoyens américains.
 
 

On inaugure l'arsenal, c'est le plus moderne du monde. Quelque part un jeune sculpteur passe des examens. Si doué qu'on le reconnaisse il a des difficultés à l'Ecole des Beaux-Arts. Soleil sur les montagnes.
 
 

En ce 5OOème anniversaire du premier voyage transatlantique de Christophe Colomb, comment ne pas le célébrer quelque peu quand on parle d'un artiste américain? C'est d'autre part un personnage qui m'a toujours fasciné. Lorsque j'étais adolescent j'avais joué avec des camarades la pièce de Paul Claudel: Le livre de Christophe Colomb, et lorsqu'on m'avait fait remplir, lors de mes premiers "succès" littéraires le questionnaire dit de Marcel Proust, à la question "quel est votre personnage historique favori?", j'avais répondu Christophe Colomb.
 
 

On y va. De l'autre côté de la mer on déclare la guerre. Défilés de mode. A l'équateur les nuits sont toujours égales aux jours. Le Soleil est dans les Poissons. On entend à la radio des témoignages accablants.
 
 

VIRGINIE, à Monticello, Thomas Jefferson fit courir au-dessous du plafond de son hall une légère frise de stuc: griffons, vases, rinceaux et torches; CAROLINE DU NORD, les algues, l'écume, le sable, le sel, les vagues, la mer. Les Indiens chirokee invitèrent les missionnaires à venir s'installer parmi eux et à ouvrir des écoles pour leur enseigner leurs secrets; CAROLINE DU SUD, les vieilles maisons de Columbia, oursins, crabes fer à cheval, bernard-l'hermites, crabes pierres, crabes bleus, la mer.
 
 

Un plombier débouche un évier. Un couturier cinghalais pose une écharpe bleue sur une robe jaune. Quelque part un jeune musicien s'interroge sur sa carrière. Tempête sur la ville.
 
 

Aventures de l'auto-citation: le bras du PLONGEUR par exemple, mais surtout de l'autocitation de citations, la reprise de citations qui ont déjà été imprégnées par l'oeuvre, l'autoportrait de Marcel Duchamp, les devinettes, et naturellement le drapeau américain. Quant à la Joconde, ce n'est pas seulement une citation de Léonard de Vinci, mais de celui-ci par Marcel Duchamp.
 
 

Lors d'une exposition précolombienne en cette année, j'avais écrit une ELEGIE A CHRISTOPHE COLOMB, que j'ai d'ailleurs intégrée dans le texte de TRANSIT, et dans laquelle j'ai essayé de faire jouer ensemble trois éléments: d'abord le voyage lui-même, ce qui remplace un certain nombre des passages que j'ai arrachés de mon ALMANACH:
 
 
 

Quand leurs bannières flottant enfin

sur l'Alhambra tu es allé trouver

les Rois catholiques pour leur parler

du grand Khan roi des rois des Indes

et qu'ils se laissèrent convaincre par ton idée

d'aller vers l'Orient par le chemin d'Occident

et te firent partir avec trois navires depuis Palos...


 

Pendant qu'un jeune peintre passe ses examens, un jeune sculpteur s'interroge sur sa carrière, et quelque part un jeune homme se découvre une vocation de musicien. D'autres ont des métiers plus modestes, mais souvent plus rémunérateurs: les charpentiers scient les poutres pour les ateliers des peintres, les plombiers débouchent les éviers des sculpteurs, les pâtissières enfournent leurs tartes pour apaiser les fringales des musiciens.
 
 

On rate. La guerre s'étend dans les villages. Galas. Plus on s'approche du pôle Nord plus les nuits sont longues. On voit à la télé des bouteilles de boissons gazeuses. Une pâtissière enfourne ses tartes. Quelque part un jeune homme se découvre la vocation d'architecte. Neige sur les armées.
 
 

Nuages sur l'océan, pluie sur les forêts, soleil sur la savane, sur les montagnes, tempête sur la ville, neige, tempête sur les armées. On attend, on hésite, on se décide, on y va, on rate.
 
 
 
 

4 CHIFFRES
 
 

J'ai parlé autrefois des mots dans la peinture,et j'ai évoqué à cet égard inévitablement JUBILE: une toile presque toute grise, mais on y lit quantité de noms de couleurs, mots jaillissants: "red", "yellow", "blue" (le fait qu'ils sont peints au pochoir les fait se détacher vers nous, tout en fusant vers le haut), si bien qu'elle devient de plus en plus colorée à mesure que je la regarde et lis. Je me mets d'ailleurs à percevoir toutes les subtiles nuances de couleurs qui habitent les différents gris.
 
 

Un peu plus loin on craint la guerre. Conférences de presse. Au pôle Sud le jour de six mois est terminé, c'est le début de la nuit. Les murs se couvrent de drapeaux.
 
 

GEORGIE, poinsettias, hibiscus, myrtes crêpés, bougainvilliers, huîtres, langoustines, crevettes, anémones de mer, la mer. On appelle les premiers habitants d'Ocmulgee les chasseurs errants; VERMONT, tu t'endors; KENTUCKY, la nuit des eaux.
 
 

Madame sort de chez son coiffeur. Une artiste coréenne du Sud pose un carré orange sur un fond noir. Quelque part un jeune musicien se confirme dans sa vocation. Tempête sur les armées. On y va.
 
 

Mais je n'ai pas encore abordé la question des chiffres en peinture, et l'oeuvre de Johns nous oblige à poser cette autre question. Trois points essentiels: d'abord le fait que nous sommes, et les Etats-Unis surtout, une civilisation des chiffres, que nous considérons absurdement que tout langage est réductible à celui de la monnaie, donc que tout objet peut être estampillé de son prix, dont nous considérons aujourd'hui qu'il monte naturellement; c'est l'idéologie de la croissance.
 
 

Dans un autre continent on déclare la guerre. Défilés de cirque. Plus on s'éloigne du pôle Sud moins les jours augmentent. On entend à la radio des débats sur la situation dans l'autre hémisphère.
 
 

TENNESSEE, vous nous reprochez de les haïr, mais notre haine n'est rien à côté de celle qui monte dans le soir de leurs yeux noirs; George Washington qui mourut le 14 décembre 1799 à Mount Vernon, Virginie, âgé de 67 ans; une tache de jus de tomate sur le portrait de John Adams qui, le 4 juillet 1826, cinquantenaire exact de la Déclaration qu'il avait signée, mourut à Quincy, Massachusetts, âgé de 90 ans; une tache d'encre sur le portrait de Thomas Jefferson qui réalisa le Louisiana Purchase, et sous la présidence de qui se joignit aux 16 étoiles précédentes: OHIO, à Cleveland les Polonais qui lisent Wiadomosci Godzienne, et qui lui aussi, le 4 juillet 1826, cinquantenaire exact de la Déclaration qu'il avait rédigée, mourut à Monticello, Virginie, âgé de 83 ans; une tache de sauce à la menthe sur le portrait de James Madison sous la présidence de qui se joignirent aux 17 étoiles précédentes: INDIANA, souriez!
 
 

Un électricien tombe de son escabeau. Quelque part un jeune architecte connaît ses premiers succès. Neige sur les moissons. On rate.
 
 

Deuxièmement: les chiffres formant une suite fatale, le 3 se trouvant normalement après le 2, annonçant le 4 suivi du 5 et ainsi indéfiniment, ils vont permettre de composer et d'animer très fortement toute surface, plus encore que les lettres, même si celles-ci ont de tout autres vertus. Tout agencement de chiffres va prendre le regard au piège, ce que l'on trouve déjà dans les carrés magiques comme celui que l'on admire dans la MELANCOLIA de Dürer.
 
 

De l'autre côté des montagnes la guerre s'étend. Expositions internationales. A l'équateur les jours sont toujours égaux aux nuits. Le Soleil est dans le Bélier.
 
 

LOUISIANE, de quoi as-tu peur? James Madison qui mourut le 28 juin 1826 à Montpelier, Virginie, âgé de 85 ans; une tache de chocolat sur le portrait de James Monroe, sous la présidence de qui se joignirent aux 19 étoiles précédentes: ILLINOIS, l'exposition internationale de Chicago en 1893; MISSOURI, mon mari dort à côté de moi, il ne connaît pas mes rêves.
 
 

On voit à la télé des visages d'hommes politiques. Quelque part un cinéaste tombe malade. Grêle sur les ruines. On recommence.
 
 

Le deuxième élément dans l'ELEGIE A CHRISTOPHE COLOMB, c'est le pays dont il rêvait, celui qu'il a cru découvrir par une autre voie, celui pour lequel il a découvert un autre chemin, mais autrement que ce qu'il croyait, donc les grandes villes quasi fabuleuses de l'Extrême-Orient décrites par Marco Polo:
 
 
 

à la recherche non seulement de la lointaine île

de Cipango où miroitait l'or mais aussi

de la cité de Quinsai la plus populeuse

qui fût au monde où l'on pouvait

disait-on goûter tant de plaisirs

qu'on s'imaginait être au paradis...


 

C'était un peu cela New York pour mes camarades et moi, lorsque je découvrais l'Amérique en visitant l'atelier de Jasper Johns en son absence, et c'est un peu cela de nouveau aujourd'hui que Tokyo dans la lointaine île de Cipango.
 
 

De l'autre côté du fleuve la guerre se calme un peu. Explosions. Plus on approche du pôle Nord plus les jours augmentent. Quelque part meurt un acteur. Flammes sur les chantiers. On échoue.
 
 

Et c'est un peu cela aussi dans sa splendeur et sa misère que le troisième élément de ce texte, ce continent sur quoi Christophe Colomb a mis le pied sans s'en douter et sur lesquels ses successeurs vont déchaîner la guerre:
 
 
 

Alors au continent de la stupéfaction

il y avait une ville dite Tenochtitlan ou Mexico

construite sur des canaux autour d'un rocher

où un aigle tenant dans son bec un serpent

s'était posé sur un cactus et déjà derrière

l'horizon du temps couvaient des déportations

des cathédrales des épidémies

des gratte-ciel et des catastrophes


 

Troisièmement: quand un peintre a pris la peine de nous montrer de tant de façons des chiffres, on doit poursuivre son regard dans les livres où l'on parle de lui et où l'on a besoin de signes de ce genre. Par conséquent, j'ai là une réponse élégante à la question de la composition de ce livre même. Comme il est conçu en deux tomes, l'un avec le texte et l'autre avec les planches, il m'est facile de répondre aux textes-légendes inévitablement mêlés aux planches dans le second, par des images-chiffres insérées en toute justice dans le premier au début de chacune des 12 sections de mon texte. Les manuscrits anciens nous ont habitués aux lettrines. En voici une version moderne.
 
 
 
 

5 PHRASES
 
 

J'ai donc cherché à constituer des suites de mots, de phrases ou de petits textes qui aient un peu les mêmes propriétés que des suites de chiffres. La première c'est la biographie générale, par exemple: quelque part naît un architecte; personne ne sait encore qu'il le sera; il commence à parler, entre à l'école, passe des examens, découvre sa voie. Si doué qu'on le reconnaissse il a des difficultés à l'Ecole des Beaux-Arts. Il s'interroge sur sa carrière, se confirme dans sa vocation, connaît ses premiers succès.
 
 

Rencontres au sommet. Plus on approche du pôle Sud, plus les nuits sont longues. Les murs se recouvrent d'affiches qui sont immédiatement lacérées. Quelque part un architecte tombe malade. Neige sur les ruines. On rate. Ici on craint la guerre.
 
 

En voici une autre qui marie professions, nations et couleurs: une fleuriste belge pose un hortensia violet près d'un rameau de lilas bleu; un artiste brésilien pose une tache orange sur un fond rouge; un couturier de la république centre-africaine pose une écharpe rouge sur une robe noire ou violette ou jaune. Quant aux lettres de l'alphabet elles peuvent commander les amours.
 
 

Défilés électoraux. Au pôle Sud, c'est déjà la nuit de six mois, on voit la Croix du Sud. Quelque part meurt un cinéaste. Grêle sur les chantiers. On recommence. A côté la guerre se déclare.
 
 
 

Quand tu cherchais non seulement l'étrange île

de Hondo où l'or couvrait les toits des palais

disait-on mais aussi la cité de Hang-Tchéou

avec ses douze mille ponts arqués

sous lesquels passaient aisément

au-dessous des voitures et des chevaux

les plus gros bateaux sans mâts alors...


 

Championnats. Quelque part on enterre un acteur.
 
 

La famille du peintre était d'humble condition. Son père, fabriquant de lainages, jouissait pourtant d'une certaine aisance qui lui permit de donner à ses enfants une éducation plus qu'ordinaire. En réalité, s'il est très discret sur sa biographie, on sait qu'il est né le 15 mai 1930 à Augusta, Georgie, et qu'il a passé son enfance en Caroline du Sud avec ses grands-parents et d'autres membres de sa famille.
 
 

Flammes sur les fouilles. On échoue. Ailleurs la guerre s'étend.
 
 
 

Au continent de l'ensorcellement il y avait

dans la ville sous les deux grands volcans

une enceinte crénelée entourant les temples

principaux dont celui double d'Huitzilopochtli

colibri de la gauche et de Tlaloc dieu de la pluie

et déjà derrière l'horizon du temps

couvaient usines explosions

universités révoltes et fouilles...


 

Quelque part on commémore un mathématicien.
 
 

A 14 ans le peintre quitte les bancs de l'école pour le pont d'un navire, et il faut avouer que pendant une longue période sa vie reste obscure. En réalité, après avoir passé quelques années à l'université de Californie du Sud à Columbia, il est parti pour New York.
 
 

Vent sur l'Océan. On se désole.
 
 
 

Un jour après trois semaines de navigation

dans l'inconnu vers la direction interdite

la terreur s'empara de tes marins

qui commencèrent à se révolter

et tu ne réussis à les maintenir en obéissance

qu'en leur débitant des mensonges.


 

Quelque part naît un futur homme d'Etat; personne ne sait encore qu'il le sera.
 
 

ALABAMA, le profond Sud; MISSISSIPI, ils dorment, ils ne dorment pas tous, ils rôdent, j'en aperçois un qui me regarde à travers la vitre, et ses yeux brûlent si fort que mes draps me brûlent; MAINE, la vague de sommeil qui vient du Nouveau-Brunswick, les rochers, les îles, la nuit; James Monroe qui mourut le 4 juillet 1831, 55ème anniversaire de la Déclaration, cinquième anniversaire de la mort d'Adams et de Jefferson, à New York City, âgé de 73 ans.
 
 

Ombres sur le désert.
 
 

Quand j'étais allé dans sa maison de New York, Jasper Johns m'avait montré à loisir le livre qu'il avait fait avec Samuel Beckett: FOIRADES. Magnifique ouvrage dans lequel la dislocation des corps accompagnait admirablement celle du texte et sa lamentation. Un autre écrivain l'avait impressionné ces dernières années; il a fait d'une de ses toiles un hommage à Louis-Ferdinand Céline. Ceci impliquait une vision assez pessimiste de l'histoire contemporaine.
 
 
 
 

6 LA GUERRE TOUJOURS
 
 

Quelques autres évocations littéraires, mais plus lointaines: le nom de Tennyson dans une toile ancienne, celui de Hart Crane qui intervient près du titre PERISCOPE, le souvenir d'une illustration du MOBY DICK de Melville dans VENTRILOQUIST, et celui de Frank O'Hara dans IN MEMORY OF MY FEELINGS. Elles vont toutes dans le même sens.
 
 

A l'équateur les nuits sont toujours égales aux jours.
 
 

C'est pourquoi, parmi mes suites quasi numériques il était indispensable de faire allusion à la guerre et à son caractère apparemment inévitable. Ceci d'ailleurs ne s'accordait que trop bien avec les avertissements bilingues sur les chutes de glace, les crânes et toutes ces images infernales tirées de Grünewald par exemple qui hantent les oeuvres récentes.
 
 

Le Soleil est dans les Gémeaux. Quelque part on enterre un cinéaste.
 
 
 

Au continent de l'interrogation il y avait eu

dans la ville des jardins flottants le sacrifice

de vingt mille prisonniers en quatre jours

pour consacrer la restauration de ce temple

et déjà derrière l'horizon du temps couvaient

des orages des explorations des massacres

des découvertes et des exterminations...


 

Grêle sur les fouilles. On recommence. Dans les villages on pressent la guerre.
 
 

Le peintre serait allé à la recherche de terres enfermées au-delà des banquises au nord de l'Islande. En réalité il est enrôlé dans l'armée et part pour le Japon.
 
 

Avalanches. Quelque part on commémore un acteur.
 
 
 

Cinq ans avant que t'apparût dans la distance

aux cris de Terre Terre l'île de Guanahani

dans les Bahamas que tu nommas San Salvador

avec des Indiens nus peints en brun ou en blanc

bien faits ignorants du fer et des armes

qui t'apportaient dans leurs pirogues

du coton des perroquets des pagaies

et même un peu d'or croyant qu'avec tes hommes

tu étais descendu du ciel alors que tu cherchais...


 

Flammes sur l'Océan. On échoue. Dans les faubourgs on craint la guerre.
 
 

C'est seulement 18 ans après avoir conçu son projet, et sept après avoir quitté le monastère qui l'abritait, que le peintre signe un traité avec le roi d'Espagne. En réalité il gagne sa vie dans une librairie, travaille à des vitrines, et signe son contrat avec le marchand qui lui sera fidèle. Un dixième des pierres précieuses, or, argent, épices et toutes denrées et marchandises quelconques obtenues de quelques manières que cela puisse être dans sa juridiction, doivent appartenir au peintre. En réalité quel est son contrat?
 
 

Quelque part naît un futur mathématicien; personne ne sait encore qu'il le sera.
 
 
 

L'étonnante île de Nippon où le pavage des chambres

aurait été couvert d'or et aussi la cité de Hang-Zhou

avec ses dix places principales de deux milles de tour

une infinité d'autres disait-on et de grandes maisons de pierre

pour y loger les marchands d'outre-mer


 

Vent sur le désert. On se désole. Quelque part un futur homme d'Etat commence à marcher. Ombres sur les forêts.
 
 

Une tache de myrtilles sur le portrait de John Quincy Adams, fils de John, sous la présidence de qui tomba le premier centenaire de la Déclaration, et qui mourut le 23 février 1848 à Washington DC, âgé de 8O ans; une tache de groseilles sur le portrait d'Andrew Jackson, sous la présidence de qui se joignirent aux 24 étoiles précédentes: MICHIGAN, longue nuit, il dort, dors; ARKANSAS, bleu nuit, les monts la nuit, le réveil sonne; et qui mourut le 8 juin 1845 à Nashville, Tennessee, âgé de 78 ans; une tache de caramel sur le portrait de Martin Van Buren qui mourut le 24 juillet 1862 à Kinderhook, New York, âgé de 70 ans; une tache de fraise sur le portrait de William Harrison qui mourut à Washington DC le 4 avril 1841, âgé de 68 ans, le premier à mourir en exercice; une tache de sauce sur le portrait de John Tyler, sous la présidence de qui se joignit aux 26 étoiles précédentes: FLORIDE, Etat esclavagiste, pour préparer l'admission de l'Iowa non esclavagiste la même année, tornades, électricité coupée, automobiles retournées, et qui mourut le 18 janvier 1862 à Richmond, Virginie, âgé de 72 ans.
 
 

Quelque part un futur chanteur commence à parler et chanter et un futur médecin entre à l'école; il s'intéresse vivement aux leçons de choses. Cendres sur la savane. Et pourtant... Dans les écoles on apprend la déclaration de la guerre. Trafic de drogues.
 
 

Ici on pressent la guerre. Dans les faubourgs on craint la guerre. Dans les écoles on apprend la déclaration de la guerre. De l'autre côté du fleuve on craint la guerre. De l'autre côté de la mer on déclare la guerre. La guerre s'étend dans les villages. Un peu plus loin on craint la guerre. Dans un autre continent on déclare la guerre. De l'autre côté des montagnes la guerre s'étend.
 
 
 
 

7 LETTRES
 
 

De l'autre côté du fleuve la guerre se calme un peu. Ici on craint la guerre. A côté la guerre se déclare. Ailleurs la guerre s'étend. Dans les villages on pressent la guerre.
 
 

Des orateurs détaillent les avantages de la situation. Monsieur sourit. Une fleuriste iranienne dispose une tulipe rouge près d'un rameau gris. On double la superficie de l'arsenal. Une jeune Irlandaise se demande si elle aime l'Islandais.
 
 

Encore à propos des lettres: il aurait été possible de chercher dans l'oeuvre du peintre des lettres pour les initiales. Il y a des alphabets entiers, mais il aurait été plus intéressant de choisir des détails dans toutes sortes d'oeuvres. Cela aurait seulement provoqué des problèmes pour les traductions. Il aurait fallu en trouver, choisir, photographier d'autres. C'est pourquoi, j'ai préféré compléter l'illustration de ce premier volume, outre les chiffres, par un ensemble de douze drapeaux à étoiles et rayures, laissant toutes les autres oeuvres pour le second.
 
 

Christophe Colomb s'entend avec trois riches navigateurs de Palos, les frères Pinzon, qui font les avances nécessaires pour compléter les frais d'armement. Quelque part nait un futur acteur; personne ne sait encore qu'il le sera. Flammes sur le désert. On échoue. De l'autre côté des montagnes on pressent la guerre. Escroqueries. Plus on s'éloigne du pôle Nord moins les jours diminuent.
 
 
 

Déjà derrière l'horizon couvaient

des inventions des mensonges des reconstitutions

des naufrages et des espoirs quand baptisant

l'une après l'autre Sainte Marie de la Conception

puis la Fernandine et Isabelle dont la verdure

te rappelait le mai andalou avec des arbres

fruits herbes et pierres aussi différents

de ceux que tu connaissais que le jour de la nuit

le chant des oiseaux te faisant désirer

de n'en plus jamais partir à la recherche...


 

Les journaux annoncent une invasion de moustiques. Madame soupire. Un artiste israëlien pose une étoile noire sur un fond brun. On manifeste pour les réformes. Le jeune Italien ne peut plus se passer de la Jamaïcaine. Quelque part un futur mathématicien commence à marcher. Vent sur les forêts. On se désole. De l'autre côté du fleuve on craint la guerre. On perd ses amis. A l'équateur les jours sont toujours égaux aux nuits. Le Soleil est dans le Cancer.
 
 

Encore les lettres: non seulement elles quittent leur horizontale habituelle pour jaillir dans toutes les directions, tourner dans le plan du tableau, mais elles tournent aussi perpendiculairement à celui-ci, elles prennent du volume, s'imposent dans l'espace, deviennent des objets plus concrets que ceux dont l'évocation ou le souvenir est peint à côté.
 
 

Les murs se couvrent de taches d'encre. Un chauffeur de taxi trébuche. Un couturier japonais pose une écharpe blanche sur une robe rose. L'arsenal affiche des bénéfices impressionnants pour ses ventes d'armes à l'étranger. Quelque part un futur homme d'Etat commence à parler. Ombres sur la savane. On renonce. De l'autre côté de la mer on déclare la guerre. On signe la paix. Quoi? Vraiment! Quand? Si seulement c'était vrai! Vous y croyez? Nous n'y croyons plus. Plus on s'approche du pôle Sud plus les nuits sont longues. On entend à la radio des sermons de toutes les sectes.
 
 
 

De la surprenante île du Japon où les fenêtres mêmes

étaient en or ou de la cité du lac de l'Ouest

avec ses marchés où l'on trouvait toujours disait-on

cerfs daims chevreuils perdrix faisans cailles

et mille sortes d'oies et canards

avec des abattoirs de bétail pour les riches...


 

Une infirmière prend le thé. Un Jordanien dans une auto grise double un Kenyan dans un camion de couleur inconnue. Quelque part un futur chanteur entre à l'école. Cendres sur les montagnes. Et pourtant... Dans les villages la guerre s'étend. On se souvient de la paix. Au pôle Sud c'est la nuit de six mois; on voit le Peintre. On voit à la télé des hordes de réfugiés.
 
 

Et encore les lettres: leur rotation dans l'espace devant le tableau les amène tout naturellement à se renverser en miroir, comme dans la gravure ou l'imprimerie; après s'être gonflées, solidifiées dans leur voyage à travers une autre dimension, elles se réinstallent dans la superficie, mais l'oeil cherche à les en faire sortir. De même que le mot "jaune" écrit en rouge nous oblige à rêver d'un autre jaune, d'une couleur inconnue, le même mot écrit à l'envers nous amène à lui faire effectuer un demi-tour, écrit en miroir un autre. Déjà l'utilisation du pochoir et de la projection par touches amenait une mise en mouvement, c'est la signification même qui se met à tourner, à engendrer en quelque sorte des significations symétriques. Nous mettons alors à rêver d'un contre-jaune ou d'un anti-jaune.
 
 

Un soldat retire ses chaussures. Quelque part un futur médecin passe des examens. Terreur sur la ville. On attend. Dans les faubourgs la guerre se calme un peu. Offensives diplomatiques. Plus on s'éloigne du pôle Sud moins les jours allongent. On murmure que la situation ne saurait durer.
 
 
 

Alors au continent de la mise en question il y avait

dans l'enceinte sacrée de la ville des fleurs sanglantes

rangées soigneusement comme des livres

dans une bibliothèque d'un monastère de Gênes

les cent trente six mille crânes des sacrifiés humains


 

Quelque part un découvreur s'interroge sur sa voie. Nuages sur les armées. On hésite. Dans les écoles la guerre reprend. Défilés olympiques. A l'équateur les nuits sont toujours égales aux jours.
 
 

Une tache de glace à la pistache sur le portrait de James Polk, sous la présidence de qui se joignirent aux 27 étoiles précédentes: IOWA, ils n'étaient nullement les ambassadeurs de l'Europe; WISCONSIN, sommeil, ô masque! ô tremblement! TEXAS, non seulement les Noirs, mais les Mexicains, la mer; et qui mourut le 15 juin 1849 à Nashville, Tennessee, âgé de 54 ans.
 
 

Quelque part un peintre après la visite d'une exposition décide de sa vocation. Pluie sur les moissons. On se décide. Dans les camps la guerre s'éternise. Premières.
 
 

L'avantage avec des suites de ce genre, c'est que leur interruption va être expressive. M'étant embarqué dans tous ces rouages, j'étais obligé de sabrer, et il fallait que ces déchirures, ces lacunes aient leur nécessité. Lorsque des brèches se produisaient, des pauses dans cet horrible radotage de la guerre, alors l'espoir, la respiration pouvaient se faufiler. Ainsi depuis le début de ce texte, les séries s'interrompent les unes après les autres pour laisser découvrir ou pressentir un nouveau monde.
 
 
 
 
 
 

8 LES FACES CACHÉES
 
 

Toujours les lettres: leur inscription sur des panneaux qui se combinent permet de les faire tourner avec ceux-ci dans une sorte de cylindre perpétuel comme celui des barbiers d'antan. Les lettres solides qui s'échappent du plan de la toile avant de s'y réappliquer en miroir, viennent vers nous. C'est dans l'espace antérieur qu'elles se déploient, dans celui que nous connaissions ou pensions connaître. Quand elles tournent en cylindre elles nous donnent l'impression de passer derrière le tableau ou le mur, donc de nous dévoiler l'espace caché.
 
 

Monsieur se plaint de la situation. Une fleuriste koweïtienne dispose un rameau brun près d'un lupin violet. Sans l'arsenal l'économie de la nation s'effondrerait. Le jeune Laotien ne peut plus se passer de la Libanaise. Le vendredi 3 août 1492, l'amiral Christophe Colomb, franchissant à huit heures du matin la barre de Saltes, située au large d'Huelva en Andalousie, s'aventure avec ses trois caravelles à demi pontées sur les flots de l'Atlantique. Quelque part un futur mathématicien commence à parler. Vent sur la savane. On se désole. Ailleurs on pressent la guerre. On perd ses parents. Au pôle Nord c'est encore le jour de six mois. Les murs se couvrent de taches de sang.
 
 

Au lieu de tourner derrière la toile ou le mur, les lettres ou les mots pourraient aussi tourner derrière nous, derrière notre dos, dans notre dos, dans ce que nous ne connaissons pas de nous-mêmes, dans notre face cachée.
 
 

Madame s'inquiète. Un artiste libérien pose un soleil rose sur un ciel bleu. L'hôpital regorge de malades, et ne peut plus assurer que quelques soins. La jeune Libyenne se demande si elle est amoureuse de ce garçon du Liechtenstein. Quelque part un futur homme d'Etat entre à l'école. Ombres sur les montagnes. On renonce. Un peu plus loin on craint la guerre. On signe la paix. Quoi? Vraiment! Quand? Si seulement c'était vrai! Vous y croyez? Nous n'y croyons plus. Nous n'arrivons plus à y croire. Plus on s'éloigne du pôle Nord moins les jours raccourcissent. On entend à la radio des foules hurlantes.
 
 
 

Quand tu cherchais obstinément l'incroyable

île du mont Fuji suintant de perles rouges

disait-on et la cité du mascaret d'automne

où l'on trouvait toujours sur les marchés

d'énormes poires blanches à l'intérieur

comme fine fleur de farine et très odorantes...


 

Le douanier s'ennuie. Un couturier luxembourgeois pose une écharpe de couleur inconnue sur une robe verte. On manifeste pour réformer l'arsenal. Quelque part un jeune chanteur passe des examens. Cendres sur la ville. Et pourtant... Dans un autre continent on déclare la guerre. On n'arrive plus à croire à la paix. A l'équateur les nuits sont toujours égales aux jours. Le Soleil est dans le Lion. On voit à la télé des transports de blessés.
 
 

L'Amérique au temps de Colomb était la face cachée de la Terre; et s'il est parti, c'est bien à la recherche d'une face cachée, de ces Indes dont on connaissait l'existence lointaine, merveilleuse à travers la relation de Marco Polo, et aussi quelques objets prestigieux: soies, vaisselle, épices, et qu'il a voulu aborder par l'autre côté, transformant l'ouest en est, passant à travers ce miroir infranchissable qu'était pour les marins d'alors l'horizon atlantique.
 
 

La dactylo se polit les ongles. Un Malgache dans une auto violette double un Malawite dans un camion orange. Quelque part un futur médecin se demande quelle voie choisir. Terreur sur les armées. On attend. La guerre s'étend de l'autre côté des montagnes. Espionnage. Plus on s'approche du pôle Sud plus les nuits sont longues. On murmure qu'il faudrait changer tout cela.
 
 
 

Alors au continent de la révélation il y avait

à Tlatelolco près du nid de plumes précieuses

des marchands d'or gemmes plumes étoffes

broderies esclaves poteries et fourrures...


 

Un soldat hurle de joie parce qu'il a réussi à tuer quelqu'un. Quelque part un découvreur trouve une nouvelle piste. Nuages sur les moissons. On hésite. De l'autre côté du fleuve la guerre se calme un peu. Défilés burlesques. Au pôle Sud c'est encore la nuit de six mois; on voit le Sculpteur. Des orateurs proclament la nécessité des réformes.
 
 

L'Amérique précolombienne est toujours une face cachée, l'Asie aussi, non seulement la plus ancienne, mais celle d'aujourd'hui. L'Indien aussi bien oriental qu'occidental peut être considéré comme notre face cachée que les renversements opérés par des écrivains ou des peintres découvrent peu à peu. Beckett, Céline, Moby Dick peuvent être considérés comme des voix de notre face cachée, ou plus exactement comme des signaux sur la voie de sa découverte, son appel, sa hantise: notre malheur bien sûr, mais dans ce malheur toutes nos haines, toutes nos guerres, notre obstination à nous exterminer tout au long des quatre saisons alors que la mort nous prendra très bien sans cela.
 
 

Quelque part un jeune peintre connaît ses premiers succès. Pluie sur les ruines. On se décide. De l'autre côté de la mer la guerre reprend. Banquets. Plus on s'éloigne du pôle Sud, moins les jours augmentent.
 
 
 

Après être rentré à la cour en triomphateur

tu es retourné dans ton Hispaniola

pour y trouver ton premier établissement

incendié la garnison exterminée

pourtant tu as commencé à y planter

céréales et vignes exploiter l'or

et décidé d'utiliser les cannibales

comme esclaves à vendre en échange de bétail

tandis que déjà derrière l'horizon du temps

couvaient des humiliations et des arsenaux

destructions laboratoires et déceptions


 

Quelque part un écrivain tombe malade. Soleil sur les chantiers. On y va. Dans les villages la guerre s'éternise. Tremblements de terre.
 
 

Une tache de beurre sur le portrait de Zachary Taylor qui mourut en exercice le 9 juillet 1850 à Washington DC âgé de 65 ans; une tache de framboise sur le portrait de Millard Fillmore sous la présidence de qui se joignit aux 30 étoiles précédentes: CALIFORNIE, la mer la nuit, le désert la nuit; et qui mourut le 8 mars 1874 à Buffalo, New York, âgé de 74 ans; une tache d'épinards sur le portrait de Franklin Pierce qui mourut le 8 octobre 1869 à Concord, New Hampshire, âgé de 64 ans; une tache de purée de pommes de terre sur le portrait de James Buchanan, sous la présidence de qui se séparèrent sept étoiles formant la première constellation confédérée; TEXAS, la mer, notre automobile abandonnée sur le sable; LOUISIANE, il n'y a presque plus d'Indiens, les nègres sont couchés; MISSISSIPI, ce n'est pas possible, il ouvre la fenêtre, il l'enjambe, et je suis incapable de crier dans ma chemise, je suis incapable de faire un pas, j'essaie de remonter le drap pour me couvrir, dehors un million de moustiques ronflent; ALABAMA, la mer, milliers de lèvres noires; FLORIDE, ibis blancs, pélicans bruns; GEORGIE, filets, rames, nasses, CAROLINE DU SUD, la mer, ouïes bleues, pompanos; et se joignirent aux 31 étoiles précédentes (ou alors 24) KANSAS, ce qu'il y avait d'effrayant dans ce continent, ce n'était pas seulement ses lianes empoisonnées; OREGON, grives variées, merles d'eau, tétras des sauges.
 
 

Quelque part meurt un sculpteur. Tempête sur les fouilles. On rate. Dans les faubourgs la guerre s'achève enfin.
 
 

Les lettres dansent, se superposent, rivalisent avec les objets, mais les objets eux-mêmes entrent dans cette danse, à commencer par les objets à lettres: affiches, journaux et livres.
 
 
 
 

9 OBJETS FAMILIERS
 
 

Les lettres ou les chiffres peuvent apparaître comme des objets simplifiés avec lesquels on peut faire des expériences fondamentales que l'on appliquera aux autres par la suite, mais on peut rêver de signes plus simples encore: des rayures que l'on va grouper en touches ou taches, et que l'on pourra faire danser, passer au travers de miroirs. La strie présente l'avantage qu'une couleur apparaît clairement à travers une autre, que la couleur donc réussit à nous montrer quelque peu ce qu'elle nous cache.
 
 

La fleuriste malaise dispose une orchidée bleue près d'un cactus rouge. L'arsenal met au point de nouveaux modèles encore plus performants. Le jeune Malien ne peut plus se passer de la Marocaine. Le 14 septembre Christophe Colomb voit deux oiseaux; le 16 quelques touffes de varech, le 17 une écrevisse vivante sur un paquet d'herbes. Ombres sur la ville. On renonce. Dans les camps on pressent la guerre. On signe la paix. Quoi? Vraiment! Quand? Si seulement c'était vrai! Vous y croyez? Nous n'y croyons plus. Nous n'arrivons plus à y croire. Cela fait si longtemps. Plus on s'approche du pôle Nord plus les jours sont longs. On entend à la radio des commentaires sur de nouvelles découvertes. Monsieur se plaint de son foie.
 
 

Essayer par conséquent de faire des textes à stries, en utilisant des couleurs verbales aussi contrastées que possible, donc des suites ou séries qui soient prises dans des régions, dans des lumières différentes, en s'appliquant à en varier les combinaisons pour obtenir des mouvements, des danses comparables.
 
 

Un artiste mauritanien pose un croissant vert sur un fond noir. L'hôpital est de plus en plus vétuste; les conditions de travail y deviennent scandaleuses. La jeune Mexicaine se demande si elle est amoureuse du Monégasque. Cendres sur les armées. Et pourtant... Ici on craint la guerre. On ne demande que la paix. Au pôle Nord on quitte le jour de six mois pour la nuit. On voit à la télé des danses folkloriques. Madame se plaint de ses jambes.
 
 
 

Quand au cours de ton troisième voyage

tu abordas enfin au continent américain

mais sans t'en apercevoir le prenant

pour une île alors que tu considérais Cuba

comme une péninsule de l'Asie pensant frôler

le paradis terrestre montagne sur la Terre

semblable à un téton sur le sein d'une femme...


 

Un couturier mongol pose une écharpe jaune sur une robe blanche. On manifeste pour la réforme de l'hôpital. Terreur sur les moissons. On attend. Ailleurs on déclare la guerre. Conversations de couloirs. Plus on s'éloigne du pôle Nord moins les nuits allongent. On murmure que la guerre approche. Un gardien de prison se demande s'il ne s'est pas trompé de métier.
 
 

Le journal, le livre, l'affiche, le tableau lui-même, ce sont des objets familiers au peintre, auxquels il est quotidiennement confrontés, mais ils sont toujours parmi d'autres. Ceux-ci réclament l'attention, exigent qu'on les regarde. Comme on veut se concentrer sur ce qu'on fait, on cherche à les éliminer, mais pour certains c'est extraordinairement difficile. Ainsi se dégage peu à peu une sorte d'environnement élémentaire.
 
 

Un Népalais dans une auto orange double un Nicaraguais dans un camion gris. Nuages sur les ruines. On hésite. Un peu plus loin la guerre s'étend. Défilés historiques. A l'équateur les jours sont toujours égaux aux nuits. Le Soleil est dans la Vierge. Des orateurs proclament que la guerre est inévitable. Une infirmière voit son patron faire une erreur.
 
 
 

Déjà derrière l'horizon du temps couvaient

des sciences des vengeances et des hôpitaux

des haines et des musées en ces Indes

insoupçonnées il y avait au marché

de Tlatelolco des marchands de volailles

de lièvres et de miel ragouts confiseries

tabacs chocolats parfums papiers teintures

couteaux d'obsidienne pour sacrifices...


 

Pluie sur les chantiers. On se décide. Dans un autre continent la guerre se calme un peu. Congrès. Plus on approche du pôle Sud plus les nuits sont courtes. Les journaux annoncent une invasion de mouches.
 
 

Il y a d'abord les objets de la vie la plus simple, de la survie: la vaisselle en particulier: l'assiette, la tasse, de la plus commune à d'autres plus élégantes (on va de l'objet toléré à l'objet aimé), les couverts, la boîte de bière, puis les instruments d'éclairage: la lampe torche, l'ampoule, les instruments de rangement et de nettoyage: le cintre, plus tard les robinets des salles de bain, le balai qui transforme le peintre en sorcière voyageuse.
 
 

Soleil sur les fouilles. On y va. De l'autre côté des montagnes la guerre reprend. Inondations. Au pôle Sud c'est maintenant le jour de six mois.
 
 
 

Toi rêvant encore à cette invraisemblable

île des sources chaudes où auraient mûri

les pierres précieuses et à la cité

de la colline aux phénix où l'on fabriquait

et vendait toujours à la température désirée

toutes sortes de vins de riz aux épices


 

Tempête sur l'Océan. On rate. De l'autre côté du fleuve la guerre s'éternise. Tortures.
 
 

MINNESOTA, j'ai peur, mais non, mais non, rendors-toi; James Buchanan qui mourut le 1er juin 1868 à Lancaster, Pennsylvanie, âgé de 77ans; une tache de cresson sur le portrait d'Abraham Lincoln, sous la présidence de qui se séparèrent quatre étoiles de plus pour former la constellation confédérée définitive: ARKANSAS, il rêvait, il rêvait qu'il était grand, elle rêvait qu'elle était belle; TENNESSEE, et si nous nous acharnons à maintenir les barrières, c'est parce que nous ne sentons que trop la puissance qui croît dans leurs ténèbres; CAROLINE DU NORD, la mer, coquilles à grelots, tellines lever du jour, Vénus rayon de soleil; VIRGINIE, à Monticello Thomas Jefferson fit installer dans son salon le premier parquet des Etats-Unis; qui toutes 11 finirent par rejoindre à l'issue de l'horrible guerre les 23 autres ainsi que la VIRGINIE OCCIDENTALE qui ne s'était pas séparée, dormez, ô nuit! ô rafraîchissantes ténèbres! NEVADA; l'or! Wowoka naquit vers 1856 à Mason Valley chez les Indiens paiutes; adopté par un paysan, David Wilson, il reçut le nom de Jack Wilson; gravement malade en 1886, il eut une vision; en 1888 il y eut une éclipse de Soleil et Wowoka tombé en transe vit le grand Esprit au milieu des âmes des morts; et une tache de sang, car Lincoln mourut assassiné en exercice le 15 avril 1865 à Washington DC, âgé de 56 ans.
 
 

Neige sur le désert. On recommence. De l'autre côté de la mer la guerre s'achève enfin. Grêle sur les forêts. On échoue.
 
 

Les objets de la vie picturale proprement dite: les pinceaux, la boîte de peinture, la règle, les châssis, les toiles, cadres, etc. L'atelier même avec ses murs couverts de photographies, d'objets, de modèles, d'oeuvres antérieures, citation de soi-même ou d'autrui, tout ce que l'on est bien obligé d'emporter en voyage, ou de retrouver équivalent, donc les instruments du déménagement, danse effroyable des objets à l'envers de la découverte.
 
 
 
 

10 ILLUSIONS D'OPTIQUE
 
 

Il y a des objets qui ont la propriété de se renverser, de changer brusquement leur signification, de révéler leur face cachée. Ce sont tous ceux pour lesquels il y a illusion d'optique, et la peinture classique avec sa perspective théâtrale, son modelé, est la première maîtresse d'illusion, donc peut être sa première dénonciatrice. Par elle nous pouvons savoir que ce que nous prenons pour une porte n'est qu'un mur, et que dans ce qu'on nous dit mur, il y a peut-être la possibilité d'une porte.
 
 

Agitations dans l'arsenal. Le jeune Nigérien ne peut plus se passer de la Nigériane. Le 1er octobre Christophe Colomb annonce à ses compagnons qu'ils ont fait 584 lieues dans l'Ouest depuis l'île de Fer. En réalité, la distance parcourue par les caravelles est supérieure à 7OO lieues et l'amiral le sait bien, mais il persiste à dissimuler la vérité. Au matin du 12 un marin crie:"Terre!" Et pourtant... Dans les faubourgs on pressent la guerre. On organise la paix. A l'équateur les jours sont toujours égaux aux nuits. Le Soleil est dans la Balance. On voit à la télé des reconstitutions historiques. Monsieur dîne avec sa secrétaire. Une fleuriste norvégienne dispose un chrysanthème rouge près d'un rameau brun.
 
 

Dans ses peintures récentes Johns utlise trois formes ambigues essentielles: d'abord la tête de lapin qui apparait brusquement comme celle d'un canard, les oreilles du premier devenant le bec du second, le sens du regard de l'animal ou de sa marche se renversant. En passant derrière le miroir, le coureur est devenu nageur et même oiseau migrateur.
 
 

Bombardement de l'hôpital. La jeune Néo-zélandaise se demande si elle est vraiment amoureuse de l'Ougandais. On attend. Dans les écoles on craint la guerre. Marchandages. Plus on approche du pôle Nord plus les nuits sont longues. On murmure qu'il y en a qui se remplissent les poches. Madame se languit. Un artiste pakistanais pose des lettres noires sur un fond rose.
 
 
 

Tandis que tu cherchais toujours

l'énigmatique île des éventails

dont nul n'aurait pu énumérer

les richesses mais aussi la cité

des douze portes avec ses courtisanes

somptueusement vêtues et parfumées

dans des maisons délicieusement décorées...


 

Il est certain qu'il faudrait des réformes. On hésite. Dans les camps on apprend la déclaration de la guerre. Défilés de carnaval. Au pôle nord c'est la nuit de six mois; on voit Persée. Des orateurs dénoncent l'incapacité des militaires. Un professeur rédige sa déclaration d'impôts. Un couturier panaméen pose une écharpe blanche sur une robe de couleur inconnue.
 
 

Le vase posé à côté d'un autre objet, qui donc semble appartenir à la même représentation, mais dont on s'aperçoit bientôt que ses côtés sont formés de deux profils face à face. Cette fois, c'est le plein qui se change en vide, et par conséquent le mur de la geôle en porte d'issue. Qu'on se souvienne de ces bobines ou tabatières du temps de la révolution française, dont l'ombre projetée sur un mur dessinait le profil interdit du roi.
 
 

On se décide. Ici la guerre s'étend. Couronnements. Plus on s'éloigne du pôle Nord moins les nuits augmentent. Des journaux annoncent une invasion de requins. Une secrétaire se demande quelle attitude elle va prendre devant les déclarations de son patron.
 
 
 

Les rois catholiques émus par les plaintes

des mécontents rentrés en Espagne

et de tous les envieux ont envoyé

le commandeur Bobadilla pour te remplacer

comme gouverneur et te mettre aux fers

puis t'ont rappelé auprès d'eux te laissant

enfin repartir pour une quatrième aventure...


 

On y va. A côté la guerre se calme un peu. Sécheresses. A l'équateur les nuits sont toujours égales aux jours. Les murs se recouvrent de cendres.
 
 

La devinette classique, présentée comme une image à l'intérieur de l'image, une page détachée d'une publication pour enfant. Cette fois, c'est le temps qui saute. Ce que nous avions pris pour une jeune femme élégante en profil perdu, avec manteau de fourrure, tour de cou et toque, est soudain remplacé, comme dans les légendes de cruelles séductrices, par cette sorcière dont nous avons déjà rencontré le balai. Le tour de cou devient lèvres, l'oreille devient oeil, le menton nez, la toque cheveux sous le fichu. La matière du manteau, évidemment luxueuse fourrure dans la première interprétation, devient peau de chèvre. Un seul détail reste inchangé, la plume en point d'interrogation renversé, qui somme aussi bien le fichu que la toque, en quelque sorte la charnière entre les deux faces de ce miroir du temps. "Col tempo", disait la vieille de Giorgione.
 
 

On rate. Ailleurs la guerre reprend. Cruautés. Plus on s'approche du pôle Sud plus les jours sont longs.
 
 
 

Déjà derrière l'horizon du temps couvaient

des incendies orchestres et engloutissements

des astronefs et des écrasements alors

au continent de la décantation il y avait

sur le marché de Tlatelolco entouré d'arcades

plus grand que toute la ville de Salamanque

des juges et des agents pour surveiller le troc


 

On recommence. Un peu plus loin la guerre s'éternise. On perd tout espoir. Quelque part un futur architecte commence à marcher. Grêle sur la savane.
 
 

Une tache de jus de hamburger pour Andrew Johnson, sous la présidence de qui se joignit aux 36 étoiles précédentes: NEBRASKA, les rues désertes, un rayon de soleil sur la plaine, et qui mourut le 31 juillet 1875 à Carter's Depot, Tennessee, âgé de 66 ans; une tache de choux brocolis sur le portrait d'Ulysses Grant, sous la présidence de qui tomba le premier centenaire, et se joignit aux 37 étoiles précédentes: COLORADO, bleu, basalte, et qui mourut le 23 juillet 1885 à New York City, âgé de 63 ans; une tache de lait pour Rutherford Hayes qui mourut le 17 janvier 1893 à Fremont, Ohio, âgé de70 ans; une tache de vin pour James Garfield, et une tache de sang, car il mourut assassiné en exercice le 19 septembre 1881 à Elberon, New Jersey, âgé de 49 ans; une tache de thé pour Chester Arthur qui mourut le 18 novembre 1886 à New York City, âgé de 56 ans; une tache de thé mormon pour Grover Cleveland, sous la seconde présidence de qui se joignit aux 38 étoiles précédentes: UTAH, après avoir marché des mois et des mois dans le désert les Saints du dernier Jour arrivèrent en vue du grand lac Salé, et qui mourut le 24 juin 1908 à Princeton, New Jersey, âgé de 71 ans.
 
 

On échoue. Dans un autre continent la guerre s'achève enfin. On se désole.
 
 

Inverser la marche du temps. Exorciser la chute de glace. Retrouver le printemps après l'hiver. Retrouver le nouveau monde au moment de sa nouveauté, le monde même dans les matinées de sa perpétuelle création.
 
 
 
 

11 CONSTELLATIONS
 
 

Peinture de rimes. Le texte lui aussi peut pivoter sur des mots ambigus. Ce sont nos homonymes. Telle suite de lettres bien reconnue peut passer brusquement d'une série à une autre. L'exemple le plus classique est celui qui nous enjoint de ne pas confondre le "lion" animal rugissant, et le "lion" constellation céleste, nommée d'ailleurs ainsi sans doute à cause d'une ressemblance imaginairement découverte avec l'animal rugissant.
 
 

Une jeune Péruvienne se demande si elle est amoureuse du Philippin. Le 2 novembre Christophe Colomb donne six jours à un gentilhomme de son bord et un juif parlant l'hébreu, le chaldéen et l'arabe, pour se rendre munis de colliers de perles auprès du grand Khan de la Chine. De l'autre côté du fleuve on pressent la guerre. Clauses secrètes. Plus on s'éloigne du pôle Sud moins les nuits diminuent. On murmure des menaces. Monsieur trouve que sa secrétaire est mal logée, qu'il faut arranger ça. Une fleuriste polonaise dispose un rameau brun près d'un lilas bleu. On bombarde l'arsenal.
 
 

Après la découverte de ce que nous appelons encore aujourd'hui le nouveau monde, les navigateurs découvrirent une autre face cachée non seulement de la Terre, mais du ciel. Après avoir traversé l'équateur, ils virent tourner au-dessus de leurs têtes des constellations inconnues.
 
 

Le jeune Portugais ne peut plus se passer de la Rhodésienne. De l'autre côté de la mer on craint la guerre. Défilés de stars. A l'équateur les jours sont toujours égaux aux nuits. Le Soleil est dans le Scorpion. Des orateurs prédisent la fin d'un monde. Madame est jalouse. Un artiste roumain pose une étoile rose sur un fond vert. On fouille les ruines de l'hôpital.
 
 
 

Au continent de la révolution il y avait

autour de la ville du dieu sombre d'immenses

pyramides édifiées par des peuples anciens

dont on se demandait s'ils n'étaient pas des dieux...


 

Dans les villages on apprend la déclaration de guerre. Jubilés. Plus on approche du pôle Nord plus les nuits sont longues. Les journaux annoncent une invasion de nouveaux microbes. Un contrôleur des contributions poursuit ses inquisitions. Un couturier ruandais pose une écharpe d'une couleur inconnue sur une robe jaune.
 
 

Les grecs nous avaient transmis des noms pour les constellations de l'hémisphère nord, sans que nous puissions savoir si ce n'étaient pas des traductions de traditions plus anciennes. Le ciel de nos contrées est tout mythologique autour de l'histoire de Persée, et nous ne nous soucions guère de reconnaître des ourses dans les deux ensembles d'étoiles qui portent ce nom. Mais nos ancêtres pensaient qu'il y avait à cela une justification figurative.
 
 

La guerre s'étend dans les faubourgs. Famines. Au pôle Nord c'est la nuit de six mois; on voit Andromède. Les murs de recouvrent de cadavres. Une institutrice tombe de fatigue en sortant de sa classe.
 
 
 

Quand toi cherchant toujours la mystérieuse

île du miroir sacré dont nul n'aurait su

conter les mérites et la cité des grottes sculptées

aux courtisanes si habiles que les étrangers

disait-on qui en avaient joui une fois

rentrés dans leur pays ne songeaient...


 

La guerre se calme un peu dans les écoles. Persécutions. Plus on s'éloigne du pôle Nord moins les jours diminuent. On entend à la radio des chansons sentimentales. Quelque part un futur musicien commence à marcher. Neige sur la savane. On recommence.
 
 

Les navigateurs européens se sont ingéniés à discerner des objets dans le ciel nouveau; ils ont réussi à y reconnaître d'abord celui de leur vie quotidienne, c'est-à-dire de la navigation même: l'astrolabe, le sextant, le gouvernail, la poupe, la voile, mais aussi des personnages qui leurs semblaient particulièrement significatifs: ainsi l'Indien, le Sculpteur et le Peintre.
 
 

La guerre reprend dans les camps. On perd son temps. A l'équateur les nuits sont toujours égales aux jours.
 
 
 

Qu'à y revenir lors de ton dernier voyage

une terrible tempête éclata dispersant

tes navires au cours de la nuit et toi

sur le point de mourir de désespoir tel Job

te voyant interdire l'accès de cette terre

que tu avais trouvée au prix de sueurs de sang

et d'autres ouragans t'ont malmené

tout au long de l'isthme central

déjà derrière l'horizon moutonneux du temps

couvaient explications hurlements et expositions

des guerres civiles et des renaissances


 

Ici la guerre s'éternise. On rêve à la paix.
 
 

Une tache de mûres pour Benjamin Harrison, petit-fils de William, sous la présidence de qui se joignirent aux 39 étoiles précédentes: WASHINGTON, l'Indien Kolaskin à 20 ans devint gravement malade, le corps gonflé et couvert d'ulcères, les jambes raides; IDAHO, bleu, hématite, magnétite, chalcopyrite, galène; MONTANA, l'or! il y a de l'or, les villes fantômes; WYOMING, ô nuit! mère nuit! nuit de germination! ô sourde Amérique la nuit; DAKOTA DU SUD, bleu, peewees des bois, l'hiver, lacs gelés, vent gelé, Soleil gelé; DAKOTA DU NORD, bleu, faucons canards, l'hiver, le vent glacé, soulevant la neige glacée sur la terre glacée; et qui mourut le 13 mars 1901 à Indianapolis, Indiana, âgé de 67 ans; puis OKLAHOMA, ARIZONA, NOUVEAU MEXIQUE, pour arriver aux 48 Etats de la jeunesse de Jasper Johns, auxquels s'adjoindront plus tard: ALASKA et HAWAII. Les premiers drapeaux du peintre ont 48 étoiles; à partir des années 6O ils en ont 50. Dans le VENTRILOQUIST de 1983 et plusieurs oeuvres sans titre de la même période, il y en a un de 48 et un de 50. Dans l'été des QUATRE SAISONS, les deux drapeaux en ont 48. Rappelons l'existence en 1955, d'un drapeau fantôme, d'un drapeau blanc pour la paix, d'un drapeau utopiste à 64 étoiles. Quels seraient les 14 nouveaux Etats?
 
 

A côté la guerre s'achève enfin.
 
 

Ainsi certaines des étoiles du drapeau américain se mettent à désigner le peintre, et les rayures, parfois celles du pantalon de bagnard ou la grille qui rend infranchissable la fenêtre de la geôle, deviennent barreaux d'une échelle pour s'évader. Nous avions depuis longtemps atteint notre vitesse de croisière, quitté les rivages américains dans notre retour. Nous amorçons déjà notre descente vers les montagnes et problèmes du vieux monde, pas plus vieux que l'autre à vrai dire, lequel était dans certaines de ses régions aussi passionné au moins de calendriers et d'astronomie. Il faut attacher les ceintures, relever la tablette et le dossier de vos sièges, éteindre vos cigarettes si vous êtes encore de ceux qui fumez cet ancien sacrement de la paix devenu menace pour notre respiration.
 
 
 
 

12 LE TEMPS PASSE
 
 

Le temps passe dans la peinture: les minutes, heures, journées. Les aiguilles ou bras des horloges d'antan sur leurs cercles, les chiffres plus ou moins lumineux qui se succèdent aujourd'hui dans les lucarnes de nos montres ou tableaux de bord, accrochent des lambeaux, des loques de notre vie quotidienne que les informations à la radio ou à la télévision scandent comme autrefois les offices dans les monastères.
 
 

Le jour de Noël un grave accident survient à la caravelle de Christophe Colomb, première avarie de cette navigation jusque là si heureuse. Mais le cacique Guacanagari, nu et peint, comprenant la gravité de la situation, accourt avec ses frères, parents et un grand nombre d'autres indiens pour aider à décharger, puis sans détourner nul objet, monte la garde toute la nuit. Défilés gastronomiques. Au pôle Sud c'est maintenant le jour de six mois. Des orateurs proclament l'ouverture des frontières. Monsieur s'endort. Une fleuriste de la Sierra Leone dispose une ombelle bleue près d'un rameau noir. On construit un hopital sur les ruines de l'arsenal. Le jeune Somalien ne peut plus se passer de la Soudanaise.
 
 

Les saisons passent: murs. Printemps. Echelle. Matin. Corde. Enfance. Etoiles. Pluie. Bras. Bourgeons. Branche. Jouets. Cercles. Enigmes. Flèches. Vitres. Vaisselle. Ombre. Figures. Rose. Rayures. Projets. Date. Salut. Signature.
 
 

Foires. Plus on s'éloigne du pôle Sud plus les nuits sont longues. Les journaux annoncent l'arrivée d'animaux inconnus. Madame vieillit. Un artiste suédois pose une croix verte sur un fond blanc. On construit un arsenal sur les ruines de l'hôpital.
 
 
 

Déjà couvaient larmes et multiplications

des gémissements des libérations

et des agonies au continent de l'expérimentation

il y avait bien loin de la ville du retour

du serpent à plumes d'autres ruines

des dessins gigantesques dans les déserts

de grandes villes somptueuses avec leurs routes...


 

Emeutes. A l'équateur les nuits sont toujours égales aux jours. Le Soleil passe du Sagittaire au Capricorne. Les murs se couvrent de lierre. Un banquier se trompe dans ses calculs. Un couturier suisse pose une écharpe jaune sur une robe grise.
 
 

Les années passent: échelle. Proclamations. Eté. Corde. Déclarations. Midi. Etoiles. Défilés de mode. Jeunesse. Bras. Galas. Soleil. Branche. Conférences de presse. Feuilles. Cercles. Défilés de cirque. Drapeaux. Flèches. Expositions internationales. Joconde. Vaisselle. Explosions. Hippocampe. Figures. Défilés électoraux. Transparence. Rayures. Championnats. Vert. Date. Avalanches. Ascension. Signature. Trafic de drogues. Invitation. Mur.
 
 

Massacres. Plus on s'approche du pôle Nord plus les jours sont courts. On entend à la radio un peu de musique contemporaine. Une femme de ménage se fait une entorse.
 
 
 

Quand tu cherchais désespérément l'inépuisable

île du soleil levant dont nul n'aurait su

mesurer les audaces comme celles de la cité

des six harmonies où quiconque

pouvait louer des palais disait-on tout meublés

pour faire la fête et des bateaux palais flottants...


 

On pleure ses pertes. Au pôle Nord c'est la nuit de six mois; on voit le Cygne. On voit à la télé des animaux savants. On signe la paix. Quoi? Vraiment! Quand? Si seulement c'était vrai! Vous y croyez? Nous n'y croyons plus. Nous n'arrivons plus à y croire. Cela fait si longtemps. Quelle paix? Et pour combien de temps?
 
 

Les générations passent: étoiles. Escroqueries. Automne. Les journaux annoncent une invasion de loups. Bras. Offensives diplomatiques. Soir. Les murs se couvrent de graffitti. Branche. Défilés olympiques. Maturité. On entend à la radio des hymnes nationaux. Cercles. Premières. Glace. Les murs se couvrent d'insultes. Flèches. Espionnage. Fruits. On entend à la radio des témoignages accablants. Vaisselle. Défilés burlesques. Outils. On voit à la télé des bouteilles de boissons gazeuses. Figure. Banquets. L'autoportrait de Marcel Duchamp réalisé en papier déchiré pour la monographie de Robert Lebel, signé "Marcel déchiravit", et repris par Jasper Johns dans une de ses gravures. Les murs se couvrent de drapeaux. Rayures. Tremblements de terre. Cuiller. On entend à la radio des débats sur la situation dans l'autre hémisphère. Date. Conversations de couloirs. Séparation. On voit à la télé des visages d'hommes politiques. Signature. Défilés historiques. Ocre. Les murs se couvrent d'affiches qui sont immédiatement lacérées. Mur. Congrès. Chute. Les journaux annoncent une invasion de moustiques. Echelle. Inondations. Offrande. Les murs se couvrent de taches d'encre. Corde.
 
 

Serait-ce donc vraiment la paix? Plus on s'éloigne du pôle Nord moins les nuits diminuent . Craindrait-on la paix?
 
 
 

Alors dans la fièvre tu entendis une voix

très compatissante qui disait homme lent à croire

qu'a donc fait de plus pour Moïse ou David ce dieu

qui t'a donné les Indes qui t'a confié les clefs

de la mer océane jusque là serrée

de si fortes chaînes ta vieillesse

ou même la mort n'arrêteront pas

ton ultime exploit derrière l'horizon du temps


 

Echanges de vues. A l'équateur les nuits sont toujours égales aux jours. Un soldat rentre chez lui. Un Syrien dans une auto orange double un Tanzanien, dans un camion brun. On décide de se mettre à réfléchir sérieusement sur les réformes.
 
 

Les siècles passent: bras. Tortures. Hiver. On entend à la radio des sermons de toutes les sectes. On décide la construction d'un hôpital. Branche. Marchandages. Minuit. On voit à la télé des hordes de réfugiés. On commence la construction d'un arsenal. Cercles. Couronnements. Vieillesse. On murmure que la situation ne saurait durer. Prenant le pouvoir on oublie les réformes qu'on a promises. Flèches. Sécheresses. Neige. Les murs se couvrent de taches de sang. On inaugure l'arsenal; c'est le plus moderne du monde. Vaisselle. Cruautés. Graines. On entend à la radio des foules hurlantes. On double la superficie de l'arsenal. Figures. Clauses secrètes. Vestiges. On voit à la télé des transports de blessés. On manifeste pour des réformes. Rayures. Défilés de stars. Châssis. On murmure qu'il faudrait changer tout cela. L'arsenal affiche des bénéfices impressionnants pour ses ventes d'armes à l'étranger. Date. Jubilés. Fils de fer. On entend à la radio des commentaires sur les nouvelles découvertes. Sans l'arsenal l'économie de la nation s'effondrerait. Signature. Famines. Pétrification. On voit à la télé des danses folkloriques. L'hôpital regorge de malades. Mur. Persécutions. Bleu. On murmure que la guerre approche. On manifeste pour réformer l'arsenal. Echelle. Défilés gastronomiques. Repos. Des orateurs proclament que la guerre est inévitable. L'arsenal met au point de nouveaux modèles encore plus performants. Corde. Foires. Aveu. On murmure qu'il y en a qui se remplissent les poches. L'hôpital est de plus en plus vétuste; les conditions de travail y deviennent scandaleuses. Etoiles.
 
 

Une jeune Tchadienne se demande si elle est vraiment amoureuse du Tchèque. Quelque part on commémore un peintre.
 
 

Quelque part naît un autre peintre; personne ne sait encore qu'il le sera. J'ai pu écrire quelque peu à propos de Jasper Johns et sur lui. J'ai essayé d'écrire pour lui. Quant à savoir si j'y ai réussi, lui seul peut le dire.
 
 
 
 

DERRIERE L'OBJECTIF

pour Jean-François Bonhomme

 

Il arrive avec ses appareils et sacoches. En général c'est la première fois. Il s'est renseigné. Il a vu les photographies faites par certains collègues et désire obtenir autre chose. Il a lu naturellement quelques textes. Il examine l'agencement des pièces, les meubles et objets, les tableaux s'il y en a, les livres ouverts ou fermés, essaie de faire coïncider avec ce qu'il s'était représenté, ce qui n'est pas toujours facile. Il en profite pour poser des questions, écoute les réponses, mais surtout observe quand le visage s'ouvre et se ferme, ce qui déclenche le sourire ou la moue. Il étudie la démarche et les manières. Il adapte, s'adapte, corrige.

Parfois cela se passe dans un endroit plus anonyme où il vous retrouve ou emmène: une chambre d'hôtel, un salon d'éditeur, un hall de gare, un passage. Alors l'approche exige encore plus de doigté. On manque de repères.

Il interroge l'éclairage. Plutôt près de la fenêtre, mais pas de soleil direct. Une lampe pour animer. Un projecteur peut-être. Éviter le flash.

Il cherche un fond. Pour un écrivain, le meilleur c'est une bibliothèque, la plus touffue, désordonnée possible, qu'on ait l'impression qu'il en sort, qu'il nait de cette écume de papier, qu'il en est le porte-parole ou l'incarnation. Ou bien une vitre, un miroir, qui rassemble quelques reflets d'autres endroits, l'embrasure d'une porte avec de sombres profondeurs, ou au contraire l'extérieur, la rue, un jardin, des arbres, une prairie.

Ou encore la table de travail, rase ou encombrée, avec la page blanche ou rayée d'écriture mise au propre, ou balafrée de ratures, tourmentée d'embrouillamini, avec les crayons, stylos, pointes bic ou feutres, les petits carnets, les schémas, le courrier en retard. La corbeille au-dessous. Pour les modernes les machines: photocopieur, téléscripteur, téléphone, ordinateur avec ses satellites: imprimante, onduleur, disque extérieur, lecteur de disquette ou CD Rom. Présence ou non d'un cendrier. La pipe serait une aubaine.

Il parcourt les vêtements, leur texture: tweed ou velours à côtes, la serge ou le drap, la soie des chemises, le coton, le lin, rayures, boutons, chandails; motifs pour les robes des dames, leurs corsages, bijoux, ceintures; pour les hommes cravate ou pas, le serré de leur noeud, l'ajustement du col. A l'extérieur les manteaux, les imperméables secs ou trempés, les écharpes, le chapeau rarement. Il s'intéresse à la façon dont tout cela prend la lumière: velouté, rugueux, pelucheux, tricot, métallique.

Il explore la peau, les rides, les taches de rousseur, les grains de beauté, les luisances. Il glisse sur les chevelures comme un surfeur, épandues ou strictement taillées, blondes, noires ou blanchissantes, à boucles, ailes, sillons, buissons; il démêle sourcils et cils, moustaches et barbes.

Il revient sur le blanc des yeux, la couleur des iris, la mobilité ou la fixité des paupières.

Il évalue la distance, la profondeur de champ, ce qu'il convient de laisser flou, ce qu'il faut au contraire absolument faire entrer dans l'image de la façon la plus distincte.

Il a déjà un viseur dans sa tête. Il cadre. S'il se déplace vers la gauche il obtiendra le dossier du fauteuil qui formera comme une balustade; un peu à droite il évitera ce radiateur disgracieux; un peu plus haut il captera ces veines sur le bois, ces moirures sur le papier peint; un peu plus bas c'est la moulure du plafond, la poutre, la suspension qui prolongera l'épaule, soulignera le sourcil, reprendra le dessin de l'oreille.

. Le théâtre est pratiquement prêt pour l'acteur. Il s'agit maintenant de son maintien. Parmi les attitudes recensées laquelle sera la plus parlante? Quelques mots directs seront admis: "redressez un peu la tête, regardez derrière moi..." Mais c'est surtout la conversation même parcourant toutes sortes de régions sans rapport direct avec l'opération, agrémentée de quelques gestes décisifs, qui va en quelque sorte modeler le sujet, l'étirer par ici, le détendre par là, le mettre à l'aise ou l'intriguer.

L'oeil du cyclope avec ses irisations fascinantes est servi par toutes sortes de mécanismes, une électronique merveilleuse, mais dans les deux yeux vivants on a l'impression de voir tourner des aiguilles, la tête manifestement bourdonne de rouages, même si rien de ce discours intérieur n'affleure à la surface des propos.

Le chasseur a disposé son piège. Il lui suffit maintenant d'attendre l'instant décisif, le moment où l'oiseau va sortir de mon visage, l'aveu.

Déclic. Manqué. Déclic. Encore une fois manqué; non c'est mieux; en continuant dans cette direction cela devrait aller. Déclic. Changeons de place maintenant. Déclic.

Il a ce sourire que je connais bien maintenant. Je sais qu'il m'a mis dans sa boîte. Il se réjouit déjà de ce qu'il va trouver dans son laboratoire ou sur sa planche de contact. Il continue encore un peu, mais c'est surtout par politesse. Et puis on ne sait jamais...

L'appareil est maintenant devenu coffre-fort. Dans ses ténèbres enroulées le négatif prépare ses révélations.

Un jour je recevrai l'image. Alors la voix du visiteur résonnera dans son absence: "voilà donc ce que j'ai réussi à te faire dire, écrivain muet!"
 
 

DIALOGUE AVEC EUGENE DELACROIX

SUR L'ENTRÉE DES CROISES A CONSTANTINOPLE

pour Jean Galard
1) L'argument

Le livret du salon de 1841 où ce tableau fut exposé pour la première fois, en donne cette description; mainte fois reprise dans les catalogues et monographies:
 

"Baudouin, Comte de Flandre, commandait les Français qui avaient donné l'assaut du côté de la terre, et le vieux doge Dandolo, à la tête des Vénitiens, et sur ses vaisseaux, avait attaqué le port; les principaux chefs parcourent les divers quartiers de la ville, et les familles éplorées viennent sur leur passage invoquer leur clémence."


Il s'agit évidemment là de l'argument qui a été proposé à Delacroix, et l'on est immédiatement frappé par le fait qu'il l'a fort peu respecté. On imagine très bien ce que le ministère aurait désiré, comment un fonctionnaire connaissant et appréciant des oeuvres antérieures de l'artiste se serait représenté le résultat: un mélange de navires, de remparts, d'acclamations, de croix triomphantes et de Te Deum..

Je ne cherche pas ici à faire un travail d'historien de l'art, mais à dialoguer avec le tableau, à l'animer devant vous. Ses figures sont comme les acteurs d'une troupe à qui je vais distribuer les rôles qu'ils vont tenir devant ce magnifique décor.
 
 

2) Le titre et le sujet

L'oeuvre est connue sous deux titres: celui qui avait été demandé, sous lequel il avait été exposé en 1841: Prise de Constantinople par les Croisés , c'est celui qui se trouve aujourd'hui sur le cadre, et un autre qui a peu à peu prévalu: L'Entrée des Croisés à Constantinople. Or selon le titre qu'on lui donne, on interprète le tableau différemment; ce n'est pas le même événement qu'il représente. Il est nécessaire pour comprendre cela de se remémorer quelque peu les événements de la quatrième croisade. Il est évident que lorsque les services culturels de Louis-Philippe font la commande pour la salle des Croisades de la galerie des batailles à Versailles, ils considèrent que les événements doivent être dépeints comme entièrement positifs. Il s'agit non seulement de glorifier la France, mais aussi et surtout ce qui reste de la noblesse. Delacroix qui avait représenté la Liberté guidant le peuple en 1830, lors de la révolution qui certes avait porté Louis-Philippe au pouvoir, ce qui avait amené le roi-bourgeois à acheter le tableau, devait avoir quant aux croisades des sentiments assez ambigus. Si les plus réactionnaires chantaient ces événements, et s'il y avait une abondante littérature laudative à leur sujet, d'autres parties de la population voulaient en faire une réévalutation radicale. Je ne puis m'empêcher de citer à ce sujet un texte de Charles Fourier publié dans le Nouveau Monde Amoureux, que donc Delacroix ne pouvait connaître, mais qui est bien significatif de l'état d'esprit qui règnait dans certains milieux avancés. Je rappelle que pour Fourier le mot "civilisation" désigne l'état de l'Europe occidentale depuis la fin du Moyen Age jusqu'au début du XIXème siècle, et qu'il est toujours pris en mauvaise part. Ce que Fourier appelle de ses voeux, par contre, c'est l'Harmonie, l'état qui peut s'instaurer progressivement.
 

"Parmi les nombreuses taches de cette civilisation moderne, on comptera les croisades, folie d'une espèce inouïe et dont nous ne pourrions bien sentir le ridicule qu'autant que nous verrions des Barbares venir nous piller et saccager et massacrer, sous prétexte de sauver nos âmes et de trouver des reliques. Les Vandales et les Sarrasins n'ont pas montré tant de démence; ils se sont présentés franchement en conquérants, pillant selon le droit de la guerre. La civilisation seule pouvait imaginer de quitter de fertiles pays pour en aller ravager de mauvais au nom de la Religion, et ce sera une des taches qui, en harmonie, pèseront sur cette vieille Europe à qui le globe entier reprochera ses longues misères."


Suit alors la description hilarante de la croisade expiatoire des pieux savetiers qui se réunissent à Jérusalem pour rapetasser les vieilles chaussures du monde entier.

Mais si Delacroix n'a pu lire ce texte, il lui était facile de se documenter chez des auteurs hostiles aux Croisades; il était normal de consulter l'Encyclopédie, ou l'un de ses principaux inspirateurs, Voltaire, farouche adversaire des Croisades, qui, dans l'Essai sur les Moeurs , après avoir présenté la dynastie byzantine des Comnène, nous décrit ainsi les événements:
 

"Alexis Manuel, qui épousa une fille du roi de France Louis le Jeune, fût détrôné par Andronic, un de ses parents. Cet Andronic le fut à son tour par un officier du palais, nommé Isaac l'Ange. On traîna l'empereur Andronic dans les rues, on lui coupa une main, on lui creva les yeux, on lui versa de l'eau bouillante sur le corps, et il expira dans les plus cruels supplices.

Isaac l'Ange, qui avait puni un usurpateur avec tant d'atrocité, fut lui-même dépouillé par son propre frère Alexis l'Ange qui lui fit crever les yeux (1195). Cet Alexis l'Ange prit le nom de Comnène, quoi qu'il ne fût pas de la famille impériale des Comnène; ce fut lui qui fut la cause de la prise de Constantinople par les Croisés.

Le fils d'Isaac l'Ange alla implorer le secours du pape, et surtout des Vénitiens, contre la barbarie de son oncle. Pour s'assurer de leur secours il renonça à l'église grecque et embrassa le culte de l'église latine. Les Vénitiens et quelques princes croisés, comme Baudoin, Comte de Flandres, Boniface, Marquis de Montferrat, lui donnèrent leur dangereux secours. De tels auxiliaires furent également odieux à tous les partis. Ils campaient hors de la ville toujours pleine de tumulte. Le jeune Alexis, détesté des Grecs pour avoir introduit les Latins, fut immolé bientôt à une nouvelle faction. Un de ses parents, surnommé Mirziflos, l'étrangla de ses mains, et prit les brodequins rouges, qui étaient la marque de l'empire.

(1204) Les croisés, qui avaient alors le prétexte de venger leurs créatures, profitèrent des séditions qui désolaient la ville pour la ravager. Ils y entrèrent presque sans résistance, et, ayant tué tout ce qui se présenta, ils s'abandonnèrent à tous les excès de la fureur et de l'avarice. Nicétas assure que le seul butin des seigneurs de France fut évalué 2 000 000 livres d'argent en poids. Les églises furent pillées, et, ce qui marque assez le caractère de la nation, qui n'a jamais changé, les Français dansèrent avec des femmes dans le sanctuaire de l'église Sainte Sophie, tandis qu'une des prostituées qui suivaient l'armée de Baudouin, chantait des chansons de sa profession dans la chaire patriarcale. Les Grecs avaient souvent prié la sainte Vierge en assassinant leurs princes; les Français buvaient, chantaient, caressaient des filles dans la cathédrale en la pillant; chaque nation a son caractère."


D'après un tel texte le sujet serait donc bien la prise de Constantinople par les Croisés, le 13 avril 1204, qui fit bientôt du Comte Baudoin l'empereur fondateur d'une dynastie latine qui dura un peu plus d'un demi-siècle jusqu'à la reconquête grecque en 1261 par Michel Paléologue. Mais le 18 juillet 1203, neuf mois plus tôt, les Croisés étaient déjà entrés à Constantinople pour y faire couronner le fils d'Isaac Ange Comnène, Alexis Ange Comnène, celui qui était venu les chercher à Venise et les avaient détourné du projet primitif de la quatrième croisade. Or c'est bien à cette première entrée que correspond l'argument proposé, avec l'attaque simultanée par la marine vénitienne dirigée par Enrico Dandolo et l'armée de terre suivant le comte Baudouin de Flandres.

Delacroix pouvait suivre le détail des événements non seulement dans divers ouvrages historiques, mais aussi dans un document qui était déjà à la disposition des lecteurs cultivés: La Conquête de Constantinople par un de ses acteurs principaux, Geoffroy de Villehardouin. Dans le magasin pittoresque de 1841, le chroniqueur qui rend compte du tableau de Delacroix nous parle d'un "précieux exemplaire, couvert en parchemin jauni, fermé autrefois par des cordons de cuir maintenant incomplets, et décoré d'une empreinte constatant qu'il a fait partie, au temps qui n'est plus, de la bibliothèque de quelque monastère" d'un ouvrage intitulé: "L'Histoire de Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne et de Roménie, de la Conqueste de Constantinople par les barons français associés aux Vénitiens, l'an 1204; d'un côté en son vieil langage, et de l'autre en un plus moderne et intelligible. Par Blaise de Vigenère, gentilhomme de la maison de monseigneur le duc de Nivernois et de Rethelois, pair de France, publié avec privilège du roy, en 1594, à Paris, chez Abel l'Angelier, libraire juré tenant sa boutique au premier pilier de la grande salle du Palais." Je me plais à imaginer que c'est Delacroix lui-même qui a fourni à son critique pour l'aider à faire son compte-rendu, le document dont il s'était servi, ce qui arrive souvent.

A sa lumière et à celle de quelques autres, nous allons essayer de mettre un peu d'ordre dans cette histoire tumultueuse et sanglante. Il s'agit d'abord de distinguer au moins cinq Alexis Comnène.

D'abord le fondateur de la dynastie, contemporain de la première croisade, Alexis I Comnène dont la fille Anne a écrit l'histoire sous le titre l'Alexiade, empereur de 1O81 à 1118. Il a quatre enfants: Jean, grand-père d'Alexis II, Isaac, père d'Andronic, Théodora qui épouse Constantin Ange, grand-père d'Isaac Ange et d'Alexis III, et enfin, l'historienne Anne Comnène.

Puis Alexis II Manuel Comnène, dit l'enfant, empereur de 1180 à 1183, époux de la soeur de Philippe-Auguste roi de France, arrière petit-fils d'Alexis premier. Il est assassiné par son oncle, Andronic Comnène, qui est lui-même remplacé par son cousin, Isaac Ange Comnène.

Alexis III Ange Comnène, frère d'Isaac Ange, le capture et lui fait crever les yeux. Il est empereur de 1195 à 1203.

Alexis IV Ange Comnène, le fils d'Isaac Ange Comnène, emprisonné avec son père, réussit à s'évader; c'est lui qui va détourner les Croisés de leur route; c'est lui que ceux-ci font entrer solennellement à Constantinople le 18 juillet 1203. Il est empereur jusqu'en janvier 1204.

Alexis V Doukas Comnène, un de ses lointains cousins, surnommé Mirziflos par Voltaire, et Murzufle par les anciens documents français, capture à son tour Alexis IV et l'étrangle. C'est cet Alexis V Dukas Murzufle, empereur depuis ce mois de janvier, que les Croisés élimineront enfin lors de la prise de Constantinople ou de la nouvelle entrée à Constantinople, le 12 avril 1204.

Enfin il existe encore un autre Alexis dans cette famille qui deviendra le premier empereur de Trébizonde.

Nous avons donc deux événements qui se superposent l'un à l'autre dans le souvenir historique, et vraisemblablement dans l'imagination de Delacroix. Selon qu'on insiste sur l'un ou l'autre ce ne sont pas les mêmes personnages qui entrent en jeu. Il est certain qu'il devait avoir plus de sympathie pour la première entrée que pour la prise, et si nous insistons, comme nous y invite l'argument même sur cette première entrée, il devient possible de donner un nom et une consistance à la plupart des personnages représentés.
 
 

3) Les cavaliers et leurs chevaux

Nous voyons au centre quatre chevaux, et nous en devinons deux autres à cause de la hauteur où se trouvent deux autres visages. Un superbe piéton, tenant un oriflamme et menant un prisonnier somptueusement mi-vêtu , complète le groupe. Le seul sur l'identité duquel tous les historiens s'accordent, est celui qui est monté sur le cheval rose, le Comte Baudouin de Flandres, futur empereur. Villehardouin nous dit que les croisés ayant d'abord décidé que les Vénitiens avec Dandolo, attaqueraient par mer, s'étaient répartis en sept bataillons:

l'avant-garde avec Baudouin de Flandres,

le second avec son frère Henri qui lui succédera comme empereur latin de Constantinople,

le troisième avec Hugues de Saint Paul et d'autres (il faudrait d'ailleurs toujours ajouter "et d'autres"),

le quatrième avec Louis de Blois,

le cinquième avec Geoffroy de Villehardouin,

le sixième avec les gens de Bourgogne,

l'arrière-garde avec Boniface de Montferrat, chef alors de la quatrième croisade.

Il serait au premier abord tentant de relier les sept personnages à ces sept chefs de corps d'armée, ces sept contre une nouvelle Thèbes; mais il y a quelque chose qui nous en empêche, c'est le bonnet de vair que porte l'un d'entre eux et qui l'identifie sans aucun doute au doge Enrico Dandolo. D'autre part, si nous sommes le 18 juillet 1203, il est indispensable que nous ayons au milieu du groupe, en place d'honneur, celui pour qui toute cette aventure a été entreprise, le jeune Alexis Ange Comnène qui sera couronné sous le nom d'Alexis IV. Voici donc comment je vous propose de distribuer notre troupe:

Baudouin de Flandres naturellement en premier, sur le cheval rose,

à sa gauche Boniface de Montferrat le chef de l'expédition, sur le cheval noir,

entre les deux la tête d'Eric Dandolo le doge, on ne voit pas son cheval,

à la droite de Baudouin le jeune Alexis Ange Comnène avec des ailes à son casque, sur un cheval lumineusement rouge,

sur le cheval blanc, Henri de Flandres avec un bouquet de plumes, qui ressemble à Baudouin comme un frère,

entre les deux l'observateur cherchant à faufiler son regard entre les lances, Geoffroy de Villehardouin,

quant au noble piéton disons qu'il est un des gens de Bourgogne.

Il nous reste alors à trouver des représentants des deux autres corps d'armée. Mais auparavant méditons quelque peu sur le fait que, dans ce groupe de six cavaliers, on ne peut voir que quatre chevaux, et absolument rien des deux autres. C'est donc un quadrige, ce qui nous fait immédiatement penser au plus célèbre quadrige de toute l'histoire de l'art, un des plus grands chefs-d'oeuvre de la sculpture byzantine; je veux parler des quatre chevaux de bronze doré qui se trouvent sur la façade de la basilique San Marco de Venise, et qui y ont été apportés par le doge Enrico Dandolo à son retour de Constantinople. Ils font en effet partie de son butin après le pillage du 12 avril 1204. Or cette oeuvre insigne n'a pas seulement tenté le doge Dandolo, mais aussi un autre illustre pillard, Napoléon Bonaparte, qui les a empruntés en 1805 pour tirer son char sur l'arc de triomphe du Carrousel terminé en 1808, où le jeune Eugène Delacroix a pu les admirer quand il avait entre 1O et 17 ans. C'est en effet en 1815 que le Congrès de Vienne les restitua aux Autrichiens qui les remirent sur la façade de la basilique San Marco. En 1828 le sculpteur Bosio les remplaça par la copie que l'on y voit encore, en les faisant conduire par une allégorie de la Restauration tandis que l'empereur Napoléon Bonaparte déchu était remplacé par une représentation de la Paix.
 
 

4) Les oriflammes et les piques

Un des textes les plus célèbres provoqués par ce tableau est celui de Charles Baudelaire dans son compte-rendu de l'Exposition universelle de 1855:
 

"Parmi les grands tableaux il est permis d'hésiter entre la Justice de Trajan et la Prise de Constantinople par les Croisés. La Justice de Trajan (aujourd'hui au Musée de Rouen) est un tableau si prodigieusement lumineux, si aéré, si rempli de tumulte et de pompe! L'empereur est si beau, la foule, tortillant autour des colonnes ou circulant avec le cortège, si tumultueuse, la veuve éplorée si dramatique! Ce tableau est celui qui fut illustré jadis par les petites plaisanteries de M. Karr, homme au bon sens de travers, sur le cheval rose; comme s'il n'existait pas des chevaux légèrement rosés, et comme si, en tous cas, le peintre n'avait pas le droit d'en faire.

Mais le tableau des Croisés est si profondément pénétrant, abstraction faite du sujet, par son harmonie orageuse et lugubre! Quel ciel et quelle mer! Tout y est tumultueux et tranquille, comme la suite d'un grand événement. La ville, échelonnée derrière les Croisés qui viennent de la traverser, s'allonge avec une prestigieuse vérité. Et toujours ces drapeaux miroitants, ondoyants, faisant se dérouler et claquer leurs plis lumineux dans l'atmosphère transparente! Toujours la foule agissante, inquiète, le tumulte des armes, la pompe des vêtements, la vérité emphatique des gestes dans les grandes circonstances de la vie! Ces deux tableaux sont d'une beauté essentiellement shakespearienne. Car nul, après Shakespeare, n'excelle comme Delacroix à fondre dans une unité mystérieuse le drame et la rêverie."


C'est donc le moment d'examiner ces drapeaux miroitants, ondoyants. Il y en a quatre, et l'on peut immédiatement remarquer qu'aucun n'est identifiable à celui d'une famille connue, et surtout qu'aucun ne porte l'emblème de la croix. L'un de ces drapeaux est évidemment porté par le doge, et Villehardouin nous parle de l'importance du gonfanon de Saint Marc dans un des épisodes de l'entrée. Deux autres grands personnages, ceux que nous avons nommés Boniface de Montferrat et Henri de Flandres portent des lances ou des piques sans oriflammes, ou dont celui-ci a été arraché. Ceci attire notre attention sur une autre pique, celle du chevalier somptueusement vêtu et casqué qui tente d'arrêter le vieillard gesticulant à gauche. Je vous propose d'en faire Louis de Blois, cousin de Philippe Auguste et de l'épouse d'Alexis II Manuel Comnène l'enfant.

Il nous en manque un encore. Regardez entre les colonnes et Boniface de Montferrat, derrière le bras du vieillard implorant; voici un cavalier qui monte pour rejoindre les autres, portant lui aussi une grande pique, suivi par toute une troupe dans les rues.
 
 

5) Le vieil empereur

Autre page inspirée par cette oeuvre, celle de Huysmans dans Certains :
 

"Je m'occuperai plus spécialement de l'Entrée des Croisés à Constantinople qui, après avoir été enfouie pendant des années dans la nécropole oubliée d'une province, a fini par demeurer acquise au musée du Louvre.

Ce tableau est la pièce maîtresse de la nouvelle salle et c'est, dans l'oeuvre de Delacroix, la toile la plus personnelle, peut-être la plus parfaite.

Pour la première fois, une entrée de vainqueurs dans une ville qu'on met à sac, n'est pas ordonnée dans une tempête de hourras, dans des triomphes de fanfares, dans des salves d'apothéose. Ici, les Croisés arrivent exténués, presque mourants; les chevaliers s'affaissent sur leurs selles et leurs yeux rentrés, comme vernis par la fièvre, voient à peine les vaincus que leurs chevaux piétinent. Un écrasement de fatigues immenses ravine leurs faces et creuse leurs bouches qui divaguent, maintenant que le succès amène la détente du système nerveux exaspéré par tant d'efforts. Et cependant sur ces physionomies dont la lassitude est telle qu'aucune autre expression ne semblerait plus en devoir altérer les traits, des fumées de sentiments passent, une férocité non éteinte encore chez quelques-uns, une vague pitié chez d'autres qui regardent un banal vieillard agenouillé, tenant dans ses bras sa femme et criant grâce. Ce triomphe si mélancolique et si vrai est en même temps qu'un délice spirituel, un régal des yeux. C'est une des pages les plus nettes du peintre, une concorde admirable de tons, un autodafé de sels crépitants, sonore et clair, un hallali de flammes de couleurs, sur un fond d'océan et de ciel d'un splendide bleu!"


La splendide description de Huysmans comporte quelques inexactitudes. Les chevaux ne piétinent nullement les vaincus, mais seulement un trésor d'objets. Le vieillard agenouillé ne tient pas dans ses bras sa femme, mais s'appuie sur elle. Enfin il n'a rien de "banal" à cause de la somptuosité de son costume, de son manteau de pourpre éclatante et en particulier de sa chaussure. Remarquable son geste non tellement pour implorer que pour tâter; essentiel surtout son regard d'aveugle.

Si nous sommes le 17 juillet 1203, s'il s'agit bien de la première entrée des Croisés à Constantinople, cet autre Oedipe à Colonne appuyé sur son Antigone, implorant ce nouveau Thésée, c'est évidemment l'empereur déchu, Isaac Ange Comnène.

Voici comment Geoffroy de Villehardouin le présente. Il va de soi que j'adapte le texte ancien:
 

"Or écoutez une des plus grandes merveilles et aventures que vous puissiez entendre. A cette époque, il y eut un empereur à Constantinople qui avait nom Isaac; et il avait un frère qui avait nom Alexis et qu'il avait racheté de la prison des turcs. Cet Alexis captura son frère l'empereur; il lui arracha les yeux de la tête" (en réalité les byzantins de l'époque avaient l'habitude de fendre les yeux avec un fer rouge, ou de les arroser de vinaigre bouillant), "et se fit empereur en telle trahison que vous avez ouï. " (Il s'agit d'Alexis III Ange Comnène). "Ainsi le tint longuement en prison, et un sien fils qui avait nom Alexis." (C'est celui que nous avons mis entre les deux frères de Flandres, Alexis IV Ange Comnène). "Ce fils s'échappa de la prison, et s'enfuit en un vaisseau jusqu'à une cité sur mer qui a nom Ancône. D'où il alla voir le roi Philippe d'Allemagne qui était son beau-frère."


Les Croisés assiègent la ville, et l'empereur usurpateur Alexis III Ange Comnène s'enfuit, abandonnant en ville sa femme et sa fille. Mais ne sont-ils pas tous à cette époque usurpateurs et même assassins?
 

"Or écoutez les miracles de Notre Seigneur, comme ils sont beaux partout où il lui plaît. Cette nuit même, l'empereur Alexis de Constantinople prit de son trésor ce qu'il en put porter et mena avec lui ceux de ses gens qui voulurent s'en aller; il s'enfuit et abandonna la cité. Et ceux de la ville en restèrent tout ébahis; et se précipitèrent à la prison où était l'empereur Isaac aveugle. Ils le vêtent impérialement et l'emportent dans le haut palais de Blacherne, et l'assoient dans la haute chaire, et lui obéissent comme à leur seigneur. Et ils prirent des messagers selon le conseil de l'empereur Isaac et les envoyèrent à l'armée; et ils mandèrent au fils de l'empereur Isaac et aux barons que l'empereur Alexis III s'était enfui, et qu'ils avaient rétabli comme empereur l'empereur Isaac."


Alors les Croisés envoyèrent des messagers en réponse parmi lesquels était Villehardouin lui-même, pour faire confirmer par l'empereur aveugle Isaac les conditions qu'avaient accepté son fils Alexis IV. Les portes s'ouvrent devant eux, et sous la surveillance des Anglais et Danois qui dans cette affaire étaient les alliés des grecs, et jusqu'au jour précédent les mercenaires d'Alexis III, ils arrivent jusqu'au somptueux palais de Blacherne au nord des remparts sur la Corne d'Or, d'où nous voyons toute la scène.
 

"Ainsi les amenèrent jusqu'au haut palais; là trouvèrent l'empereur Isaac, si richement vêtu qu'en vain pourrait-on demander homme plus richement vêtu, et l'impératrice sa femme à côté de lui, qui était très belle dame, soeur du roi de Hongrie." (C'est sa seconde épouse, donc la belle-mère du jeune Alexis IV). D'autres hauts hommes et hautes dames il y avait tant qu'on n'y pouvait son pied tourner, si richement mises qu'on ne pouvait mieux. Et tous ceux qui avaient été le jour d'avant contre lui, étaient ce jour tout à sa volonté.

Les messagers vinrent devant l'empereur Isaac, lequel, avec tous les autres, les honora beaucoup. Et dirent les messagers qu'ils voulaient lui parler en privé de la part de son fils et des barons de l'armée. Et il se leva, entra dans une chambre, et n'emmena avec lui que l'impératrice et son chancelier, et son interprète et les quatre messagers. En accord avec eux, Geoffroy de Villehardouin, Maréchal de Champagne, prit la parole, et dit à l'empereur Isaac:

"Sire, tu vois le service que nous avons rendu à ton fils, et comme nous avons tenu nos engagements à son égard. Il ne peut entrer ici tant qu'il n'aura pas tenu ce qu'il nous a promis; et il te demande filialement que tu nous assures ce dont nous avions convenu. -Quel est votre traité?" fait l'empereur. "Voici", répondent les messagers.

"D'abord remettre tout l'empire byzantin à l'obédience de Rome dont il s'est séparé; après, donner deux cent mille marcs d'argent à ceux de l'armée, et nourriture pour un an à petits et grands; et mener dix mille hommes à pied et à cheval, tels à pied comme nous voudrons, et tels à cheval comme nous voudrons, en ses vaisseaux et à sa dépense en la terre de Babylone d'Egypte (c'est-à-dire au Caire), et tenir un an; et en la terre d'outremer maintenir cinq cents chevaliers à sa dépense toute leur vie, qui garderont cette terre. Tel est le traité que nous avons avec votre fils; et il nous l'a garanti par serments et écritures, et par le roi Philippe d'Allemagne qui a épousé votre fille. Ce traité nous voulons que vous le garantissiez.

-Certes, fait l'empereur Isaac, l'engagement est très grand, et je ne vois pas comment il pourra être tenu; pourtant vous avez si bien servi mon fils et moi-même que si on vous donnait l'empire entier, vous l'auriez bien mérité."


Il finit par donner son accord, et c'est le lendemain, 18 juillet 1203, qu'a lieu l'entrée solennelle des Croisés au somptueux palais des Blachernes.
 
 

6) Le patriarche et le palais

Le patriarche est à gauche, repoussé par le chevalier que nous avons nommé Louis de Blois. Il est scandalisé par ce qui arrive, en particulier par la soumission du vieil Isaac aux monstrueuses conditions des Croisés, en premier lieu par la soumission à l'église romaine qui représente la fin de son pouvoir et de sa foi. Remarquons qu'au milieu de tous ces Croisés, il est le seul à être orné par la croix, la croix grecque à quatre barres égales.

Il apparaît à l'intérieur d'un portique à colonnes de porphyre qui met le tableau dans la succession de Claude Lorrain. Il existe deux petits tableaux sur le même thème. L'un, au musée de Chantilly, est vraisemblablement la première esquisse de celui que nous avons sous les yeux. Un autre, bien postérieur, qui se trouve au Louvre à quelques salles de celui-ci, ajoute un élément architectural de l'autre côté, ce qui rend la filiation avec le Lorrain encore plus apparente. Ces deux versions ont en commun le relèvement de l'horizon jusqu'aux sommets des chapiteaux de ce portique. Le groupe des chevaliers, oriflammes et lances comprises, se trouve entièrement sur fond de terre, ou plutôt de ville incendiée. Le point de vue est alors pris d'une sorte de balcon très élevé. Tandis qu'ici nous sommes dans le palais même, à l'extrémité nord du rempart sur la Corne d'Or, d'où nous avons sur la ville une vue idéale.

Voici à peu près comment il est décrit dans le Guide classique d'Istanbul par Ernest Mamboury, édition mise à jour en fin mars 1951:
 

"En descendant du bateau aller droit devant soi, traverser la rue Eyupsultan, puis la porte des murailles; tourner dans la 2ème rue à droite, le long du mur de l'église des Blachernes, puis de nouveau à droite, dans une rue escarpée qui escalade les anciennes murailles du palais; on arrive bientôt à une fontaine. On se trouve alors dans l'enceinte des palais.

Quand Théodose II, pour agrandir sa capitale, construisit la grande muraille allant de la Porte Dorée à la Corne d'Or, le quartier des Blachernes, qui posséda plus tard l'église de la Sainte Châsse, ne fut point compris dans l'enceinte de la ville. Déjà Léon Ier 457-474 en construisant cette église avait établi dans les étages supérieurs un premier pied à terre. Il en fit construire un second auquel on donna le nom de Danube. Anastase Ier en fit un troisième. Les réceptions et les festins se donnèrent bientôt dans un quatrième qui s'appelait le palais Océan sans doute à cause de son décor marin... Alexis Ier Comnène construisit à son tour un palais dans lequel il reçut les chefs de la première croisade. Sous Manuel Comnène, petit-fils d'Alexis Ier, père d'Alexis 2 l'enfant, la cour abandonnant les grands palais de Sainte Sophie, élut pour résidence le palais des Blachernes. Après avoir construit un nouveau bâtiment surnommé le haut palais, il déplaça les murailles de la ville pour enclore toute une seconde enceinte qui comprenait de grands palais pour l'empereur, sa famille, les grands dignitaires, les soldats de la garde, de belles églises et de vastes jardins, des cours à portiques dont on vantait la beauté. Ce fut dans ce haut palais qu'Isaac Ange Comnène reçut les Croisés le 18 juillet 1203; quand les seigneurs francs entrèrent dans cette demeure impériale, ils furent éblouis par la richesse de la décoration des salles, la somptuosité des costumes de cérémonie, la vaisselle d'or, les tentures de soie brodé, les jardins splendides, les ruisseaux courant dans des lits d'albâtre. Après la prise de la ville, le 12 avril 1204, les empereurs latins habitèrent aussi ces palais qu'ils abandonnèrent dans leur fuite dans un grand état de délabrement...

Que reste-t-il aujourd'hui de cette demeure impériale? Peut-être beaucoup de choses enfoncées dans les profondeurs de la terre, mais comme aucune fouille sérieuse n'a été faite jusqu'à ce jour, on est assez mal renseigné sur la topographie exacte de ces lieux. Les limites nord et est du palais sont encore visibles et de fortes murailles en jalonnent l'étendue; on est moins bien renseigné sur les parties sud et ouest, où cependant on reconnaît les sous-sols du palais d'Alexis Ier et ceux du palais nommé Danube près d'un ancien bain. En visitant ces lieux, le visiteur verra d'immenses pans de murs, au nord et à l'est quelques voûtes, des colonnes et quelques débris d'architecture; c'est tout ce qui reste de visible au-dessus du sol des fameux palais des Blachernes."


 

7) L'usurpateur

Celui que j'ai nommé le bourguignon surveille un prisonnier, mains liées derrière le dos, à demi dévêtu, mais les étoffes qu'il conserve sont splendides. Obséquieux, insinuant. J'y vois encore un usurpateur, Alexis V Dukas Comnène, surnommé Mirziflos ou Murzufle.

Celui-ci avait été enfermé par Alexis III Ange Comnène; et le jeune Alexis IV qui avait bon souvenir de lui, avait demandé qu'on le délivre dès son entrée. La bonne entente entre les Croisés et le vieil empereur Isaac, puis le nouvel empereur Alexis IV rapidement couronné, ne dura guère. Les Grecs ne pouvant ni ne voulant payer, le mécontentement grondant dans l'église. Alexis fait de son lointain cousin son premier ministre, et celui-ci lui conseille de se détacher des Croisés, puis, quand il l'a bien isolé, se décide à prendre sa place.
 

"Alors virent les Grecs qui étaient mêlés aux Francs que la paix était impossible, dit Villehardouin; ils complotèrent pour trahir leur seigneur. Il y avait un Grec qui était mieux avec lui que tout autre, et qui avait plus fait que nul autre pour le brouiller avec les Francs. Ce Grec avait nom Murzufle.

Par le conseil et le consentement des autres, un soir, à la mi-nuit, que l'empereur Alexis IV dormait en sa chambre, ceux qui devaient le garder (Murzufle lui-même et ses complices) le prirent dans son lit, et le jetèrent en prison; et Murzufle chaussa les brodequins de pourpre (c'est-à-dire devint empereur) par l'aide et le conseil des autres Grecs. Ainsi il se fit empereur; après on le couronna à Sainte Sophie. Or écoutez si jamais si horrible trahison fut faite par quiconque.

Quand l'empereur Isaac sut que son fils était pris et que l'autre était couronné, il eut si peur qu'il en devient malade et mourut bientôt. Et cet empereur Murzufle essaya deux ou trois fois d'empoisonner Alexis IV en sa prison, mais il ne plut à Dieu qu'il meure ainsi. Alors il l'étrangla et fit dire partout qu'il était mort de sa belle mort."


Ce Murzufle, Alexis V Dukas, s'enfuit lorsque les Croisés firent leur nouvel assaut de la ville, le 12 avril 1204, et alla se réfugier chez son lointain cousin Alexis III, le frère usurpateur d'Isaac, dans la ville de Messinople en Thrace.
 

"Et l'empereur Alexis III lui répondit qu'il était bienvenu comme un fils, qu'il voulait lui faire épouser sa fille et faire de lui son gendre. Ainsi s'hébergea l'empereur Alexis V Murzufle devant Messinople, y installa ses tentes et pavillons, et il fut reçu dans la cité. Alors les deux empereurs parlèrent ensemble, et Alexis III donna sa fille à Alexis V; et ils s'allièrent et dirent qu'ils ne seraient qu'une seule chose.

Ainsi séjournèrent, ne sais combien de jours, l'un dans l'armée, l'autre en la ville; et demanda l'empereur Alexis III à l'empereur Alexis V Murzufle de venir manger avec lui et qu'ils iraient ensemble aux bains. Ainsi fut fait. L'empereur Alexis V vint en toute simplicité avec une petite escorte; quand il fut dans la maison, l'empereur Alexis III l'appela dans une chambre, et le fit jeter à terre et aveugler en telle trahison comme vous avez ouï. Or écoutez si ces gens devaient tenir à leur terre qui si grandes cruautés se faisaient les uns aux autres. Et quand ceux de l'armée de Murzufle apprirent cela, ils paniquèrent et prirent la fuite, les uns par ici, les autres par là; et certains allèrent à l'empereur Alexis III et lui obéirent comme à leur seigneur et restèrent autour de lui."


Mais les aventures et malheurs de l'usurpateur Alexis V Dukas Murzufle ne s'arrêtent pas là. Quelque temps plus tard il est surpris près de Constantinople:
 

"Il advint alors que l'empereur Murzufle qui avait les yeux crevés (celui qui avait assassiné son seigneur l'empereur Alexis IV, le fils de l'empereur Isaac Ange, celui que les Croisés avaient ramené dans sa terre), s'enfuit de l'autre côté du détroit secrètement avec peu d'escorte. Et Thierry de Los l'ayant su le captura et l'amena à l'empereur Baudouin à Constantinople. Celui-ci en fut très heureux et prit conseil de ses hommes pour savoir ce qu'on ferait d'un homme qui avait assassiné son seigneur de cette façon.

Or il y avait en pleine ville une colonne des plus hautes et mieux ouvrées de marbre qu'on eût jamais vue; et ici le fit mener et monter pour que tout le monde puisse le voir, et tout le peuple accourut pour assister à la merveille. Et de là il fut jeté à terre et chut de si haut qu'il fut tout déchiqueté.

Or oyez une grande merveille: qu'en cette colonne d'où il tomba, il y avait images de maintes manières ouvrées en marbre. Et parmi ces images il y en avait une en forme d'empereur qui tombait à terre; car de longtemps était prophétisé qu'il y aurait un empereur de Constantinople qui devait tomber de cette colonne."


 

8) Robert de Clari

Emerveillement des Croisés à Constantinople. Outre le récit de Villehardouin, nous avons un document de première importance, le récit de Robert de Clari, déjà signalé à la fin du XVIIIème siècle, mais qui n'a été publié qu'en 1868 et 1873, et donc que Delacroix n'a pu connaître que par ouï-dire. Mais il nous renseigne si admirablement sur les sentiments qu'ont pu éprouver ceux que l'on pourrait appeler les Croisés de seconde catégorie, entre la piétaille et les grands, que j'ai bien envie de trouver une figure pour le représenter. Pourquoi ne pas donner son nom à ce piéton casqué, bien habillé d'une tunique à rayures obliques rouges, qui brandit son épée en montant des marches, en poursuivant peut-être ce personnage qui lève les bras au ciel, et dont on ne peut dire avec certitude s'il est homme ou femme; j'aurais envie de l'appeler Théodore Vranas, le troisième époux de l'impératrice dite française, la soeur de Philippe-Auguste, la femme d'Alexis II l'enfant, puis de son oncle l'usurpateur Andronic.

Voici comment il nous évoque l'épisode où le jeune Alexis IV ayant refusé de continuer à payer les Croisés, certainement sous le perfide conseil de Murzufle, le doge décide d'aller lui parler. Comme pour Villehardouin, j'adapte toujours son texte pour pouvoir le citer:
 

"Quand les barons les eurent entendus, ils tinrent conseil sur ce qu'ils feraient, si bien que le doge de Venise dit qu'il voulait lui parler. Il lui envoya un messager pour lui demander de venir lui parler sur le port. Et l'empereur y vint à cheval; et le doge fit armer quatre navires, entra dans l'un, les trois autres devant le garder. Et quand il arriva vers le quai du port, il vit l'empereur qui était venu à cheval, et il lui dit: "Alexis, que crois-tu faire? Prends garde que nous t'avons tiré de grande misère, t'avons fait seigneur et couronné empereur; n'observeras-tu pas nos accords et t'en tiendras-tu là? -Non, fit l'empereur, je m'arrêterai là. -Vraiment , dit le doge, mauvais garçon; nous t'avons tiré de la merde et dans la merde te remettrons; et je te défie, et sache bien que je te poursuivrai dorénavant tant que je pourrai."


Il est le grand chantre de l'émerveillement à Constantinople:
 

"Quand la cité fut prise et que les Croisés se furent logés comme j'ai dit, et que les palais furent pris, on y trouva des richesses incroyables. Voici la splendeur du palais de Boucoléon (près de Sainte Sophie, où s'était installé Boniface de Montferrat). Il y avait dans ce palais que le marquis tenait, 5OO pièces revêtues de mosaïque d'or, qui toutes tenaient l'une à l'autre, et bien 30 chapelles grandes ou petites; il y en avait une qu'on appelait la sainte chapelle qui était si riche et noble que tous les gonds et pentures et ferronneries étaient en argent, et les colonnes de jaspe, porphyre ou pierres précieuses. Et le pavement était d'un marbre blanc si lisse et clair qu'il semblait être de cristal; et cette chapelle était plus riche et noble qu'on pourrait le dire. On y trouva des riches reliquaires avec deux morceaux de la vraie croix gros comme une jambe d'homme et longs d'une demie-toise, et le fer de lance qui perça le côté de Notre Seigneur, et deux clous qu'il eut fichés par les mains et les pieds; et dans une fiole de cristal une grande partie de son sang; et la tunique dont on le dépouilla quand il monta au calvaire, et la couronne dont il fut couronné qui était de joncs marins aussi piquants que fers d'alène, et la robe de Notre Dame et la tête de Saint Jean et plus d'autres riches reliquaires que je puis dire.

Et j'ai oublié deux riches vases d'or qui pendaient à de grosses chaînes d'argent. Dans l'un une tuile, dans l'autre une toile dont voici l'origine: il y eut jadis un saint homme à Constantinople qui recouvrait de tuiles la maison d'une veuve pour l'amour de Dieu. Notre Seigneur lui apparût et lui demanda la toile dont il était vêtu, et il s'en enveloppa le visage dont la forme s'y imprima, puis la lui rendit en lui disant de l'emporter et de la faire toucher aux malades croyants qui guériraient. Et avant de l'emporter ce saint homme la cacha sous une tuile jusqu'au soir. Lorsqu'il leva la tuile il vit l'image imprimée sur la tuile comme sur la toile; il les emporta et guérit maint malade....Et dans le palais des Blachernes (où s'était installé Baudouin de Flandres), il y avait bien 20 chapelles et 2 ou 3OO pièces revêtues de mosaïques d'or qui toutes tenaient ensemble. Et ce palais dépasse tout ce que j'en pourrais dire. On y trouva un grand trésor, les couronnes des empereurs d'antan, et les riches joyaux d'or, et les riches draps de soie d'or, et les riches robes impériales, et les riches pierres précieuses, et tant d'autres richesses d'or et d'argent dans ce palais et ailleurs dans la cité qu'on ne saurait les compter..."


Après avoir détaillé un certain nombre des curiosités de la ville, il en arrive enfin à deux colonnes:
 

"Il y avait encore une plus grande merveille dans la cité: deux colonnes qui avaient chacune trois brassées de grosseur et 5O toises de haut; sur chacune habitait un ermite dans une petite maison; et il y avait une porte dans la colonne pour y monter. A l'extérieur étaient représentées et écrites par prophétie toutes les aventures et conquêtes advenues en Constantinople ou qui devaient y advenir. On ne pouvait deviner l'aventure avant sa réalisation; mais aussitôt on la reconnaissait. Ainsi la conquête des Français y était figurée avec les navires; mais les Grecs ne purent le déchiffrer; et quand ce fut arrivé, on s'aperçut que les inscriptions sur les nefs disaient que de l'Occident viendraient des gens bardés de fer qui conquerraient Constantinople... C'est depuis une de ces colonnes qu'on a précipité l'usurpateur Murzufle."


Quant aux grands seigneurs qui commandaient cette croisade dénaturée, il en pense finalement le plus grand mal. Après la bataille d'Andrinople contre les Valaques, lorsque disparaît Baudouin de Flandres depuis si peu de temps empereur, et que s'enfuit le doge de Venise, il remarque:
 

"Ainsi se vengea le Seigneur Dieu de leur orgueil et de leur mauvaise foi envers les pauvres de l'armée, et des horribles péchés qu'ils avaient commis dans la cité après l'avoir prise."

 

9) Les impératrices

Parmi les séductions de Constantinople il y a naturellement les femmes, et les plus belles, les plus nobles, les plus somptueusement parées, les impératrices. Delacroix nous les étale. Deux semblent presque des cadavres, mais nulle blessure, nul sang qui coule; il est plus intéressant de considérer qu'elles sont seulement évanouies. Il est alors possible de les nommer..

Celle agenouillée que nous voyons de dos, sur laquelle s'appuie son vieux mari Isaac Ange Comnène aux yeux crevés, cette capiteuse blonde, c'est sa deuxième épouse, la soeur du roi de Hongrie, qui après la prise deviendra l'épouse de Boniface de Montferrat. Celui-ci, faisant le siège d'Andrinople, la montrera aux habitants avec les deux enfants qu'elle a eus de son vieux mari et dont nous voyons l'aîné qui s'appelle encore Alexis. Robert de Clari lui fait tenir ce discours:
 

"Bah, seigneurs, ne savez-vous pas que je suis l'impératrice, et ne reconnaissez-vous pas ces deux enfants que j'eus de l'empereur Isaac?

-Oui, mais, répondent-ils, allez à Constantinople le faire couronner, et quand il sera sur le trône de Constantinople, nous ferons ce que nous devrons."


La femme évanouie à gauche, au-dessous du patriarche indigné, que celui que j'ai nommé Louis de Blois arrête comme pour l'empêcher de la fouler dans son agitation, je l'identifie comme celle que Villehardouin appelle l'impératrice française, cette fille de Louis VII le Jeune et de sa troisième femme, Adèle de Champagne, comme son frère Philippe-Auguste, Agnès que Manuel Comnène avait fait venir pour épouser son fils Alexis II l'enfant. Or Manuel ayant envoyé son cousin Andronic à Jérusalem pour chercher sa soeur Théodora qui en était reine afin qu'elle assiste à la cérémonie, Andronic la séduit et se réfugie avec elle à Konia, capitale des Turcs seldjoukides au centre de l'Anatolie. Après la mort de Manuel Comnène, Andronic sans doute déjà veuf, revient à Constantinople pour se mettre au service de son neveu Alexis II l'enfant qui lui pardonne tout et le nomme son régent. Il ne faut pas longtemps pour qu'Andronic assassine Alexis et sa mère, se fasse couronner empereur et réussisse à épouser Agnès de France. Après la mort ignominieuse d'Andronic, cet autre usurpateur, Agnès de France épousa en troisièmes noces un noble de Constantinople Théodore Vranas. Elle était déjà la femme de celui-ci lorsqu'elle a assisté Isaac Ange Comnène dans sa réception, en ce palais des Blachernes, des messagers français dont faisait partie Villehardouin.

Robert de Clari nous raconte que cette impératrice française ne fut nullement enchantée de voir les Français dans la ville:
 

"Quand les barons eurent mené Alexis au palais (donc le 18 juillet 1203, lendemain de la réception des ambassadeurs), ils s'enquirent de la soeur du roi de France qu'on appelait l'impératrice française, si elle vivait encore. On dit oui et qu'elle était mariée à un des grands de la cité nommé Théodore Vranas qui demeurait dans un palais à côté; les barons allèrent la voir et la saluèrent et lui promirent tant et plus de la servir, mais elle leur fit mauvais visage; elle était fort fâchée de leur venue et de ce qu'ils avaient couronné cet Alexis IV Ange Comnène; et elle ne voulait leur parler, mais se servait d'un interprète qui prétendait qu'elle ne parlait pas français. Mais le Comte Louis qui était son cousin (il s'agit de Louis de Blois, chef du quatrième corps d'armée, celui à qui j'ai donné la figure qui juste au-dessus d'elle écarte le patriarche), réussit à s'entretenir avec elle."


Certainement elle aurait aimé avoir l'empire pour un de ses enfants. C'est elle que les Français auraient dû venir défendre à son avis, remettre sur le trône. C'est d'ailleurs un de ses descendants, encore un Alexis, qui fondera l'empire de Trébizonde.

Quant au groupe de droite, le plus célèbre du tableau, cela peut être encore deux impératrices. Celle qui est évanouie serait la femme d'Alexis III Comnène que son époux avait laissé dans la ville avec au moins une de ses filles, lors de sa fuite avant la première entrée des Croisés à Constantinople en juillet 1203. En effet Villehardouin nous déclare que l'usurpateur Murzufle (Alexis V Dukas) avait emmené avec lui, lors de sa fuite, l'impératrice qui était la femme de l'empereur Alexis III et sa fille Eudoxie, celle sans doute qu'il épouse lorsqu'il rejoint le dit empereur à Messinople avant de se faire crever les yeux par lui. Elle est juste au-dessous de lui dans le tableau. Mais nous pouvons imaginer aussi qu'il s'agit d'une autre de ses filles, elle vraiment impératrice, puisqu'elle a épousé Théodore Lascaris, non seulement autre prétendant à l'empire de Constantinople, mais fondateur de l'empire de Nicée.

Quant à sa mère, la femme d'Alexis III, elle a bien raison de s'évanouir, si elle se doute de ce qui lui arrivera.
 

"Alors, dit Villehardouin, il arriva aussi que le marquis Boniface de Montferrat qui était à Salonique, prit l'empereur Alexis III (celui qui avait fait crever les yeux de l'empereur Isaac Ange) et sa femme l'impératrice avec lui. Et il envoya les brodequins rouges et les vêtements impériaux à l'empereur Baudouin son seigneur à Constantinople, qui lui en fut fort gré; puis envoya l'empereur Alexis III et l'impératrice sa femme mourir en prison à Montferrat."

 

10) Les objets du pillage

Des bijoux dans un coffre, avec sans doute quelques reliques, des drapeaux, deux boucliers, une masse d'armes, la tiare impériale que le vieil empereur aveugle fait rouler aux pieds du comte Baudouin qui lui succédera sur le trône après deux intermédiaires. Mais je voudrais surtout attirer l'attention sur l'arc dont on ne voit que la moitié juste derrière le pied du petit Alexis fils de l'empereur aveugle et de sa seconde femme hongroise.

Lorsqu'Andronic eut assassiné son neveu Alexis II l'enfant, qu'il se fut fait couronner empereur, et qu'il eut épousé sa femme Agnès, la soeur de Philippe-Auguste, qui lui en a manifestement si peu voulu de son crime qu'on peut bien imaginer qu'elle en fut l'instigatrice (cet Andronic avait décidément un terrible pouvoir sur les femmes), voulant se prémunir contre d'éventuels usurpateurs de son espèce, il voulut se débarrasser de ses trois neveux, les trois fils de son cousin germain Andronic Ange. Il réussit à faire crever les yeux à l'un d'entre eux, mais les deux autres échappèrent: Isaac Ange va en Valachie, Alexis, le futur Alexis III Ange, à Antioche où il est fait prisonnier par Saladin.

Isaac Ange réussit à rentrer secrètement à Constantinople. Andronic en a vent et lui envoie un meurtrier; mais Isaac réussit à tuer celui-ci, puis va se réfugier à Sainte-Sophie en ameutant le peuple qui le fait couronner empereur. Andronic apprenant cela dans son palais du Boucoléon se rend à la tribune de Sainte Sophie par le couloir de communication, avec son arc, et tente de lui décocher une flèche au moment même du couronnement, mais signe du ciel, la corde de cet arc se rompt. Il essaie alors de s'enfuir, mais la tempête le ramène à Constantinople. Il se cache dans une caverne où le découvre un seigneur qui le mène au palais. Alors Isaac lui fait parcourir la ville attaché sur un chameau. Rappelez-vous Voltaire:
 

"On traîna l'empereur Andronic dans les rues, on lui coupa une main, on lui creva les yeux, on lui versa de l'eau bouillante sur le corps, et il expira dans les plus cruels supplices."


Robert de Clari le dépasse largement dans l'horreur: la foule, nous dit-il, le met en pièces à tel point qu'il ne reste plus que ses os qui sont jetés dans une latrine. Cette fois les yeux ont pu être littéralement arrachés. On pense aux dernières pages de Salammbo.

Que d'yeux crevés dans toute cette histoire! La splendeur picturale se déploie sur un fond d'aveuglement: yeux crevés du frère d'Isaac, yeux arrachés d'Andronic, yeux crevés de Murzufle, et naturellement les yeux crevés de notre empereur agenouillé, désespéré, Isaac Ange qui recommence l'histoire d'Alexis II lequel avait fait revenir auprès de lui celui qui allait être son pire ennemi Andronic, ce qui préfigure l'histoire de son propre fils Alexis IV qui ferait revenir auprès de lui celui qui allait être son pire ennemi Alexis V Dukas Murzufle,

faisant revenir auprès de lui , en le rachetant à Saladdin son frère Alexis qui allait être son pire ennemi, et en le nommant son premier ministre

comme Alexis II avait nommé Andronic, comme Alexis IV nommerait Murzufle,

son terrible frère qui le capture lors d'une chasse, le met en prison et lui fait crever les yeux, pour se faire couronner comme Alexis III.
 
 

11) La ville et les nuages

Delacroix aime les horizons très élevés, comme nous pouvons le voir dans les Massacres de Scio ou encore dans le fameux tableau de chasse en pleine nature qui se trouve lui aussi quelques salles plus loin, près de la version aérienne de notre Entrée. Les deux impératrices évanouies nous annoncent l'étalement de la grande ville sompteuse jusqu'aux rives du Bosphore à droite, jusqu'à la pointe de l'actuel Sérail à gauche qui s'avance en face de la tour de Galata à droite, où était fixée la chaîne fermant cet immense port qu'était la Corne d'Or toute entière, chaîne que les Croisés détachent pour pouvoir entrer comme on dénoue la ceinture d'une robe.

Delacroix n'a jamais vu Constantinople. Il la reconstitue à partir de plans sur lesquels il élève des murailles dans ce qu'on pourrait appeler une vue hypercavalière, presque une vue d'avion. Nous planons avec lui comme si nous étions portés sur les ailes d'un Djinn et pouvons découvrir dans les rues mais surtout sur toutes les terrasses d'innombrables scènes miniatures merveilleusement peintes dont il faudrait examiner le détail. Au loin la ville se transforme en nuages qui deviennent comme sa chevelure éparse. Les contemporains ont été surpris par ces nuages. Ainsi Théophile Gautier, qui lui est allé à Constantinople-Istanbul, est un peu déçu:
 

"Ce coloris étouffé et tranquille étonne et déroute au premier coup d'oeil; l'on s'attend, sur l'énoncé du sujet, à une inondation de splendeurs, à toute la féérie de l'Orient; car l'on ne se figure Constantinople que comme une blancheur éblouissante entre deux azurs inaltérables. M. Eugène Delacroix, à qui il était si facile de réaliser cet idéal, a choisi un temps couvert et presque septentrional."


Delacroix fait courir au-dessus de Constantinople une sorte de ciel parisien. S'il est vrai qu'Istanbul est à la même latitude que Naples ou Madrid, ce n'en est pas moins une ville d'allure septentrionale, à la météorologie tumultueuse avec son bras de mer qui se faufile entre les deux masses continentales des Balkans et de l'Anatolie. Le mois d'avril y est fort pluvieux comme dans toute la Méditerranée. En juillet commencent les grands orages.

Quant aux deux azurs, ils sont remplacés par un bleu vert qui donne sa tonalité fondamentale au tableau, un turquoise qui évoque justement les vicissitudes, bien loin de l'inaltérable dont parle Gautier, évoque aussi une sorte d'espérance obstinée à travers tant de bouleversements et de crimes.

Or c'était sans doute encore plus vert à l'origine, si l'on en croit ce témoignage de Cézanne rapporté par Joachim Gasquet. Il déclare à celui-ci après une visite au Louvre:
 

"Son Entrée des Croisés , c'est terrible... autant dire que vous ne la voyez pas. Nous ne la voyons plus. J'ai vu, moi qui vous parle, mourir, pâlir, s'en aller ce tableau. C'est à pleurer. De dix ans en dix ans, il s'en va... Si vous aviez vu la mer verte, le ciel vert. Intenses. Et comme les fumées étaient plus dramatiques alors, les navires qui brûlent, et comme tout le groupe des cavaliers se présentait!"


Non seulement nous devons imaginer l'entrée des Croisés à Constantinople et leur prise ou viol de cette ville dans l'étalement, à partir de ce tableau qui navigue entre deux dates, du 17 juillet 12O3 au 12 avril 12O4, comme il navigue entre deux hauteurs d'horizon, dans l'étalement de cette victime qui s'évanouit, pâlit et tremble, mais il nous faut encore imaginer le tableau même qui a semble-t-il considérablement changé depuis un siècle et demi. Une partie de son feu s'est éteint, qu'il s'agit de ranimer.
 
 

12) Les incendies

Delacroix aime les incendies. Pensons au Sardanapale, aux Massacres de Scio , à tant d'autres. Ici cette femme Constantinople qui s'offre et se refuse à la fois, bras écartés, à ses conquérants, communique à sa chevelure de nuages par les tresses des incendies. On peut en distinguer quatre foyers principaux; je vais les mettre en relation avec quatre épisodes de la conquête.

D'abord à gauche, entre Boniface de Montferrat et le portique, au-dessus de la rue qui mène vers le port et par laquelle arrive une troupe nombreuse.
 

"Lorsque le doge de Venise, qui était un vieil homme et n'y voyait goute, nous dit Villehardouin, réussit à débarquer et à prendre 25 tours du côté de la Corne d'Or, grâce à l'enthousiasme provoqué par la vue du gonfanon de Saint Marc planté sur l'une d'entre elles, l'empereur ursurpateur Alexis III Comnène envoya des troupes de leur côté. Comme les Vénitiens virent qu'ils ne pouvaient leur résister, ils mirent le feu à ce quartier de la ville pour se protéger. Comme le vent soufflait vers eux, l'incendie se développa si fort que l'épaisse fumée empêcha les Grecs de les voir. C'est ainsi qu'ils purent conserver les tours conquises."


Autre foyer du côté des coupoles à droite de l'oriflamme que tient le piéton de Bourgogne.

Alors qu'Alexis IV encore ami des Croisés parcourt avec eux une partie de son empire, des échauffourées commencèrent en ville entre les Grecs et les Latins:
 

"Et ne sais quels gens vicieux, dit Villehardouin, mirent le feu à la ville; et ce feu fut si grand et si horrible que personne ne put l'éteindre ou même le contenir. Quand les barons de l'armée qui étaient hébergés de l'autre côté du port (dans le quartier de Galata) s'en aperçurent, ils en furent désolés et eurent grand pitié quand ils virent ces hautes églises et ces hauts palais s'écrouler, et ces grandes rues marchandes la proie des flammes; et ils n'y pouvaient rien faire.

Et le feu prit du côté du port, et jusqu'au centre de la ville aux abords de Sainte Sophie. Et dura deux jours et deux nuits; et les hommes ne purent l'éteindre; et le front du feu tenait bien demie-lieue de large. Du dommage, ni de l'avoir et la richesse qui fut là perdue, je ne puis vous le conter, ni vous dire le nombre des hommes, femmes et enfants qui périrent par le feu.

Tous ceux des Latins qui étaient hébergés à l'intérieur de Constantinople, de quelque terre qu'ils fussent, n'osèrent plus y demeurer, mais prirent leurs femmes, enfants et tout ce qu'ils purent sauver de leur avoir, et entrèrent dans des barques et des vaisseaux pour traverser la Corne d'Or et aller rejoindre les Croisés. Il y en eut bien 15 000 tant petits que grands; et il fallut beaucoup de travail aux Croisés pour leur passage. Ainsi furent démêlés Latins et Grecs."


Puisque les hommes n'ont pu éteindre ce deuxième incendie, c'est sans doute qu'il est tombé une grande pluie.

Le troisième foyer, nous le trouvons entre les têtes de Baudouin de Flandres et d'Alexis IV. Ce sont les navires qui brûlent dans une région du port. Cette fois le jeune empereur, écoutant les perfides conseils de Murzufle, s'est brouillé avec les Croisés. C'est de nouveau la guerre qui dure jusqu'au coeur de l'hiver.
 

"Alors les Grecs imaginèrent une grande machination; ils prirent dix-sept grands navires, les remplirent de planches et de petit bois, d'étoupe, de poix et de tonneaux; et attendirent que le vent soufflât très fort dans la bonne direction, puis à minuit ils mirent le feu aux navires et laissèrent leur voiles aller au vent; et le feu s'alluma si haut qu'on avait l'impression que toute la terre brûlait. Ainsi s'en viennent vers les navires des Croisés; et les cris s'élèvent dans l'armée, et sortent les armes de toutes parts. Les Vénitiens courent à leurs vaisseaux, et tous les autres qui en avaient, et commencent à lutter vigoureusement contre l'incendie...

Ainsi souffrirent ce travail et cette angoisse jusqu'au jour; mais par l'aide de Dieu aucun navire ne fut perdu à l'exception d'un vaisseau pisan plein de marchandise. Grand fut le péril de cette nuit, car si les navires avaient brûlé, ils eussent tout perdu; il aurait été impossible de revenir ni par terre ni par mer. Telle était la récompense que leur donnait le jeune empereur Alexis IV du service qu'ils lui avaient rendu."


Le dernier foyer est le plus important. C'est celui qui est à droite au-dessus du groupe formé par Théodore Vranas et celui que j'ai proposé de nommer Robert de Clari.
 

"Après la fuite de Murzufle, devant l'hôtel où s'était installé Boniface de Montferrat, on ne sait quelles gens qui craignaient que les Grecs les assaillissent, mirent le feu pour s'en protéger. Et la ville commença à s'allumer et brûler très durement; elle brûla toute la nuit et le lendemain jusqu'au soir. Et ce fut le troisième incendie qu'il y eut en Constantinople (auquel il faut ajouter l'incendie des navires), depuis que les Francs y étaient arrivés. Et le nombre des maisons détruites fut tel que c'est comme si avaient brûlé les trois plus grandes villes du royaume de France."

 

13) Le jeune incendiaire

Dans toute cette représentation des Croisés, des Croisades, d'où est si curieusement absente la croix, sauf sur les ornements du patriarche indigné à gauche, il y a comme le retour obstiné du nom de l'artiste, Eugène, heureusement né, Delacroix.. Il embrase discrètement Constantinople. Dans l'esquisse de Chantilly le rougeoiement est bien plus vif.

Regardez-le, ce jeune incendiaire, qui s'écroule épuisé sur le sol, s'appuyant encore par sa main droite derrière les jambes d'une impératrice tandis que de la gauche il maintient encore sur son coeur une torche.

Il est amoureux, il est passionné. Est-il grec ou français? En tous cas ce n'est pas un soldat. L'agitation, l'état des dames et de la ville ; tout cela ne va-t-il pas lui permettre de satisfaire les désirs qu'il aurait jugés les plus fous quelques journées auparavant? Que veut-il donc encore brûler avant de s'abandonner au sommeil?

Il veut brûler Istanbul, désaffubler de son nouveau nom Constantinople prise par les Turcs, comme elle avait été reprise par les Grecs, comme elle avait été prise par les Français.

Il veut brûler la ville de Paris dont le ciel court sur celle-ci, recommencer la révolution de 1830, faire que la liberté guide à nouveau le peuple. Ainsi les oriflammes, bien loin de porter les armoiries reconnaissables de grandes familles, sont des drapeaux rouges et noirs.

Il veut brûler les Croisés et leurs descendants, ceux qui ont usurpé son propre nom Delacroix, qu'ils se sont montrés incapables de porter, pillant Constantinople au lieu de délivrer Jérusalem, aussi brûler leurs descendants, le roi Louis-Philippe commanditaire, d'autant plus odieux dans le for intime, qu'on dépend de lui pour continuer à peindre au moins de grandes machines comme celle-ci, et qui lui a fait savoir par son ministre de la culture que l'on désirait une peinture qui si possible "n'eût pas l'air d'être un Delacroix".

Il veut brûler cette toile dont le sujet l'enchante et l'exaspère à la fois. Il parle une seule fois dans sa correspondance d'"une certaine Prise de Constantinople dont il a à s'occuper pour Versailles", et demande par ailleurs une entrevue au directeur des musées royaux pour lui soumettre "le croquis du tableau que j'ai à exécuter pour Versailles et dont je voudrais m'occuper le plus promptement possible" sans même en nommer le sujet. Non la détruire, mais perpétuellement la rallumer, parce que le feu intérieur qui la dévore ne s'y manifeste pas suffisamment, et parce qu'il sait que ses couleurs risquent de s'éteindre.

Il veut se brûler lui-même en Sardanapale dans un instant de luxe inouï, dénoncer les noirceurs du monde, et l'éclairer comme une torche, ou si vous voulez comme un phare; la strophe de Baudelaire va nous permettre de planter de sapins toujours verts les collines qui montent au-dessus de Galata, et la musique de Weber y réveillera d'innombrables chasseurs chevaliers errants:
 

"Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,

Ombragé par un bois de sapins toujours vert,

Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges

Passent comme un soupir étouffé de Weber...."


 

14) L'espoir de Byzance

Et le peintre n'a-t-il pas songé à son spectateur, non seulement celui du Salon, et certes pas le commanditaire et son administration, mais à celui qui est encore enfant lorsque lui est en train de peindre, et aux enfants de cet enfant jusqu'à nous-mêmes?

Regardez-le délicieusement esquissé, tranquille dans les bras de sa mère, à peu près à mi-hauteur au bord à droite, entre incendiaire et incendies, impératrices et faubourgs, à l'écart de cette foule d'empereurs qui tombent les uns sur les autres comme les cartes d'un château. J'y reconnais ma préhistoire. C'est le rôle que j'adopte dans cette troupe, et c'est sous ce masque en bourgeon que je vous invite à vous installer.
 
 
 
 

ELOGE DE LA BOITE AUX LETTRES

pour Geneviève Duris
1) Ouverture

Chère Geneviève Duris,

Dans le brouillard du matin le chien signale un événement à la droite de la grille. Le temps de me munir de la menue clef, j'aperçois à peine la voiture jaune qui file vers d'autres logis. Le coeur toujours un peu battant j'ouvre la porte de métal scellée dans la pierre. Oui, aujourd'hui encore, c'est bien la caverne d'Ali Baba, tapissée de joyaux-messages parvenus de divers lointains, bouteilles confiées aux courants d'une mer balisée, tranquillisée jusque dans ses moindres détroits, alors que tant de tempêtes font rage ailleurs.
 
 

2) Fatras

Il convient d'abord de dégager, comme des paquets d'algues, les sédimentations qui risqueraient de cacher les plus précieuses trouvailles. Il y a ces feuilles publicitaires que des exploiteurs d'étudiants leur font déposer pour trois fois rien dans ces fentes qu'ils savent sensibles, ce qui a l'effet de nous dissuader à tout jamais d'acheter les produits qu'ils proposent. Comment le moindre sentiment de qualité en effet pourrait-il cohabiter avec cette grossièreté de propos, cette criaillerie de teintes, ce mépris de l'interlocuteur brutalisé? Impossible dans la plupart des cas d'utiliser ce batelage même pour les plus humbles travaux d'art. La seule purification-rédemption c'est la flamme, quand le matériau du moins n'y est pas trop rebelle, avec l'avantage d'aider à l'embrasement de branches et bûches dans l'âtre lors des fraîches soirées d'hiver.

Publicité particulière, celle de nos hommes politiques qui nous promettent tous de vieilles lunes dont nous ne voudrions à aucun prix, lecture de plus en plus fade et délétère pour laquelle il nous faudrait des lunettes d'éloignement, car nous devons pourtant nous tenir au courant de la sauce verbale avec laquelle on nous enrobe.

Comminatoires, une fois que les personnages sont élus, à défaut d'autres dont nous attendons depuis si longtemps un discours nouveau, les formulaires dont ils nous aspergent, les déclarations à remplir, les convocations, les enquêtes, et bientôt les demandes d'argent, les réclamations, les menaces.

Un peu moins déplaisantes, parce qu'au moins en général cela correspond à quelque chose que nous avons demandé, quelque peu choisi, les factures des commerçants et services.

Trop rarement les quelques chèques qui vont nous permettre d'apaiser cette voracité qui aboie tout autour.

Cartes d'invitation ou de faire-part, imprimés qui nous renseignent sur la vie d'amis parfois inconnus trop émus ou trop pris pour pouvoir s'adresser personnellement à nous.

Et puis les journaux dont on réserve la lecture, toujours partielle, à des moments de relatif loisir.
 
 

3) Enveloppes

Laissant aussi de côté les paquets, lesquels en général ne peuvent se glisser dans la boîte, et qui nous apportent livres, petits cadeaux, épreuves de la part des éditeurs, venons-en à ce qui nous sollicite par-dessus tout cela et qui manifeste son prix par la protection dont l'expéditeur l'a entouré.

Souvent nous reconnaissons l'écriture, et déjà l'autre est présent. Il a mis non seulement notre adresse mais la sienne, ce qui non seulement permet à son message de lui revenir en cas d'erreur, mais aussi nous renseigne sur ses voyages (il n'a pas oublié de la reprendre à l'intérieur pour nous épargner de la rechercher dans nos carnets confusément obèses). Le timbre avec sa dentelure qui le fait irradier sur le papier du fond, est une lucarne donnant sur le pays d'origine. Quelle déception lorsque des administrateurs sans imagination ont réussi à imposer leurs ternes machines si mensongèrement nommées d'affranchissement! Délicates images transmettant le parfum de ces contrées lointaines même lorsque leur sujet est tout autre. A quoi participent les cercles, les ondes, les chiffres de l'oblitération.

Il arrive que le texte interne ait débordé en post-scriptum, que dessins ou collages fassent de la couverture même un message, l'extérieur nous précipitant vers l'intérieur, même si nous désirons contempler quelque temps la façade avant d'ouvrir cette autre porte.
 
 

4) Epîtres

Pour les enveloppes les moins travaillées, nous pouvons dans notre hâte les déchiqueter de nos gros doigts, mais dès qu'elle nous a déjà tenus en haleine, il faut des instruments plus délicats: ouvre-lettre pour les plus raffinés, ou alors couteau de cuisine à bonne pointe que l'on introduit dans un défaut de la cuirasse, dans l'angle de ce lit dont on va séparer les draps.

Délicieuse sonorité du papier qui se déchire en se livrant. Rêverie sur une robe dont on défait tout au long les boutons. Et nos doigts vont pêcher la sirène qui nous appelait depuis l'intérieur de son aquarium, ouvrir les ailes de ce papillon qui nous attendait dans la chrysalide.

Matière, parfum, format, pliage, écriture, disposition, avec formules de politesse au début et à la fin, signatures, adresses, schémas, croquis, collages.

Et tous les accompagnements: documents joints, pétales séchés, boucles de cheveux, sable, photographies, minuscules peintures. Tout cela virevolte et se dispose sur la table comme si l'enveloppe était en miniature une de ces outres dans lesquelles Eole enfermait les vents.

Et le texte passe la tête en quelque sorte à travers tous ces vêtements, accessoires, instruments de démonstration. L'autre est là, déployant grâces et sortilèges par l'intermédiaire de nos mains et regards qu'il hante.

Certes une lecture ne suffira pas.
 
 

5) Échos

Presque toute lettre véritable attend une réponse. Il y a parfois urgence. On envoie au plus tôt le renseignement demandé. Autrement la missive va rejoindre ses soeurs dans une pile de maturation, un cellier de correspondance où elle va développer ses arômes. Elle vit doucement, somnole, nous cligne des yeux, nous fait des reproches jusqu'au moment où nous avons nous-mêmes besoin de lancer notre appel, d'attendre la réponse. Nous n'y tenons plus. La lettre est toute prête dans notre tête, croyons-nous; elle jaillit.

Mais c'est un peu comme le récit de rêve qui s'obscurcit dès qu'on le commence. A peine avons-nous apposé notre signature que nous nous apercevons que ce que nous considérions comme le plus important, nous l'avons justement oublié. On ajoute, on refait; ce sont les annotations de Montaigne, les béquets de Proust. On se décide à fermer l'envelope; mais cela déborde par-dessus. Et puis non, cela ne va pas encore; on rouvre. Cela ne finirait jamais...

Tant pis! Brusquons les choses. Il faut l'envoyer, car on a tant besoin de cette autre lettre que la précédente vous a fait attendre, comme la suivante vous en fera attendre une autre et ainsi de suite, les vôtres n'étant qu'une sorte d'alimentation de la demande, comme la réponse de la section rythmique dans la musique de jazz, qui fait repartir les mélodies des grands solistes.
 
 

6) Dossier

Certains, ainsi Breton, Perros, très soigneux dans leur approche de l'épître reçue, la conservent dans son enveloppe originelle, ce qui a non seulement l'avantage de maintenir à disposition toute l'information que celle-ci comporte et à laquelle on n'a pas forcément prêté attention au premier abord, mais aussi de nous obliger à reproduire tout le mouvement de déploiement d'ailes et de reploiement à chaque consultation, réanimant l'exécution première dans ce théâtre intime de la correspondance.

D'autres, souvent pour des raisons d'espace, préfèrent conserver les documents à plat dans des dossiers où ils s'entassent, recouvrant chaque fois leurs prédécesseurs qui vont se proposer à la relecture chaque fois que le nouveau-venu vient les rejoindre, ce qui le prolonge d'un écho historique, tout un récit se dessinant peu à peu jusqu'à son aboutissement dans quelque bibliothèque, édition parfois, avec détours éventuels dans quelque Musée de la Poste.
 
 

7) Après

Les aménagements humains les plus ingénieux connaissent leur crépuscule, laissant place à des successeurs qui sont quelquefois des progrès au moins à certains égards. Quel que soit notre attachement à la boîte aux lettres de cette fin de siècle, est-il raisonnable de l'imaginer comme inaltérable et indépassable?

Nul ne songerait aujourd'hui à sérieusement regretter les anciennes diligences malgré les opportunités que leurs cahots offraient pour brusquer certaines approches. Nul de nos enfants au siècle prochain ne regrettera sérieusement nos actuels bruyants et polluants véhicules à essence. Les émirs du golfe auront dilapidé depuis longtemps la manne si injustement apportée chez eux par les multinationales qui, méconnaissables, fouetteront alors d'autres chats.

Le téléphone, même avec répondeur, ne permet pas les développements que nous avons esquissés à partir de la boîte aux lettres. Quant au fax ou au courrier électronique, ils n'en sont encore qu'aux premiers balbutiements; il faut attendre qu'ils s'affinent pour nous offrir une boîte aux lettres mutante, en verre et frissons; de l'autre côté de nos oubliettes, une autre caverne d'Ali Baba donnant sur l'air libre.

Je vous prie d'agréer, chère Geneviève Duris, avec tous mes voeux pour l'aménagement de l'exposition et du catalogue, l'expression de mes sentiments les plus cordialement attentifs
 
 

Lucinges, le 20 avril 1994, Musée de la poste

 

LE NOIR ET BLANC

pour H.P.Gassner

 

Quoi de plus séduisant qu'une photographie en couleurs! On en fait de si belles! Et pourtant, c'est certain, tous ceux qui sont photographes dans l'âme gardent une tendresse particulière pour le noir et blanc. C'est de toute évidence d'abord parce que cela leur donne une plus grande impression d'activité. Certes l'on peut travailler sur le cliché couleur, mais les techniques sont si subtiles qu'on préfère ne pas trop s'y risquer; on préfère se fier aux machines. Tandis qu'avec le noir et blanc le laboratoire artisanal est roi. Le photographe y mijote son tirage comme un graveur ou un cuisinier. Il déclare aussi clairement que possible: ceci n'est pas ce que l'on entend d'habitude par photographie, une tranche découpée dans ce que nous voyons, ce que n'importe qui voit. Certes n'importe qui peut appuyer sur le bouton, provoquer le déclic, mais le résultat, dans le noir et blanc, c'est un autre monde, et c'est évidemment cet autre monde qui fascine le photographe.
 
 

C'est une traduction qui certes désigne puissamment son original. La plupart du temps nous ne mettons pas en doute ce qui nous est ainsi représenté; mais dans le processus de traduction il y a d'infinies possibilités d'intervention.
 
 

Dans la photographie en couleurs, même développée, tirée mécaniquement, il y a certes le choix, le cadrage, et le génie s'y manifeste, mais dans le noir et blanc il y a en plus cette élimination de la couleur ou plutôt sa transposition. L'oeil ici doit savoir transformer l'arc-en-ciel en un ensemble de gris qui nous donne l'impression d'être encore plus varié. Comment faire pour que rien ou presque de cette fabuleuse richesse ne soit perdu? Quelle attention faut-il aux grains, aux matières, à tout ce qui va permettre aux différentes plages de l'image de contraster différemment! D'où le sentiment de triomphe lorsque l'épreuve sort de sa cuvette plus colorée que si elle était en couleur.
 
 

Mais il ne s'agit pas seulement de monochrome. Le photographe par ses virages peut nous proposer divers camaïeux: sépia, indigo, lie de vin, mais c'est toujours assez exceptionnel; sa passion, c'est bien la couleur noire, la couleur blanche. Mondrian, à la fin de sa vie, découvre que le noir aussi est une couleur, et pas seulement, comme il l'avait admis si longtemps, une "non-couleur"; mais le photographe l'a revendiqué de tout temps, le blanc aussi, et tous les gris. D'où vient cette fascination?
 
 

Répandue autrefois cette curieuse idée, pourtant démentie par tous ceux qui les racontaient, qu'il n'y aurait point de couleur dans les rêves. C'est qu'on estimait y être en communication avec un aspect à la fois plus passager encore des choses, mais par cela même sans doute, faisant mieux apparaître le permanent: par delà les séductions de la couleur, la solidité de la "valeur". On avait l'impression d'entrevoir le pays des ombres, non point pour en retenir quelque site, mais seulement l'avertissement.
 
 

Certes si le photographe prétend aujourd'hui, comme tous les autres plasticiens, peintres ou graveurs, que le noir et le blanc sont des couleurs "comme les autres", il ne peut plus leur attribuer ouvertement la prééminence qu'on leur accordait comme étant le langage même de la vertu, de la raison, de la lucidité. Nous n'opposons plus désormais Ingres: l'honnêteté-dessin, à Delacroix: la luxure, le faste-couleur. Mais il est certain qu'à travers tout le travail du photographe, d'innombrables représentations anciennes se réactivent, se révèlent, se développent.
 
 

Le noir, le règne de la nuit, la vision la nuit, une partie des cellules rétiniennes cessant de fonctionner à partir du crépuscule, si bien que la couleur a presque disparu (mais elle n'en éclate que mieux lorsqu'elle atteint une certaine intensité: feux d'artifice, enseignes lumineuses ou signaux de circulation), le noir, dans l'occident, le deuil, la couleur de la mort, celle qui boit lumière et chaleur si bien que les missionnaires troquaient leur soutane sévère contre une blanche permettant le jeu des ombres et des reflets. Aujourd'hui les trous noirs, l'avarice, ce qui absorbe sans rendre mais qui sait? le grand creuset, le retour à la matière première des alchimistes, ce à partir de quoi tout peut renaître, et parler.
 
 

Car le noir c'est aussi justement le signe, ce qui se détache le mieux sur un fond bien éclairé, l'ombre de la gravure rendue permanente sur la surface du marbre; c'est la couleur de l'encre, celle qui s'affirme sur le papier blanc.
 
 

Quant à la blancheur, si c'est d'abord ce qui "défend" le papier vierge (et je ne puis m'empêcher d'entendre cet adjectif transparaître sous l'autre dès qu'on me parle de papier "vergé"; et ces verges comment ne pas les identifier à celles qui fustigèrent Adam et Eve chassés du jardin d'éden?), -et les physiciens auront beau me dire que le blanc n'est pas la couleur la plus lumineuse, mais le jaune comme le montrent toutes les études sur les phares des automobiles, -et s'il existe toutes les couleurs d'encre, comme toutes les couleurs de papier, elles sous-entendent en quelque sorte les unes le noir, les autres le blanc-, oui, la blancheur, c'est évidemment pour nous la joie, le mariage, l'épanouissement des fleurs du pommier au printemps après l'exquis embarras rose de ses boutons, tétons et lèvres, mais c'est aussi, -et comment ne pas évoquer ici, ne pouvant le citer encore une fois, l'incomparable chapitre de Melville sur la blancheur de la baleine?- la moisissure, la pâleur, les ossements, les fantômes, le deuil oriental, donc le deuil encore, le noir sur blanc, c'est deuil sur deuil, la négation, le renversement, le négatif, et l'affirmation en quoi celui-ci se transfigure inépuisablement.
 
 

Le noir et blanc, c'est dans le royaume de la photographie, le domaine de la méditation sur la mort et l'écriture. Dans leur laboratoire les héritiers de Niepce voyagent aux sources mêmes de la lumière. Comme l'alchimiste ancien prétendait reproduire dans son athanor, et même accomplir toute l'histoire de l'univers, le photographe quand il s'enfonce dans la retraite du noir et blanc, s'efforce de remonter en rêve et pensée nocturne jusqu'au big bang originel et au-delà, met à l'épreuve les théories des physiciens et cherche par ses images arrachées à l'enfer de la lampe rouge, cette issue que nous appelons tous depuis que nos cellules ont commencé à percevoir à l'intérieur du ventre rouge.
 
 

Lucinges, le 10 avril 1990

 
 

CANTIQUE DE MATISSE

pour Michèle Gazier

 

1) Notre-Dame au mur violet (1902)
 
 

Je suis né le 31 décembre 1869 au Cateau-Cambrésis, une petite ville du Nord. C'était encore le Second Empire. J'ai passé mon enfance parmi les châles des Indes ornés de palmettes et brodés de franges. Puis ma famille s'est installée à Bohain en Picardie pour vendre des graines et des couleurs. La fragilité de ma santé ne m'a pas permis de prendre la succession de mon père comme il l'aurait voulu, et il m'a envoyé à Paris pour y faire les études de droit qui m'ont permis de devenir clerc d'avoué à Saint-Quentin. J'avais bien montré quelque facilité pour le dessin à l'école, mais je songeais si peu à devenir peintre, cela me semblait tellement en dehors de toute vraisemblance, que lors de ce premier séjour dans la capitale, je n'avais éprouvé nul désir de visiter musée ni salon. Un jour pourtant, comme j'attendais au guichet d'une poste, j'avais griffonné presque sans y penser, sur une formule de télégramme, un visage dans lequel j'ai reconnu soudain celui de ma mère comme je ne l'avais jamais vue dans aucune photographie. Et chantait dans mon coeur cette adaptation du Cantique de Salomon: "que tu es belle, Héloïse ma mère, ton souffle a le parfum d'un verger". De retour chez elle, pour ma convalescence après une opération de l'appendicite, elle m'a acheté une boîte de peinture pour me désennuyer. Je me suis donc efforcé de recopier les paysages suisses en chromo qui y étaient joints, et cela m'a donné une clé magique pour quitter ma chambre. Alors j'ai repris le chemin de la capitale et j'ai eu la chance d'y rencontrer à l'Ecole des Beaux-Arts, -j'avais 22ans-, mon maître vénéré Gustave Moreau qui un jour, sur le pont à la sortie d'une classe, m'a dit brusquement: "que cherchez-vous donc? -Je cherche à rendre ce que les maîtres n'ont pas rendu, par exemple ce qui est devant nous (cet ensemble du Pont-Neuf avec ses arbres sur le fond de Notre-Dame dans une enveloppe mystérieuse), cette beauté que les maîtres n'ont pas rendue". Je me suis toujours méfié des paroles, mais cela ne m'a pas empêché de tenter de répondre tant bien que mal aux questions que l'on me posait; je me suis même laissé aller à écrire deux livres: Notes d'un Peintre et Jazz ; et c'est surtout l'écho de tout cela, transcrit aussi fidèlement que possible, que l'on trouvera dans ces strophes.
 
 
 
 

2) Autoportrait (1906)
 
 

Alors j'ai cherché, cherché. Je faisais des copies au Louvre, tant pour vivre avec les maîtres que parce que le Gouvernement en achetait, ainsi le Portrait de Balthazar Castiglione de Raphaël, le Narcisse de Poussin, le Christ mort de Philippe de Champaigne, une nature morte de David de Heem, la Raie de Chardin. Et j'ai continué ma recherche. Un peintre voisin, connaissant Sisley, essayait de peindre comme lui. Je m'y suis mis. Un été nous sommes allés en Bretagne ensemble. La lumière était si belle, mais tellement changeante que cela me décourageait. J'ai cherché encore. Je suis descendu vers le Sud. A Saint-Tropez j'ai fait la connaissance de Signac et de Cross. J'ai essayé de faire comme eux. La lumière était changeante aussi, mais beaucoup plus doucement. C'était comme si j'entrais enfin dans ce monde que j'avais deviné depuis ma chambre de convalescent. Et je me suis lancé dans la couleur comme un animal délivré. Que tu es belle, Amélie mon épouse! ton nombril est une coupe de vin toujours pleine. On nous a traité de fauves, et c'est la résistance même qu'il m'a fallu déployer contre les attaques qui m'a doué d'une santé dont je ne me serais pas cru capable. Mes traits se sont élargis et durcis tout en se mettant à chanter pour m'encourager. J'ai découvert un autre dans mon miroir. Je me suis toujours méfié des miroirs, mais je ne me suis pas privé de les consulter, et l'on en trouvera les renversements dans mes gravures.
 
 
 
 

3) La musique et la danse (1910)
 
 

J'avais salué mes forces nouvelles dans un assez grand tableau célébrant la Joie de Vivre au milieu duquel une ronde de danseurs au loin répondait aux accents de musiciens dispersés parmi des amoureux dans un paysage d'âge d'or. Un collectionneur moscovite, Stschoukine, m'a proposé de décorer l'immense escalier de son palais. Pour le premier étage, il fallait donner un sentiment d'allègement et j'ai représenté la danse. Que tu es belle, Terpsichore, mon inspiratrice! Tes cheveux sont un troupeau de chèvres ondulant sur les pentes. Pour le second étage, comme on était dans l'intérieur de la demeure, dans son esprit et son silence, j'ai imaginé une scène de musique avec des personnages attentifs. S'il y en avait eu un troisième, il aurait été le plein calme, et j'y aurais disposé des gens étendus sur l'herbe, devisant et rêvant. A propos de cette Musique, je vous signale que le commanditaire a fait rajouter un peu de rouge sur le petit flûtiste qui a les jambes croisées, ceci pour cacher le sexe qui était pourtant indiqué avec beaucoup de discrétion. Il suffirait à un restaurateur de prendre un peu de dissolvant comme essence minérale ou benzine, et de frotter un instrant à cet endroit pour que les lignes cachées apparaissent. A ma connaissance, cela n'a pas encore été fait. Je me suis toujours méfié de l'agitation mais je l'ai entretenue dans mon coeur, et l'on en retrouve la flamme dans mes arabesques.
 
 
 
 

4) L'atelier rouge (1911)
 
 

Dans mon atelier le sol est rouge sang de boeuf comme dans les carrelages provençaux; le mur est rouge; c'est comme si le sang s'était infiltré pour tout teindre; les meubles sont rouges entourés d'un fil d'or mat. Ce rouge est comme une nuit chaude à l'intérieur de laquelle, venant de la fenêtre à gauche, une intense lumière fait naître ou plutôt ressusciter les autres objets. Il y a sur la commode plusieurs pots dont l'un est rempli de pinceaux devant une frise que l'on dirait en marbre noir et or comme le manteau d'une cheminée, qui passe derrière l'horloge dont on voit l'écran mais pas les aiguilles. Il y a la toile rayée du transatlantique à demi replié près d'une de mes assiettes blanches et bleues sur la table à droite. Il y a une jarre qui vient aussi des bords de la Méditerranée. On dit que c'est mon atelier de Clamart, mais j'ai tout fait pour y reconstituer la lumière d'ailleurs. Il y a deux de mes sculptures sur des selles de modelage et la table à gauche plus près, une troisième autour de laquelle une liane de capucine venue d'une fiasque vert sombre à long col tourne amoureusement. Que tu es belle, Marguerite, ma fille! tes dents sont un troupeau de brebis tondues qui remontent du bain. Il y a sur la même table un grand verre transparent, un des plats que j'ai décorés d'une femme comme si c'était elle qui offrait toute la nourriture, qui la produisait, à demi dressée sur un socle noir, près d'une boîte de crayons dont deux sont déjà sortis. Il y a les tableaux encadrés ou non qui sèchent en attendant l'approbation finale: trois femmes au bord de la mer, je l'ai appelé le Luxe , un satyre épiant une nymphe dans la forêt, un pot de cyclamen sur une table ronde, un marin accoudé, deux grands nus, un brin de paysage, une petite aquarelle sans doute dans son passepartout. Il y les oeuvres passées, toile retournée, montrant leurs chassis, et les cadres prévus pour des tableaux futurs. C'est là que je m'efforce de vivre et d'inventer, au milieu du tintamarre et de la menace, un monde de volupté calme. Je me suis toujours méfié des maîtres, mais je les ai passionnément interrogés, et l'on trouvera leurs leçons dans toutes mes audaces.
 
 
 
 

5) Triptyque marocain (1912)
 
 

J'ai fait naturellement mes premiers voyages outremer en bateau, mais dès que j'ai vu des avions j'en ai rêvé. Un simple saut à Londres nous donne une révélation du monde que notre imagination ne pouvait nous faire pressentir. En même temps qu'il nous ravit, le sentiment de notre nouvelle situation nous humilie par le souvenir de soucis et d'ennuis par lesquels nous nous sommes laissés troubler sur cette terre que nous apercevons au-dessous de nous, à travers les trous de la plaine des nuages que nous dominons, alors qu'il existait ce milieu enchanteur dans lequel nous sommes. Que tu es belle, Zora, ma serveuse! tes lèvres sont un fil d'écarlate. Et lorsque nous serons revenus à notre modeste condition de piétons, nous ne sentirons plus le poids du ciel gris peser sur nous, car nous nous souviendrons que derrière ce mur facile à traverser il existe la splendeur du soleil ainsi que la perception de l'espace illimité dans lequel nous nous sommes sentis un instant si libres. Ne devrait-on pas faire accomplir un grand voyage en avion aux jeunes gens ayant terminé leurs études? Je me suis toujours méfié des récits d'autrui, mais je suis parti sur leurs traces, et l'on retrouvera leur mouvement dans mes lignes.
 
 
 
 

6) Le café arabe (1913)
 
 

Il y avait eu la grande exposition d'art musulman au pavillon de Marsan, mais si je suis allé au Maroc, c'était aussi à la poursuite de Delacroix et de Loti, et j'ai trouvé les paysages exactement tels qu'ils les avaient décrits. Un matin, à Tanger, je montais à cheval dans une prairie, les fleurs venaient jusqu'à la bouche de ma monture. Je me demandais où j'avais déjà connu pareille expérience. C'était en lisant une description de Loti dans Au Maroc. Que de difficultés au début pour voir dans cette luxuriance, dans cette lumière tellement douce, tout autre que celle de la Méditerranée! Que tu es belle, Nezy, mon orientale! ta conversation est un alcool exquis. Voici la terrasse d'un petit café avec des fainéants alanguis devisant vers la fin du jour. Il y avait des pastèques et des coloquintes, mais j'ai fait disparaître tout cela. Il y avait beaucoup de noir, mais il ne reste plus que celui des arcades. Tout autour c'est comme une balustrade de terre et d'or; les jambes, les mains et visages, même les yeux sont de la même argile d'or que le narguilé ou le petit vase dans lequel trois roses captent les derniers éclats du soleil, près de la sphère transparente où ils contemplent sans se lasser la gravitation des poissons de sang. Je me suis toujours méfié de la paresse, mais j'en ai cultivé la nostalgie, et l'on en retrouve la patience dans ma méthode.
 
 
 
 

7) Porte-fenêtre à Collioure (1914)
 
 

C'est la guerre. C'est encore cette question de santé qui m'oblige à rester à l'arrière. Je ne suis pas dans les tranchées, mais quand même. Les camarades sont moins seuls. J'aurais envie de rester toute la journée à attendre les communiqués, mais je ne peux pas. Que tu es belle mais terrible, Hélène, fauteuse de trouble, par qui tant d'amis ont péri! ton cou est une forteresse d'ivoire. Sans nouvelles de ma famille, angoissé à cause de l'attente continuelle dans laquelle on vit, du peu qu'on sait, du fait que l'on nous cache évidemment beaucoup, incapable de m'absorber souvent dans une oeuvre de longue haleine, je vais faire du paysage pour retrouver un peu de calme. Voici par exemple une porte qui donne sur des ténèbres. Elle est assez semblable à celle de mes années d'enfer dans l'étude de maître Derieu, avoué à Saint-Quentin, avec sa plaque de cuivre qui disparaissait dans l'ombre quand on l'ouvrait sur une seconde porte à panneau vitré mais que l'obscurité habituelle rendait opaque. Ici je n'ai ouvert qu'une seule porte et je suis incapable d'ouvrir l'autre. Il faut que les mobilisés le fassent pour moi tandis que je prépare leur retour. Je me suis toujours méfié des discours politiques et je n'ai que trop souffert de leurs effets; on trouvera cette hantise dans mes silences.
 
 
 
 

8) Intérieur au violon (1918)
 
 

La fenêtre se rouvre enfin. Je suis venu à Nice pour soigner une bronchite. Il y a plu tout un mois et j'allais m'enfuir, mais soudain le Mistral a chassé les nuages et je me suis installé dans un vieil et bon hôtel, disparu désormais, avec ses jolis plafonds à l'italienne et de magnifiques carrelages. La lumière qu'on avait à travers les persiennes venait d'en-dessous comme d'une rampe de théâtre. Que tu es belle, Eurydice, ma retrouvée! tes hanches sont un collier de fête. Ici c'est la richesse et la clarté argentée de la lumière qui joue le premier rôle; c'est avec la couleur qu'on la traduit, mais celle-ci ne vient qu'après. Il faut avant tout sentir cette lumière, l'avoir en soi; les moyens peuvent être paradoxaux, le résultat seul compte. Etant pris par la lumière, je me suis souvent évadé en esprit du petit espace au fond du tableau pour sentir au-dessus de moi, au-dessus de tout motif, atelier, maison même, un espace cosmique dans lequel on ne sentait pas plus les murs que le poisson dans la mer. Aussitôt les différences du noir au blanc s'allègent, et les parties d'ombre ne sont plus profondes comme des tombeaux. Du noir jaillit une lumière. Je me suis toujours méfié de la Méditerranée, mais je l'ai choisie, et l'on retrouve ses murmures dans mes plages.
 
 
 
 

9) Les deux odalisques (1921)
 
 

Les fenêtres m'ont toujours intéressé, car elles sont un passage entre l'extérieur et l'intérieur. Quant aux odalisques, si chères à Ingres et Delacroix, je les avais vues au Maroc, et j'ai pu les mettre dans mes toiles sans faux-semblant à mon retour en France. Que tu es belle, Henriette, mon odalisque! tes seins sont deux faons paissant parmi les lys. De neuf heures à midi, première séance. Je déjeune. Ensuite je fais un bout de sieste, et je reprends mes pinceaux à deux heures de l'après-midi jusqu'au soir. Chaque dimanche je suis obligé de raconter toutes sortes de craques aux modèles. Je leur promets que c'est la dernière fois que je les supplie de venir pour ce jour-là. Naturellement je les paie le double. Enfin, quand je ne les sens pas convaincues, je jure de leur donner campos dans le courant de la semaine. "Mais, Monsieur Matisse, voilà des mois que ça dure et je n'ai jamais eu un seul après-midi de congé". Les pauvres! Elles n'y comprennent rien. Quand j'habitais l'hôtel de la Méditerranée, la Bataille des fleurs était pour moi presque un supplice. Toutes ces musiques, ces voitures et ces rires sur la Promenade! Les petites n'y étaient plus. Alors je les ai installées à la fenêtre et je les ai peintes de dos. Quant au violon, non seulement j'en jouais un peu quand j'étais jeune, mais je me suis mis à l'étudier très sérieusement à la fin de la première guerre. C'était naturellement un peu tard. Aussi je préfère désormais écouter les autres en jouer. La musicienne tient mon rôle. Une fois j'ai fait une séance avec une anglaise. Ses beaux yeux changeants que j'avais vus noisette le jour précédent, ont foncé peu à peu tandis qu'une rougeur lui colorait le visage, jusqu'à avoir exactement le ton des miens. Jamais je n'arriverais à rendre l'harmonieuse saveur qui unissait ses yeux, ses lèvres et la courbe si tendre de son menton. Elle était devant moi comme un petit pigeon ému dans ma main. Mais elle avait pris mes yeux, ou plutôt soudain c'était moi qui regardais au travers des siens. Je me suis toujours méfié des modèles, mais je n'ai jamais pu m'en passer, et l'on retrouve leurs moues dans mes dessins.
 
 
 
 

10) La danse de Merion (1932)
 
 

J'aime beaucoup la danse. C'est avec elle qu'il m'est facile de vivre. Lorsqu'il m'a fallu composer une danse pour Moscou, j'ai simplement été au Moulin de la Galette le dimanche après-midi, et j'ai regardé la farandole très gaie qu'il y avait souvent en milieu ou fin de séance. Les danseurs se tiennent par la main, courent à travers la salle, entortillent les gens qui sont un peu égarés. Elle était en moi cette danse, et encore pour celle que m'a demandé le docteur Barnes, l'inventeur de l'Argyrol, qui a mis tant de bâtons dans les roues par la suite aux gens qui voulaient voir non seulement mes oeuvres mais tant d'autres, et qui m'a fait franchir pour la seconde fois l'Atlantique. Que tu es belle, ma noire ou blanche américaine! tes joues sont des moitiés de grenades à travers ton châle. La lumière de New York est exceptionnellement belle, et puis ces tours, ces masses qui s'élèvent dans cette lumière comme des cristaux! Les gratte-ciel ne sont pas du tout ce qu'on se figure d'après les photographies. A partir du dixième étage, c'est le ciel qui commence parce que la maçonnerie est déjà mangée par la lumière. Souvent les bâtiments modernes sont parcourus de la base au sommet par de grandes nervures brillantes d'aluminium qui font saisir la proportion d'un seul coup sans la décomposer, comme un miroir d'eau. La dégradation du ton qui s'évanouit en prenant la douceur de la matière céleste avec laquelle il se confond, procure au passant une sensation d'allègement et de délivrance. Je me suis toujours méfié des hommes d'affaires, mais j'ai profité des occasions qu'ils m'offraient, et l'on retrouve quelque chose de leurs ruses dans mes détours.
 
 
 
 

11) Nu rose assis (1935)
 
 

Mes modèles, figures humaines, ne sont jamais des figurantes dans un intérieur. Elles sont le thème principal de mon travail. J'en dépends absolument. Je les observe en liberté, dans leur abandon, puis je me décide à fixer la pose qui convient le mieux à leur naturel. Je garde souvent ces jeunes filles plusieurs années. Mes signes expriment leur état d'âme auquel je m'intéresse inconsciemment. Leurs formes ne sont pas toujours parfaites, mais si expressives! L'intérêt qu'elles m'inspirent se voit souvent par des lignes ou des valeurs spéciales répandues sur toute la toile ou le papier, et qui forment son orchestration, son architecture. Que tu es belle ma Léda! Ton ventre est un monceau de froment. Et moi je deviens cygne. C'est de la volupté sublimée, pas encore perceptible pour tout le monde. A mon âge! Dans ma condition, que va-t-on penser de moi? Et pourquoi? Je n'ai que 65 ans. Ne peut-on garder jusqu'au dernier jour une imagination jeune et ardente. Pourquoi, puisque ma sensation de fraîcheur, de beauté, de jeunesse est restée la même qu'il y a 30 ans devant les fleurs, un beau ciel, un arbre élégant, devrait-elle se modifier devant une jeune fille? Ce qui fait l'heureux temps de la vieillesse, c'est qu'on y est plus sensible aux parfums. Je me suis toujours méfié des dieux, mais je les ai célébrés, et l'on reconnait leurs grâces dans mes trouvailles.
 
 
 
 

12) Le rêve (1940)
 
 

De nouveau la guerre. Il y a ici un tel cafard, une angoisse générale qui vient de tout ce qui se dit et répète sur la prochaine occupation de Nice que j'en suis très affecté par contagion et que mon travail est particulièrement difficile. Heureusement je viens de finir presque un tableau commencé il y a un an et que j'ai mené à l'aventure -en somme chacun de mes tableaux est une aventure. D'abord très réaliste, une belle brune dormant sur ma table de marbre au milieu de fruits, est devenue un ange qui dort sur une surface violette -le plus beau violet que j'aie vu, -ses chairs sont de rose de fleur pulpeuse et chaude -et le corsage de sa robe a été remplacé par une blouse roumaine ancienne, d'un bleu pervenche pâle très très doux, une blouse de broderie au petit point vieux rouge qui a dû appartenir à une princesse, avec une jupe d'abord vert émeraude et maintenant d'un noir de jais. Que tu es belle, ma messagère au bois dormant! tes yeux sont des colombes derrière leurs paupières. Et elle rêve d'un prince français prisonnier d'antan dont j'ai lu et relu les poèmes pour en faire un choix. Je me suis toujours méfié de la littérature, mais je ne l'ai pas seulement illustrée, je l'ai soigneusement, amoureusement recopiée, et l'on en trouve l'émerveillement dans mes thèmes.
 
 
 
 

13) Polynésie (1946)
 
 

Nice - le Havre - New York. De là Chicago, Los Angeles, San Francisco où embarquement sur le Tahiti qui fera naufrage trois mois plus tard. C'était il y a déjà des années. Avant même l'installation de la danse à la Fondation Barnes. Plusieurs semaines sur une île de corail près de Tahiti. J'avais grande envie de connaître la lumière de l'autre côté de l'équateur, de prendre contact avec les arbres de là-bas. Que tu es belle, Nausicaa basanée, ma joueuse nageuse! tes yeux sont des piscines près de la porte de l'enceinte. La lumière des îles est un gobelet d'or profond dans lequel on regarde. Les feuilles des hauts cocotiers retroussés par les alisés faisaient un bruit soyeux posé sur le grondement de fond d'orchestre des vagues de la mer qui venaient se briser sur les récifs alentour. Je me baignais dans le lagon, nageais autour des couleurs des coraux soutenues par les accents piquants et noirs des holothuries. Je plongeais la tête dans l'eau transparente sur le fond absinthe, et brusquement la relevais au-dessus de l'eau et fixais l'ensemble lumineux. Maintenant je suis à Vence qui me paraît si loin de Nice que je place au milieu de ce grand voyage d'une heure tous mes souvenirs de Tahiti. Ce matin, me promenant devant chez moi, en voyant toutes les jeunes filles, femmes et hommes courir à bicyclette vers le marché, je me croyais à Tahiti. Lorsque la brise m'apporte une odeur de bois ou d'herbes, c'est celle du bois des îles. Je me suis toujours méfié des médecins, mais il m'a bien fallu en passer par eux, et l'on trouve le résultat de leurs médications dans ma verdeur.
 
 
 
 

14) La chapelle de Vence (1950)
 
 

Les panneaux qui ont suscité de tels étonnements, sont constitués de grands carreaux de terre cuite émaillée en blanc et portant des dessins noirs filiformes d'une densité formant équilibre avec les vitraux du mur opposé qui vont du sol jusqu'au plafond et qui expriment une idée de feuillage d'un arbre caractéristique de la région: le cactus à palettes garnies d'épines, fleurissant jaune et rouge. Ces vitraux sont composés de verres de trois couleurs bien décidées: bleu outremer, vert bouteille tout à fait limpides, et jaune citron, celui-ci dépoli pour arrêter l'esprit du spectateur, le retenir à l'intérieur de la chapelle, formant ainsi le premier plan d'un espace qui va se perdre dans les jardins environnants. Vue de l'intérieur, une personne qui s'y promène, même très proche, semble appartenir à un autre monde. Que tu es belle, Marie, ma soeur et mère infirmière! Ton torse est un palmier. Le panneau de Saint Dominique et celui de la Vierge à l'Enfant ont un caractère de tranquille recueillement, tandis que celui du Chemin de Croix est tempêtueux. J'avais d'abord fait une procession avec les stations, mais je me suis trouvé si empoigné que j'ai bouleversé l'ordonnance, devenant ainsi comme le principal acteur de ce drame. Je me suis toujours méfié des églises, mais j'ai fini par en construire une, et l'on en retrouve l'irradiation dans mes découpages.
 
 
 
 

15) La tristesse du roi (1952)
 
 

Cloué dans mon lit, octogénaire, lors de mes quelques fenêtres de santé, parmi les douleurs et soucis, je fais défiler souvenirs et lectures comme ces feuilles de papier découpé avec lesquelles je compose un roi triste avec un personnage grattant une espèce de guitatre de laquelle s'échappe un vol de pépites faisant le tour de la composition pour aboutir en masse autour d'une chanteuse danseuse. Que tu es belle, Abisag, ma consolatrice! ton visage se perd dans les cieux. On lit au début du Livre des Rois que David étant avancé en âge ne parvenait plus à se réchauffer. Alors on lui trouva une jeune fille extrêmement belle qui le soigna et servit, mais qu'il ne la connut pas. Ainsi le musicien, c'est le roi quand il était jeune; cette guitare ou théorbe que je lui ai mis entre les mains est à mi-chemin entre sa harpe et mon violon d'antan. Le vieil accroupi a perdu sa couronne et ne peut plus que se plaindre et s'émerveiller à la fois, tenant sur ses genoux son dauphin Salomon. Quant à ces notes lumineuses qui s'échappent aussi bien des efforts du vieillard que de l'instrument du jeune homme, ce sont tous les dessins dont je rêve et que je ne pourrai plus exécuter car la mort viendra me prendre le 3 novembre 1954. Je me suis toujours méfié du vieillissement, mais il m'a bien fallu le traverser, et l'on trouvera sa maturation dans les arômes des celliers de ma Jérusalem céleste.
 
 
 

SUGGESTIONS POUR L'ILLUSTRATION
 

L'idéal naturellement, c'est d'avoir une double page pour chaque oeuvre étape qui doit obligatoirement être reproduite en couleurs. En outre, pour donner idée de l'extraordinaire acharnement qui se cache sous l'apparente facilité de Matisse, j'aimerais que chacune soit accompagnée d'une ou deux autres en plus petit, dont la plupart seraient en noir et blanc.

Je donne les pages du livre de Pierre Schneider (PS) où ces oeuvres sont reproduites. Il n'est évidemment pas complet.
 

1) Notre-Dame au mur violet, p. 129
 

N'est malheureusement pas en couleurs dans PS, et comme cela appartient à une collection privée, ce sera peut-être difficile à obtenir. On peut le remplacer par vue de Notre-Dame, p.117
 

Accompagnement: l'atelier de Gustave Moreau, p. 53, d'autres vues de Notre-Dame.
 

2) Autoportrait, p.276
 

Accompagnement: la Fenêtre, p.221 (doit être en couleurs), ou des dessins de l'époque.
 

3) La Musique et la Danse, p.285, 286, 287
 

Accompagnement: la Joie de vivre, p.243, nécessairement en noir parce que c'est à la Fondation Barnes, mais cela reste très parlant. Le portrait de Stschoukine p.136
 

4) L'Atelier rouge, p.347
 

Accompagnement: le Cyclamen, p.389 (en couleurs), figure décorative, p.549
 

5) Triptyque marocain, p.460, 461
 

Accompagnement: dessins du Maroc
 

6) Le Café arabe, p.471
 

Accompagnement: les Coloquintes, p.395 (couleurs)
 

7) Porte-fenêtre à Collioure, p.447
 

Accompagnement: le Coup de soleil, p.485 (couleurs)
 

8) Intérieur au violon, p.79
 

Accompagnement: dessins de chapeaux à plumes,p.498, 499
 

9) Les deux Odalisques, p.295
 

Accompagnement: dessins d'odalisques
 

10) La Danse (de Merion, 1 ou 2 selon les auteurs, 1 chez PS), p.616,617
 

Accompagnement: esquisses au musée de Nice (couleurs), ou bien la version définitive chez Barnes, en noir, mais on a la couleur avec l'autre
 

11) Nu rose assis, p.365
 

Accompagnement: Jupiter et Léda, p.151 (couleurs), quelques étapes antérieures du tableau, p.364
 

12) Le Rêve, p.67
 

Accompagnement: une ou plusieurs doubles pages des poèmes de Charles d'Orléans, avec écriture bien lisible (en couleurs si possible)
 

13) Polynésie, le ciel, p.669
 

Accompagnement: Polynésie, la mer (non reproduit dans PS, mais se trouve à Pompidou), Océanie, le ciel (id.), Océanie, la mer, p.667
 

14) La Chapelle de Vence, p.685
 

Accompagnement: dessins préparatoires, en particulier ceux pour le Chemin de croix , par exemple p. 597, 679, qui montrent un aspect très peu connu du génie de Matisse
 

15) La Tristesse du Roi, p.694
 

Reproduit en noir dans PS, mais se trouve à Pompidou
 

Accompagnement: la piscine, p.698, 699 (en couleurs si possible), Jérusalem céleste, p.23 (obligatoirement en couleurs)
 
 
 

VERS LE JARDIN DES HESPÉRIDES

pour Philippe Cardinal

 

1) La porte du soir
 
 

Tanger, changer.

On était fin de siècle, on voulait s'assumer décadent; mais le double zéro avait sonné. L'exposition universelle avait déployé ses palais. La débâcle s'était transfigurée en belle époque. La nef de Paris déployait ses étendards. On croyait donc à un nouveau départ, une nouvelle jeunesse. Au lieu de couleur mijotée dans les cuisines des écoles, on l'utilisait au sortir du tube. C'étaient les cris de la couleur crue, la joie de vivre, la musique et la danse. Au soleil ranimé pouvaient se déployer luxe, calme et volupté.
 
 

Tanger, danger.

Pourtant sous la surface des fissures s'allongeaient, se ramifiaient, s'écartaient, des grondements et des stridences se multipliaient. La paix impériale que l'on venait de célébrer semblait de nouveau menacée. Les Balkans étaient en fièvre, la Russie vacillait, l'Allemagne redevenait provocante, en Afrique les tribus du sud s'agitaient. Au milieu de beaux discours les gouvernements promettaient leur aide, leur protection. Où trouver un lieu d'asile et d'observation? Continuer de poursuivre le bonheur, certes; mais cela devenait de plus en plus difficile; il fallait une véritable ascèse pour ne pas succomber aux tentations des faux prophètes.
 
 

Tanger, franger.

Non pas dans la profondeur marocaine, à Marrakech ou Taroudant, mais dans le vestibule; en Afrique, mais le plus près possible de l'Europe pour pouvoir écouter celle-ci mieux encore. Entre deux continents et entre deux mers, la Méditerranée, l'Atlantique, pour sentir les courants, les passages entre la vieille culture classique, Rome et la Grèce, avec l'Orient qui l'irise, et l'Atlantique bien arpenté depuis quelques siècles, avec ses civilisations englouties et ses extraordinaires possibilités: gratte-ciel, machines agricoles, inventions de toute sorte, une certaine liberté.
 
 

Tanger, toucher (tangere).

Donc aux aguets dans un observatoire ouvert aux quatre vents, que d'autres plus tard choisiraient de nouveau comme refuge pour y expérimenter d'autres façons de vivre et de parler. Un endroit d'où l'on peut faire des comparaisons, juger, une sorte de roc pierre-de-touche.
 
 

Tanger, planer.

Quand le ciel se charge, on recherche les éclaircies. Pour celui qui a passé son enfance dans le nord de la France, quelle envie de se situer, au moins provisoirement, de l'autre côté des nuages. Et si ce sont les nuages qui vous accueillent à l'arrivée, quelle impatience de les voir se dissiper! Même si l'azur, au niveau de la mer, ne peut être aussi profond que dans les montagnes, comme il règne quand il se découvre, répercuté par tous ces miroirs marins. L'enfant frileux cherche la chaleur du beau temps, un bleu plus sûr que celui qu'il voit et qui l'envahit, une sorte d'indigo, une teinture philosophale dans laquelle se baigner pour conserver sa vaillance et son acuité. Il faudrait pouvoir caresser les nues, découper des nus dans le bleu du ciel.
 
 

Tanger, plonger.

C'est un baptême dans la lumière qui, dans les meilleurs moments vient de partout, réfléchie par les murs et les yeux. Comme beaucoup d'autres à cette latitude, c'est un pays où les ombres sont bleues, la nuit est bleue, le rouge même devient bleu, où l'idée que le sang est bleu, celui des nobles et des veines, devient miraculeusement vraisemblable, où tout l'arc-en-ciel se lave dans le bleu de la continuité, de la permanence, de l'obstination, de la résistance. Les choses et les gens font peau neuve malgré toutes les éruptions dans les rayons mobiles de la rose des vents.
 
 

Tanger, étranger.

C'étaient les colonnes d'Hercule, c'étaient les portes du soir derrière lesquelles le soleil allait sombrer pour rejaillir une nuit plus tard de l'autre côté du monde. C'était le pays de l'étoile du soir, Hesperus, le jumeau masculin de Vénus. Ils étaient tous deux nés de la mer, mais elle était fille de Zeus, dieu de l'Olympe et de nombreuses autres montagnes à l'orient de la méditerranée, lui fils d'Atlas, la grande montagne de l'occident. De son mariage avec la nuit il avait eu trois filles, les Hespérides qui, dans leur archipel d'extrême occident, gardaient les pommes d'or. On identifie leurs îles aux Canaries, et plus tard, Breton, invité par Dominguez, y découvrira l'enchantement d'un jardin rêvé depuis l'enfance.
 
 

Tanger, voyager.

Si l'on continue vers l'ouest on accompagne la course du soleil, on retarde la tombée de la nuit comme le savent bien les usagers actuels des compagnies d'aviation. On peut s'installer dans le crépuscule au delà des nuages dont on admire au-dessous de soi le flamboiement. On peut rester comme Moïse à contempler de loin la terre promise, ici les îles des bienheureux, à s'en approcher mentalement jusqu'à ce qu'on soit capable de faire enfin le voyage avec profit, d'aller jusqu'à Tahiti pour dialoguer avec Gauguin sans faux-semblant.
 
 
 
 

2) La domesticité cordiale
 
 

Dans les anciens pays coloniaux ou qui allaient le devenir pour quelque temps, le sentiment d'exil éprouvé par le métropolitain était compensé par une relation de confort humain. Même si l'on n'était pas très riche, on pouvait disposer de nombreux serviteurs, ce qui dans la France d'alors devenait déjà difficile, et c'est le plus souvent par leur intermédiaire qu'il y avait une véritable liaison à la population, au pays.
 
 

Les choses se passaient généralement dans le sourire. Le jeune bourgeois expérimentait alors quelque chose de ce qu'avait pu être une liaison féodale. Pourvu qu'il ait droit à quelque respect, le domestique adoptait en quelque sorte son nouveau maître comme un membre de sa famille, lui apportant non seulement une prestation, mais une vénération enrichissante. Naturellement de nombreux malentendus venaient gâcher parfois ces harmonies précaires.
 
 

La maison ancienne était fermée, avec une cour carrée au milieu, un patio parfois agrémenté d'une fontaine et d'un palmier, un grand pan de ciel avec une illumination s'enfonçant jusqu'au sol aux heures les plus chaudes, puis remontant peu à peu jusqu'à la terrasse. Les propriétaires ou locataires, surtout les femmes, sortaient peu, allaient se voir dans leurs demeures, tandis que les domestiques faisaient perpétuellement communiquer l'intérieur et l'extérieur.
 
 

La langue joue d'ailleurs à cet égard un rôle essentiel. Le voyageur en général ignore tout de celle du lieu. Il réussit à communiquer aux domestiques qui lui permettent de vivre, une partie de la sienne. Il établit un pont sur le détroit. Il accueillera aussi quelques mots de l'autre; un jargon fleurira comme une embrasure.
 
 

Bien sûr il y a aussi la porte, mais aménagée de telle sorte, avec chicane, qu'on ne puisse rien observer de la vie intime, et la fenêtre avec ses moucharabiés, grillages plus ou moins raffinés mais toujours conçus pour que la vue ne passe que dans un sens.
 
 

Depuis les terrasses on peut apercevoir d'autres terrasses avec les ouvertures de leurs cours comme des puits, souvent toute la ville et son environnement de mer et montagnes, espace fermé lui aussi par son enceinte avec ses porches souvent fermés la nuit, ouvrant sur le lointain par son port.
 
 

Le peintre, même s'il dispose dans son hôtel d'une fenêtre à l'européenne, a besoin s'il veut sortir d'une vision par trop touristique, de l'intermédiaire de quelques domestiques et, si tout se passe bien, de leurs familles, pour avoir une vue différente, profiter véritablement des vertus du lieu. Il lui faut les yeux de ses servantes. Si l'une d'entre elles lui sert de modèle, ce dont pourront s'offusquer de rigoureux pères ou frères, il s'agit d'une séance initiatique d'échange des regards. Pour que je me trouve véritablement à Tanger il faut que tu me prêtes tes yeux. Je t'offre les miens pour que tu puisses voir enfin non seulement comment je t'ai vu, mais comment tu m'as fait voir.
 
 
 
 

3) odalisques
 
 

Qu'il y ait érotisme, séduction, approche passionnée de l'autre dans cette peinture, c'est l'évidence même; par contre une sorte d'invincible chasteté illumine le peintre Don Juan. Ainsi, dans l'irisation du monde oriental-occidental, si les domestiques sont maghrébins, les odalisques sont toutes de race blanche, ce qui prolonge une longue tradition.
 
 

Lors d'une visite au Louvre, l'oncle Octave, chez Klossowski, médite sur le grand tableau d'Ingres:
 
 
 

"La Grande Odalisque d'Ingres se situe dans une région de paix qui provoque les ressentiments des misérables que nous sommes. La mise en scène d'"atelier" qui l'entoure -nous ne voulons pas penser plus loin- et qui n'en suggère pas moins la somptuosité, blessante pour nous, du potentat absent, cette mise en scène est encore la seule chose propre à nous rassurer contre cette "irréalité" qui insulte à nos quotidiennes misères. "Ce n'est qu'un moment d'atelier..." Pauvres que nous sommes! C'est bien le luxe du potentat absent qui enveloppe jalousement cette merveilleuse créature; nous la voyons ici en "vacance", souveraine dans son repos, le front pur, nous offrant pour quelques instants la splendeur dorsale de sa taille interminable, de ses flancs prodigieux, de ses fesses et de ses jambes qui nous laissent hébétés..."

 

Certes, si le potentat lui fait signe, à l'intérieur de ce harem fantasmatique, la belle passera de la condition de reine à celle d'esclave, d'objet passif de jouissance, mais ce potentat même, deviné, est l'incarnation de l'interdit qui nous frappe. "Ne touchez pas". Le vernis de la peinture met cette odalisque dans une vitrine infranchissable au moins pour nous. Pour que la vue puisse durer, il faut que le peintre soit capable de se retenir. Et c'est pourquoi l'odalisque pour jouer son rôle de révélatrice d'une "vacance" ou d'un loisir perdu, n'a nul besoin d'être entièrement nue. Plus elle est dévêtue plus elle devient hiératique, se transforme en idole intouchable elle-même et qui fait ruisseler ses prestiges sur toutes ses compagnes, les sauvant de la mort comme Schéhérazade.
 
 

Dans le Voyage en Orient Gérard de Nerval, lorsqu'il se promène dans les nuits de Constantinople-Istanbul, nous introduit au milieu du quarttier grec dans une maison soigneusement obscure à l'extérieur. C'est un café, le "Frascati" de Péra, mais à l'intérieur duquel est aménagé une sorte de "musée des beautés naturelles" pour reprendre l'expression de Charles Fourier.
 
 
 

"La troisième pièce décorée, qui dans nos usages représenterait le salon, était meublée de divans couverts de soie aux couleurs vives et variées. Sur le divan du fond trônaient quatre belles personnes qui, par un hasard pittoresque ou un choix particulier, se trouvaient présenter chacune un type oriental distinct."

 

Mais ce sont quatre orientales "blanches", lesquelles étaient particulièrement recherchées dans les sérails. Cette lumière se décompose dans une sorte de prisme quadrangulaire lié aux points cardinaux. Nous admirons ainsi une Circassienne, une Arménienne, une juive et une grecque. Soirée charmante, légèrement troublée par une descente de police pour pimenter et émoustiller les rêveries; mais nous sommes dans l'atelier ou le musée de la vertu:
 
 
 

"Ce mélange de civilisation et de traditions byzantines n'est pas le moindre attrait de ces nuits joyeuses qu'a créées le contact actuel de l'Europe et de l'Asie, dont Constantinople est le centre éclatant, et que rend possible la tolérance des Turcs. Il se trouvait réellement que nous n'assistions là qu'à une fête aussi innocente que les soirées des cafés de Marseille. Les jeunes filles qui concouraient à l'éclat de cette réunion étaient engagées, moyennant quelques piastres, pour donner aux étrangers une idée des beautés locales. Mais rien ne laissait penser qu'elles eussent été convoquées dans un autre de but que celui de paraître belles et costumées selon la mode du pays. En effet, tout le monde se sépara aux premières lueurs du matin, et nous laissâmes le village de San Dimitri à son calme et à sa tranquillité apparentes. -Rien n'était plus vertueux au-dehors que ce paysage d'idylle vu à la clarté de l'aube, que ces maisons de bois dont les portes s'ouvraient çà et là pour laisser paraître des ménagères matinales."

 

C'est seulement de retour en Europe que le peintre passera de la servante à l'odalisque. Il rapporte de Tanger, puis d'autres voyages, un écrin de tissus, de faïences, de grilles, d'objets divers qui lui permet d'établir une continuité absolue entre la femme et son environnement. L'arabesque entraîne leur immobilité dans une danse qui les révèle en les protégeant. C'est comme si le poisson rouge pouvait s'identifier tellement à la paroi de son bocal qu'il lui devenait possible de passer à l'extérieur à sa volonté. Elles font rouler vers nous leurs pommes d'or, narguant le dragon ancestral qui les épie.
 
 
 
 

4) Palmes
 
 

La fête que nous appelons dimanche des rameaux, s'appelle dans d'autres langues dimanche des palmes. Tout autour de la Méditerranée on tresse des palmes pour ce jour-là.
 
 

C'est d'abord un emblème guerrier, la marque de la victoire. Cela deviendra la récompense d'un combat spirituel, mais avec des sanctions physiques; c'est donc l'insigne du martyre. D'une façon dégradée nous parlons encore de palmes olympiques ou académiques.
 
 

C'est avec Baudelaire que le mot va prendre un caractère voluptueux, en faisant de l'objet un éventail, ce qui n'est en fait possible qu'en le tressant spécialement. Il en fait l'enseigne de "La vie antérieure" , donc des îles des bienheureux ou du paradis perdu.
 
 
 

"C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,

Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs

Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs
 
 

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,

Et dont l'unique soin était d'approfondir

Le secret douloureux qui me faisait languir."


 

Ce mot traverse ensuite la littérature symboliste. A la fin du siècle dernier André Gide s'amuse dans Paludes. Son Hubert, lors d'une chasse au canard dérisoire, dispose d'un fusil pneumatique un peu usagé:
 
 
 

"Ils vinrent bientôt si nombreux, qu'à vrai dire je ne visais qu'à peine; je me contentais de presser un peu plus, à chaque coup nouveau, la poire, -tant la détente était facile; -elle ne faisait pas d'autre bruit que celui, dans les airs, d'une chandelle d'artifice à l'instant de son éclosion -ou que le son plutôt de "Palmes!" dans un vers de M. Mallarmé."

 

Il s'agit du "Don du poëme". Le poète, après une nuit d'épreuves, a réussi à écrire un texte. L'aurore le réveille à la réalité et lui montre le peu dont il s'agit:
 
 
 

"Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée!

Noire, à l'aile saignante et pâle, déplumée,

Par le verre brûlé d'aromates et d'or,

Par les carreaux glacés, hélas, mornes encor,

L'aurore se jeta sur la lampe angélique.

Palmes! Et quand elle a montré cette relique

A ce père essayant un sourire ennemi,

La solitude bleue et stérile a frémi."


 

"Palmes", c'est la victoire de l'aurore qui peu à peu a retrouvé ses splendides plumes. Ce devrait être aussi la victoire du poète; ce n'en est que la consolation, et ceci par l'intermédiaire de sa femme qui peut ranimer et nourrir cet enfant chétif.
 
 

Dans la maison marocaine, la palme anime la cour entre soleil et minaret, elle la transforme en jardin nourricier. Dans le dimanche des rameaux, les palmes joignent le mont des Oliviers à la cité céleste. Dans la chapelle de Vence, les végétations lumineuses à la fois palmes et algues, oscilleront silencieusement autour de la Vierge. Les taches du soleil transformant celle-ci en Eve au milieu du jardin retrouvé.
 
 

Les odalisques hespérides aussi somptueusement vêtues que dévêtues, nous invitent au débarcadère de cette île des bienheureux que pourrait devenir la Terre au milieu du ciel ultra-indigo.
 
 
 

DIALOGUE AVEC REMBRANDT VAN RIJN

SUR SAMSON ET DALILA

Musée de Francfort

pour Jean-Louis de Rambures

 

1) Le rayon

Je vais partir de la description rapide de ce tableau lors d'un des détours de l'Introduction à la Peinture hollandaise de Paul Claudel:
 

"Les Egyptiens et les Grecs au milieu de la nappe durable et de la présence intellectuelle dressaient des formes nues et ruisselantes, une conversation de dieux avec la distance sacrée. Mais Rembrandt est le maître du rayon, du regard et de tout ce qui éclaire moins qu'il n'invite patiemment les figures et les objets à une activité correspondante. De cette conversation entre l'extérieur et l'intérieur je veux vous citer trois exemples.

Le premier est le fameux portrait du bourgmestre Six qui représente, comme vous savez, un homme appuyé à une fenêtre, en train de lire. J'y vois comme une figure du peintre lui-même qui appartient à la fois à deux mondes, celui du dedans et celui du dehors, et qui se sert de la réalité pour déchiffrer le grimoire. Le second est ce tableau de Samson en proie aux Philistins que l'on admire au musée de Francfort. Samson est renversé, les quatre fers en l'air, solidement maintenu par un argousin cuirassé et tenu en respect par un fantoche falot qui le menace de sa hallebarde. Rien ne nous empêche d'y voir une figure du génie terrassé par les créanciers et les critiques. Mais quelle est cette femme qui s'enfuit vers l'ouverture lumineuse, élevant entre ses doigts ces boucles épaisses et dorées qu'elle vient de dérober au front consacré de l'oint du Seigneur? Est-ce Dalila? est-ce l'étrange fée que nous retrouverons tout à l'heure dans la Ronde de Nuit? ou plutôt ne serait-ce pas la Grâce divine qui vient d'arracher cette poignée en tant que prémices à la toison animale d'un artiste orgueilleux, maintenant réduit? La troisième toile est la Danaé de l'Ermitage. D'un geste large elle a écarté les draps et elle offre au rayon annonciateur non plus seulement son visage mais son ventre nu, tout son corps disposé à concevoir."


 

2) le destinataire éventuel

On connait sept lettres de Rembrandt, toutes adressées à Constantin Huygens, secrétaire du Stathouder Frédéric Henri. Il est possible que deux d'entre elles fassent allusion à ce tableau. Il déclare dans la troisième, datée du 12 janvier 1639:
 

"...Et comme Monseigneur a eu pour la deuxième fois des ennuis à ce sujet, un tableau de dix pieds de long et 8 pieds de haut sera aussi ajouté en témoignage d'estime, qui sera digne de la maison de Monseigneur..."


Cela donnerait en pieds français: "330 x 264cm". Notre tableau a "302 x 236cm". Mais un certain nombre de copies anciennes montre qu'il devait être un peu plus grand à l'origine. D'autre part, si Rembrandt comptait en pieds anglais, cela aurait fait "3OO x 240cm", ce qui est une bonne approximation.

Dans la cinquième lettre, datée du 27 janvier 1639, il ajoute en post-scriptum:
 

"Monseigneur, accrochez ce tableau dans une forte lumière et de telle sorte qu'on puisse se tenir à distance; il se montrera alors sous son meilleur jour".


Mais une telle recommandation peut s'appliquer à bien d'autres oeuvres.

Si c'est bien à ce tableau qu'il est fait allusion dans ces deux lettres, cela montre que l'artiste lui attribuait une grande importance, mais aussi qu'il n'avait pas été peint à l'origine pour ce destinataire, puisqu'il est expressément daté de 1636, c'est-à-dire trois ans plus tôt. Néanmoins il devait penser que son correspondant et protecteur était capable d'en apprécier toutes les implications. C'était donc une pièce importante dans sa stratégie.
 
 

3) les Philistins

Argousins, soudards, fantoches brutaux. C'est dans le langage des universités allemandes des siècles derniers que le nom des Philistins a pris la signification d'ennemis des arts et des lettres, d'ignares insensibles, qu'il a gardée dans toutes les langues depuis le romantisme. Il est très possible qu'il l'ait eue déjà du temps de Rembrandt. L'oeuvre est signée et datée de 1636. Mais qu'étaient-ils auparavant? J'emprunte ma petite science à un dictionnaire Larousse encyclopédique du début du siècle:
 

"Leur histoire, connue seulement par les récits bibliques est très obscure. La Genèse les rattache aux Egyptiens. Etablis depuis longtemps dans la Palestine à qui ils ont donné leur nom, bien qu'ils n'en aient jamais occupé qu'une partie au bord de la Méditerranée, entre Gaza et Jaffa, ils formaient à l'époque des Juges une confédération de cinq principautés, avec les villes d'Ekron, Gath, Ascalon, Ashdod et Gaza."


C'est ce qui explique la présence de cinq "princes" soldats dans la chambre de Dalila.
 

"Ils ont dominé les tribus d'Israël depuis Jephté jusqu'à David, puis perdirent progressivement leur autonomie. A l'époque grecque classique il n'en est plus question. Leur religion ressemble à celle d'autres peuples de la région. L'un des dieux les plus importants était Dagon, mi-homme, mi-poisson, dont Samson aveugle détruira le temple à Gaza."

 

4) La scène

Dalila est "une femme de la vallée de Soreq". Nous ne savons même pas si elle est philistine. Lorsqu'elle aura livré Samson aux princes, ceux-ci le feront "descendre à Gaza". C'est donc dans ses collines que cela se passe, non seulement chez elle, mais dans sa chambre, pour Rembrandt c'est même dans son lit, une somptueuse alcôve, immense puisque dans ses recoins, ses ténèbres, avaient pu se cacher les princes tortionnaires, scène de théâtre nocturne, à demi-fermée par d'épais rideaux de couleur glauque, retenus par des embrasses, qui lui donnent l'apparence d'une grotte marine. Les couvertures, les draps, toute la literie s'agite confusément dans la lumière ou l'ombre comme des vagues.

Samson a déjà été habitant d'une caverne. Après l'épisode de l'incendie des moissons philistines il installe sa demeure dans "la grotte du rocher d'Etam". Et c'est de là que trois mille hommes de Juda le hissent avec des cordes neuves pour le livrer aux Philistins qu'il massacrera avec une providentielle mâchoire d'âne, après avoir fait sauter ses liens comme s'ils eussent été brûlés.

On a l'impression que c'est l'explosion même de la violence qui a entrouvert ces rideaux, et que Samson est d'abord ébloui par la lumière avant d'avoir les yeux crevés par le poignard. C'est la fuite même de Dalila qui déplace celui de droite, et le mouvement du soldat-prince rouge avec sa hallebarde celui de gauche. Sous les pieds de celui-ci on distingue parfaitement les planches du sommier. Mais cette ouverture des rideaux ne peut manquer d'évoquer l'aventure de Samson avec une autre courtisane, celle de Gaza, qui l'avait gardé chez elle jusqu'au milieu de la nuit tandis que les Philistins avaient fermé les portes de la ville et le guettaient. Alors il avait saisi d'un coup non seulement les vantaux mais les montants et la barre et avait réussi à déposer tout cela dans la lumière du matin au sommet de la montagne en face d'Hébron.

Scène de théâtre donc, mais les rideaux nous y emprisonnent aussi. Nous sommes dans les ténèbres des coulisses. La salle, elle aussi fermée comme une grotte, avec son lambris bleu que l'on dirait brodé d'algues lumineuses, un peu comme celle d'Amalfi, est au-delà. C'est la course de Dalila qui nous invite à trouver le véritable extérieur, si nous réussissons à nous délivrer de nos liens.
 
 

5) Les strophes de la tentation

L'aveuglement de Samson, la réussite des princes Philistins est le sommet d'une série de quatre tentatives qui toutes ont eu lieu dans le même décor, et dans lesquelles le héros s'aveugle progressivement sur sa propre force, frôlant de plus en plus son secret le plus important.
 

"Les princes des Philistins allèrent la trouver et lui dirent: "Séduis-le et sache d'où vient sa force extraordinaire, par quel moyen nous pourrions nous rendre maîtres de lui et le lier pour le réduire à l'impuissance. Et nous te donnerons chacun onze cents sicles d'argent."


Voici la première tentative ou strophe:
 

"Dalila dit à Samson: Apprends-moi, je te prie, d'où vient que ta force est si grande et avec quoi il faudrait te lier pour te dompter.

Samson lui répondit: si on me liait avec sept cordes d'arc fraîches et qu'on n'aurait pas encore fait sécher, je perdrais ma force et deviendrais comme un homme ordinaire.

Les princes des Philistins apportèrent à Dalila sept cordes d'arc fraîches qu'on n'avait pas encore fait sécher et elle s'en servit pour le lier.

Elle avait des gens embusqués dans sa chambre et elle lui cria: les Philistins sur toi, Samson!

Il rompit les cordes d'arc comme se rompt un cordon d'étoupe lorsqu'il sent le feu. Ainsi le secret de sa force demeura inconnu."


Ce qui est curieux, c'est ce cri. Pourquoi éprouve-t-elle le besoin de le réveiller? Elle servirait beaucoup mieux ses employeurs philistins en s'enfuyant dans le silence. Elle désire le mettre à l'épreuve. Elle veut qu'il puisse résister, qu'il manifeste toute sa force. Ce n'est que s'il se montre faible, donc s'il ne peut plus la protéger contre les princes, qu'elle le vendra.

On peut d'ailleurs considérer que Samson lui a déjà livré un secret, qu'effectivement sa force est déjà diminuée à cause de l'utilisation des cordes d'arc fraîches qui auraient ainsi une parenté avec sa chevelure. Mais cette fois il lui en est resté suffisamment. Nous allons gravir ainsi différents degrés.

Deuxième tentative ou strophe. On verra que les variations sont très délicates, ce qui nous invite d'autant plus à les scruter:
 

"Dalila dit à Samson: Tu t'es joué de moi et tu m'as dit des mensonges. Mais maintenant apprends-moi, je te prie, avec quoi il faudrait te lier.

Samson lui répondit: Si on me liait fortement avec des cordes neuves qui n'ont jamais servi, je perdrais ma force et deviendrais comme un homme ordinaire.

Dalila prit des cordes neuves et elle s'en servit pour le lier.

Elle avait des gens embusqués dans sa chambre et elle lui cria: Les Philistins sur toi, Samson!

Il rompit les cordes qu'il avait au bras comme se rompt un fil."


Il manque le refrain "ainsi le secret de sa force demeura inconnu" qui reparaîtra dans la strophe suivante. L'épisode rappelle très fortement celui de la sortie de la grotte d'Etam, et c'est peut-être à cause de cela que le chiffre sept n'est pas mentionné, mais il reviendra aussi. D'autre part, si elle a caché les Philistins dans sa chambre et son lit, elle n'a pas eu besoin d'eux pour se procurer les cordes neuves.

Troisième tentative ou strophe:
 

'"Dalila dit à Samson: Jusqu'à présent tu t'es joué de moi et tu m'as dit des mensonges. Apprends-moi, je te prie, avec quoi il faudrait te lier.

Samson lui répondit: Si tu tissais les sept tresses de ma chevelure avec la chaîne du tissu, et si tu enfonçais le piquet, je perdrais ma force et deviendrais comme un homme ordinaire.

Elle l'endormit, puis elle tissa les sept tresses de sa chevelure avec la chaîne; elle enfonça le piquet.

Et elle lui cria: Les Philistins sur toi, Samson!

Il s'éveilla, rompit la pièce et le piquet. Ainsi le secret de sa force demeura inconnu."


Il s'agit d'un métier à tisser primitif dont les fils de chaîne sont attachés à un piquet fiché en terre. Cette fois, même pas d'embuscade. Elle se dit sans doute que la diminution des forces de Samson ne sera pas suffisante.

Quatrième tentative avec strophe incomplète:
 

"Dalila dit à Samson: Comment peux-tu dire que tu m'aimes, alors que ton coeur n'est pas avec moi? Voilà trois fois que tu te joues de moi et que tu ne m'as pas fait connaître d'où vient que ta force est si grande."
Mais ce soir-là, c'est le silence de Samson. Et l'on peut très bien imaginer qu'il en est de même pour une cinquième et sixième tentative. Mais pour la septième:
 
"Comme tous les jours elle le poussait à bout par ses instances et qu'elle le harcelait, il fut excédé à en mourir.

Samson lui répondit: Le rasoir n'a jamais passé sur ma tête, car je suis consacré à Dieu depuis le sein de ma mère. Si on me rasait, je perdrais ma force et deviendrais comme un homme ordinaire.

Dalila comprit qu'il lui avait ouvert son coeur et fit appeler les princes des Philistins qui vinrent chez elle avec leur argent. Elle endormit Samson sur ses genoux, et appela un homme qui rasa les sept tresses. Alors il commença à perdre sa force et devenir comme un homme ordinaire.

Et elle lui cria: les Philistins sur toi, Samson!

Il s'éveilla se disant: J'en sortirai comme les autres fois et romprai mes liens. Mais il ne savait pas que le Dieu s'était détourné de lui. Les Philistins se saisirent de lui; ils lui crevèrent les yeux et le firent descendre à Gaza où ils l'enchaînèrent avec une double chaîne de bronze pour tourner une meule dans sa prison."


 

6) Les sept liens

Sept cordes d'arc, sept cordes neuves, sept tresses de cheveux, et ce n'est pas la première fois que le chiffre sept apparaît dans son histoire, puisque les fêtes de son premier mariage avec une fille de la ville de Timna, sûrement philistine cette fois, avaient duré sept jours.

Le tableau comporte sept personnages: Samson et Dalila, plus les cinq Philistins. Trois de ceux-ci sont évidemment dans l'action de lier: celui sur lequel est couché Samson, l'étreignant mais pas tout à fait à bras le corps, puisque si son coude gauche passe sous l'épaule gauche, le droit passe par-dessus la droite; celui qui est en train de lui enfoncer le poignard dans l'oeil et qui, de son autre main gantée de fer, empoigne une tresse de la barbe; enfin celui qui avant de lui passer les menottes, lui meurtrit le poignet avec leur forte chaîne métallique.

Il est donc tentant de chercher comment les autres peuvent aussi lier la victime. En ce qui concerne Dalila c'est clair, puisque dans notre troisième strophe, c'étaient les cheveux mêmes du héros qui entremêlés à la chaîne du tissu en cours auraient dû le lier. Une fois coupés (et Rembrandt insiste sur le fait que ce n'est point par l'arme de quelque homme philistin comme dans le texte, mais par les ciseaux de la tisserande ou couturière) ils le lient bien plus fortement. Samson lui-même est lié par son élégante ceinture. Le soldat rouge, s'il n'est nullement dans l'acte de lier, pousse à l'extrême l'élégance exotique avec ses aiguillettes et noeuds, en particulier celui qui orne sa hallebarde.

Le seul qui soit détaché de tout cela, c'est celui qui brandit son sabre dans l'obscurité à droite, vainement puisque de toute façon Samson ne peut déjà plus le voir. Par contre il peut encore l'entendre, et c'est le seul qui ait la bouche ouverte pour crier. On peut imaginer qu'il profère "Les Philistins sur toi, Samson!" donnant une traduction cruelle de ce qui était encore, chez Dalila, liens d'enjôlements et caresses.
 
 

7) Les armes

Les trois Philistins qui maintiennent Samson ont un harnachement de princes bandits tels qu'on pouvait les rencontrer sur les chemins pendant la guerre de Trente ans qui fait rage au moment où Rembrandt exécute sa peinture. Celui qui est couché sous la victime est en train de perdre son casque qui n'est plus retenu que par une de ses attaches. Le poignardeur est complètement bardé de métal ciselé. Le menotteur fait jouer pour nos yeux ses ornementations d'or et de brocard. Quant aux deux autres ils sont évidemment à la turque, surtout le rouge avec ses pantalons bouffants, mais l'autre aussi avec ses rayures et sa plume. Enfin le poignard décisif, celui qui s'enfonce dans l'oeil, a une lame aussi tortueuse et tortureuse que celle d'un kriss malais.

Dalila a ses ciseaux. Seul Samson est complètement démuni. A peine vêtu il dresse son pied comme une massue. Dans sa main droite, il essaie de saisir une forme que nous sommes obligés d'interpréter comme produite par le désordre d'une couverture bouleversée, mais qui évoque irrésistiblement l'arme par excellence de Samson: la mâchoire d'âne encore fraîche avec laquelle il avait abattu mille Philistins. Autrement c'était avec ses mains nues qu'il avait déchiré le lion comme un chevreau. C'est avec elles seules, une fois ses cheveux repoussés, qu'il fera s'écrouler le temple de Dagon.
 
 

8) Dalila

En 1671, trente-cinq ans donc après que Rembrandt ait apposé sa signature sur ce tableau, deux ans après la mort de celui-ci, le poète aveugle John Milton publie son poème dramatique Samson Agonistes (Samson à l'épreuve), un des sommets du baroque sévère.

A Gaza où le héros est prisonnier depuis son aveuglement, c'est la grande fête du dieu marin Dagon, mi-poisson mi-homme, ce qui procure un jour de vacances à tous, aussi bien esclaves qu'hommes libres. Samson, les pieds toujours attachés, prend le frais devant la porte du moulin où il travaille attaché à la meule comme un âne. Je vous traduis comme je peux la description que le choeur des hébreux fait de l'arrivée de Dalila pour celui qui ne peut plus la voir:
 

"Mais qu'est-ceci? Un être terrestre ou marin?

Apparemment de sexe féminin

Qui si couvert, paré, allègre,

Nous approche voguant

Tel un noble navire

De Tarse partant pour les îles

De Javan ou Gadira

Avec tout son attirail et apparat,

Voiles gonflées, flammes ondulant,

Courtisées par tous les vents qui les font jouer,

Annoncée par une piste parfumée d'ambre,

Suivie par un train de princesse;

Ce doit être quelque riche matrone des Philistins.

Désormais nul doute: il s'agit

De ton épouse Dalila."


Chez Rembrandt elle n'a pas l'air seulement de voguer, comme la "molle enchanteresse" de Baudelaire, mais de prendre son vol par dessus les vagues des rideaux et couvertures bleues, ceci d'autant plus qu'il est impossible de savoir où s'arrête exactement sa robe, si par exemple le morceau qui apparaît entre les jambes de Samson, en fait partie.
 
 

9) Samson et les femmes

Pour Milton, Dalila est l'épouse "philistine" de Samson, mais le Livre des Juges ne nous le dit pas. C'est simplement une femme dont il s'est épris et que les Philistins ont soudoyée pour le perdre. C'est la troisième séductrice qui intervienne dans son histoire.

Nous ne connaissons pas le nom de la première. Nous savons seulement qu'elle est effectivement philistine et vient de la ville de Timna, connue pour ses vignes. C'est la seule femme avec laquelle nous soyons sûrs qu'il s'est marié. Il est même précisé que la fête dura sept jours. Comme on le craignait dans la ville, on choisit trente compagnons pour rester près de lui.

Or Samson venait de réaliser secrètement un de ses exploits devenus les plus fameux:
 

"Comme il arrivait aux vignes, il vit un jeune lion qui venait à sa rencontre en rugissant. L'esprit de Yahvé fondit sur lui et, sans rien avoir en main, Samson déchira le lion comme on déchire un chevreau."


Il n'en parle à personne, et redescendant à Timna pour ses noces , il fait un détour pour regarder la carcasse du lion, voulant sans doute s'assurer qu'il n'avait pas rêvé:
 

"Et voici qu'il y avait dans la carcasse du lion un essaim d'abeilles et du miel. Il en recueillit dans sa main, et chemin faisant il en mangea".


Pour donner tout son éclat à sa prouesse, il la présente imprudemment sous forme d'énigme aux trente compagnons:
 

"Si vous m'en donnez la solution au cours des sept jours de fête, je vous donnerai trente pièces de toile fine et trente vêtements d'honneur. Mais si vous ne le pouvez, c'est vous qui me donnerez les trente pièces et vêtements. -Propose ton énigme, nous t'écoutons. -De celui qui mange est sorti ce qu'on mange, et du fort est sorti le doux.

Mais de trois jours ils ne réussirent pas à trouver l'énigme."


Nous avons alors une préfiguration de ce qui se développera avec Dalila:
 

"Au quatrième jour ils dirent à la femme de Samson: Enjôle ton mari pour qu'il te donne le mot de l'énigme, autrement nous te brûlerons, toi et la maison de ton père. Est-ce pour nous dépouiller que vous nous avez invités ici?

Alors la femme de Samson pleura à son cou: Tu n'as pour moi que de la haine, tu ne m'aimes pas. Tu as proposé une énigme aux fils de mon peuple, et tu ne m'en as pas donné la solution.

Samson lui répondit: Je ne l'ai même pas donnée à mes parents.

Elle pleura à son cou pendant les sept jours que dura la fête, et le septième il lui abandonna la solution qu'elle transmit aux fils de son peuple.

Donc le septième soir, au moment où il allait entrer dans sa chambre avec elle, les trente lui dirent: Qu'y a-t-il de plus doux que le miel, et quoi de plus fort que le lion?"


Ce qui met Samson en fureur et le fait revenir à la maison de ses parents après avoir tué trente hommes d'Ascalon pour donner leurs beaux vêtements aux trente compagnons, sans toutefois qu'il considère le mariage comme rompu. En effet, quelque temps plus tard il veut de nouveau entrer dans la chambre de cette femme, et c'est son beau-père qui lui déclare que, pensant le mariage rompu, il l'avait accordée au premier des trente. Nouvelle fureur qui provoquera l'épisode de l'incendie des moissons.

Pièce de toile fine: celle qui lui sert de chemise, passée sur une épaule seulement. Habit d'honneur: peut-être celui rouge du hallebardier qui s'en serait emparé puis revêtu dans son embuscade au fond des ténèbres de l'alcôve, pendant toute cette nuit où Dalila cajolait, interrogeait et endormait Samson.

Samson est certes bien imprudent avec les femmes, car la seconde que nous lui connaissons, la prostituée de Gaza sait le retenir la nuit dans sa ville dans le dessein de le livrer.
 
 

10) Les trois femmes de Rembrandt

Le peintre était alors très amoureux de sa première femme, Saskia van Uylenburgh, qu'il a épousée le 6 juin 1633, et qui mourra le 19 juin 1642. On sait qu'il était de famille aisée mais plébéienne, son père étant meunier. Saskia était d'une tout autre classe sociale. Pour elle c'était une mésalliance.

Puis Rembrandt, après la mort de Saskia, engage une nourrice pour soigner son fils Titus, né en 1641, Geertje Dircx, veuve d'un trompette de marine. Elle vivra chez lui de 1643 à 1648. Il la congédie en l'accusant non seulement de se livrer à la débauche, mais d'avoir déposé chez un prêteur les bijoux et parures de Saskia qu'il lui avait confiés. Geertje l'attaqua en justice pour promesse de mariage non respectée. Le tribunal condamne le peintre à lui payer une pension, mais, au bout de quelques années, il réussit à la faire enfermer comme aliénée dans la prison de Gouda.

Vers 1649 entre a son service Hendrickje Stoffels qui restera près de lui jusqu'à sa mort, et lui servira de modèle pendant ses dernières années, comme Saskia auparavant.

La seule épouse officielle était donc celle-ci, Saskia. Les deux autres sont des servantes, même si elles ont joué, surtout la dernière, un rôle essentiel dans la vie du peintre.

Rembrandt a peint et dessiné Saskia de nombreuses fois, souvent avec les bijoux mêmes que l'on voit à Dalila à qui elle a évidemment servi de modèle. Le musée de Dresde conserve un portrait "matrimonial" dans lequel elle est assise toute parée sur les genoux de son époux costumé en galant militaire levant à sa santé une longue flûte de vin.

Quels secrets avait-elle réussi à lui arracher pour les Philistins de son clan? Quel paiement avait-elle reçu de ceux-ci? En quoi l'avait-elle aveuglé?
 
 

11) La fée de la Ronde de nuit

Saskia a évidemment servi de modèle aussi pour l'énigmatique personnage féminin du plus grand tableau qui nous soit resté de Rembrandt (puisque que nous n'avons qu'un fragment de son Serment des Bataves), de ce surprenant portrait collectif représentant le jeune capitaine Banning de Cocq, seigneur de Purmerland, donnant l'ordre à son lieutenant, Willem can Ruijtenburgh, Seigneur de Vlaerdingen, de faire marcher sa compagnie de citoyens arquebusiers pour saluer Marie de Médicis lors de sa visite à Amsterdam en 1638, généralement nommé la Ronde de nuit, alors que nous savons depuis longtemps que la scène se passe de jour, personnage auquel fait irrésistiblement penser notre Dalila, et pour lequel Saskia a évidemment posé, toujours avec les mêmes perles.

Voici, pour commencer, sa description par Fromentin dans les Maîtres d'autrefois:
 

"Reste une figure épisodique qui jusqu'ici a déjoué toutes les conjectures, parce qu'elle semble personnifier dans ses traits, sa mise, son éclat bizarre et son peu d'à-propos, la magie, le sens romanesque, ou, si l'on veut, les contresens du tableau; je veux parler de cette petite personne à mine de sorcière, enfantine et vieillotte, avec sa coiffure en comète, sa chevelure emperlée, qui se glisse on ne sait trop pourquoi entre les jambes des gardes, et qui, détail non moins inexplicable, porte pendu à sa ceinture un coq blanc qu'on prendrait à la rigueur pour une escarcelle."


On dirait vraiment la Fée aux miettes de Charles Nodier, que Fromentin avait certainement lu, à la fois le jour la mendiante naine sous le porche de l'église de Granville, et la nuit l'irrésistible Reine de Saba dans les rêves du charpentier Michel.
 

"Quelque raison qu'elle ait de se mêler au cortège, cette figurine affecte de n'avoir rien d'humain. Elle est incolore, presqu'informe. Son âge est douteux parce que ses traits sont indéfinissables. Sa taille est celle d'une poupée et sa démarche est automatique. Elle a des allures de mendiante et quelque chose comme des diamants sur tout le corps, des airs de petite reine avec un accoutrement qui ressemble à des loques. On dirait qu'elle vient de la juiverie, de la friperie, du théâtre ou de la bohême, et que, sortie d'un rêve, elle s'est habillée dans le plus singulier des mondes. Elle a les lueurs, l'incertitude et les ondoiements d'un feu pâle. Plus on l'examine et moins on saisit les linéaments subtils qui servent d'enveloppe à son existence corporelle. On arrive à ne voir en elle qu'une sorte de phosphorescence extraordinairement bizarre, qui n'est pas la lumière naturelle des choses, qui n'est pas non plus l'éclat ordinaire d'une palette bien réglée et qui ajoute une sorcellerie de plus aux étrangetés intimes de sa physionomie."


Et Claudel, qui s'était promis "depuis la lecture tantalisante du livre de Fromentin", d'aller rendre visite à ce tableau, poursuit:
 

"Mais comment résister à l'imagination, cette fée lumineuse, cette pénétrante messagère de l'au-delà, qui porte à la ceinture, en tant que lettres de créance, une colombe?"

 

12) L'ange
 

"Est-ce Dalila?" nous disait-il, "est-ce l'étrange fée que nous retrouverons tout à l'heure dans la Ronde de nuit? ou plutôt ne serait-ce pas la Grâce divine qui vient d'arracher..."


Ange ou démon? Dans ce moment d'illumination qui précède son aveuglement, ou plutôt coïncide avec lui, c'est l'ange annonciateur de la naissance de Samson qui lui apparaît sous les traits de Dalila, lui manifestant la colère divine.

Alors que la mère de Samson était encore stérile, un ange apparut à celle-ci pour lui dire qu'elle enfanterait d'un fils qui serait consacré au Seigneur. Son mari Manoah demande à celui-ci confirmation, et l'ange revient. D'abord il lui semble n'être qu'un homme comme les autres:
 

"Yahvé exauça Manoah, et l'Ange vint de nouveau trouver sa femme assise dans le champ, qui courut informer son mari: Voici que m'est apparu l'homme qui est venu vers moi l'autre jour.

Manoah se leva, suivit sa femme, vint vers l'homme et lui dit: Es-tu l'homme qui a parlé à cette femme?

-C'est moi.

-Quand ta parole s'accomplira, quelle règle et quelle conduite l'enfant devra-t-il avoir?

-Tout ce que j'ai interdit à cette femme, qu'il s'en abstienne. Qu'il n'absorbe rien de ce qui provient de la vigne, qu'il ne boive ni vin, ni boisson fermentée, qu'il ne mange rien d'impur..."


Il lui avait dit aussi que le rasoir ne devait point passer sur sa tête.

Manoah veut alors lui offrir un chevreau à manger, mais son interlocuteur lui refuse en lui disant de l'offrir à Yahvé. C'est alors que son envol manifeste indubitablement sa nature angélique:
 

"Comme la flamme montait de l'autel vers le ciel, l'Ange de Yahvé monta dans cette flamme à la vue de Manoah et de sa femme, et ils tombèrent la face contre terre."


On se souviendra de l'envol de l'Ange dans le Sacrifice d'Abraham.
 
 

13) Le vin

Samson était "nazir" du Seigneur, son porte-parole en quelque sorte, et cette élection devait se marquer par un certain nombre de règles de conduite. La coupe des cheveux faisait cesser la communication. La force, l'inspiration ne passait plus. L'ivresse due à l'alcool était tout aussi grave, interdisant l'ivresse divine.

Milton, en bon puritain, estime que son héros ne peut avoir succombé à une tentation si vulgaire:
 

"Tu as pu réprimer la tentation du vin

Et de toutes ces boissons délicieuses

Qui viennent à bout de tant de guerriers fameux;

Les séductions du rubis danseur

Débordant d'écume, le bouquet, le parfum,

La saveur qui réjouit le coeur des hommes et des dieux

Ne t'ont point détourné du frais cours cristallin."


La tentation de la femme sera bien plus forte. Mais dans le texte des Juges la relation entre le premier mariage et les vignes de Timna est évidente, et l'on devine bien quel breuvage utilise Dalila pour endormir Samson. L'opéra de Saint-Saens le chantera. Quant à Rembrandt, il cache en quelque sorte le vin qu'il dégustait en compagnie de Saskia sur le tableau de Dresde, dans l'or de ce curieux pichet à couvercle posé sur une crédence que recouvre un pan du rideau à gauche, cachant en partie un gobelet doré lui aussi.
 
 

14) Les animaux de Samson

A première vue on pourrait prendre ce pichet pour une sorte d'accoudoir, pour l'extrémité d'un bras de fauteuil, ou même pour la griffe du pied de quelque autre meuble. Griffe léonine; à l'intérieur de la carcasse du lion vaincu, mûrit le miel du vin.

Le nom de Samson veut dire petit Soleil. Le lion, traditionellement symbole de la vertu cardinale de force, est lié à l'ouest et au Soleil couchant. Sa crinière, ce sont des rayons. On peut penser que c'est dans une fourrure de lion que s'est drapé le hallebardier rouge, par-dessus cet habit d'apparat, qu'il a peut-être volé pendant son embuscade, fourrure volée aussi qui serait alors celle même dont Samson avait dépouillé sa victime avant d'en abandonner la carcasse à l'industrie des abeilles.

Bien d'autres présences animales jalonnent le récit biblique. Après son mariage manqué, lorsqu'il apprend que son épouse a été livrée au garçon d'honneur, il utilise des renards pour incendier les moissons:
 

"Il captura trois cents renards, prit des torches et les noua chacune avec les queues de deux bêtes, puis les alluma, et lâchant tout cela dans les champs des Philistins, il incendia aussi bien les gerbes que le blé encore sur pied et même les vignes et les oliviers."


Queues de flammes, crinière de flammes. Le lion est sa force, le renard sa ruse; l'âne dont nous avons vu la mâchoire, et dont il tient la place en faisant tourner la meule en sa prison (dans l'orient méditerranéen, les ânes ou chevaux qui vont tourner les meules ont souvent été aveuglés), serait sa puissance sexuelle. On s'en souvient, le père de Rembrandt était meunier.

Il reste le chevreau, non seulement celui auquel la force de Samson identifie le jeune lion en le déchirant, mais surtout celui que les parents sacrifient à Yahvé lors du départ de l'Ange, expression de la consécration de l'enfant, qui le remplace comme le bêlier remplace Isaac.

Le chevreau nous amène à une autre figure biblique fondamentale, Jacob, qui pour obtenir la bénédiction de son père, utilise la peau de cet animal pour se déguiser, se faire passer pour son frère aîné, capter ainsi la bénédiction et l'héritage d'Isaac, ruse qui est en fait une manifestation de fidélité. Si nous voulons continuer à utiliser les animaux pour manifester les différentes qualités de Samson, comme dans tant de contes populaires, le chevreau, en opposition avec l'agneau qui serait l'obéissance pure et simple, représenterait le dévouement.

Nos soudards philistins traitent leur victime comme un animal pris au piège. Ce n'est pas tellement une scène de bataille que de chasse. La hallebarde est empoignée comme un épieu, le poignard comme un coutelas, la chaîne des menottes comme une corde, et Dalila, ange ou démon, Vénus ou Diane chasseresse, emporte la crinière comme un trophée.
 
 

15) La chevelure, vol d'une flamme

Imaginez ces renards de flammes courant au milieu des moissons. Samson est un maître du feu. Lorsqu'il est trahi par ses frères de Juda, "les cordes qu'il avait sur les bras furent comme des fils de lin brûlés au feu, et les liens semblèrent avoir fondu de ses mains." De même, lors de la première tentative de Dalila: "il rompit les cordes d'arc comme se rompt un cordon d'étoupe quand il sent le feu." Sans compter les flammes qui entourent le chevreau, son substitut dans le sacrifice à Yahvé.

Dalila-Saskia est comme l'ange qui s'élève au milieu des flammes dans cet épisode; elle emporte la chevelure vers le ciel comme le secret du feu. Samson apparaît alors comme un Prométhée que les Philistins séides de Jupiter enchaînent au rocher. Le janissaire en rouge est alors le vautour qui lui dévore le foie avec la hallebarde qui lui sert de bec.

Saskia-Dalila devient alors Pandore, la femme façonnée par Vulcain que Jupiter a envoyée à Prométhée pour le punir et se moquer de lui, parée de tous les charmes et portant la boîte fatale contenant tous les maux, toutes les maladies qui pourraient affliger l'humanité, mais aussi ce qui peut retourner tout cela en biens, c'est-à-dire ce qui permet au moqué de se moquer à son tour de son tourmenteur, cette espérance qu'Epiméthée son frère découvre tout au fond, talisman de transmutation comme la peinture.
 
 

16) La bourse

Sur la crédence, maintenue par le pichet léonin, cette boucle bleue, cet autre lien, c'est une bourse. Il s'agit naturellement de l'argent que lui ont apporté les Philistins, onze cent sicles chacun, lorsque Dalila les a fait rentrer dans sa chambre. A vrai dire la bourse telle qu'elle est n'aurait pu les contenir. Le sicle valant 6 grammes, la somme représentait 33 kilos. On peut penser qu'il s'agissait d'un petit cadeau supplémentaire.

A l'époque Rembrandt était un peintre riche et célèbre, mais la fortune de sa femme était beaucoup plus sûre que la sienne. Dans son testament, elle la léguait toute entière à leur fils Titus qui avait un an au moment de sa mort, avec l'usufruit à son mari à la condition qu'il ne se remarie pas. Curieuse précaution qui explique en partie son comportement par la suite.

Quatre ans après la mort de Saskia sa situation financière était si inquiétante que les parents de celle-ci entamèrent une action financière. Le peintre, manifestement fort dépensier, fut menacé d'un conseil judiciaire, comme en eut plus tard notre Baudelaire, ce qui permet de penser que les relations avec sa belle-famille avaient toujours été difficiles. Toute la fin de sa vie fut en effet une lutte contre les créanciers.
 
 

17) Les regards

Tous les yeux sont fixés sur les yeux qu'on aveugle. C'est une étoile de regards d'une extrême intensité. Même lorsqu'on ne fait que les deviner comme pour les trois princes bandits qui sont les plus proches de leur victime, les rides insistent sur cette tension. Le seul qui pourrait nous voir, car les yeux de Dalila sont fixés trop bas pour pouvoir franchir le plan de cette fenêtre qu'est la toile, est le moustachu qui brandit son sabre à droite et qui ne semble participer à l'action que par la voix. S'il nous regarde, tout en regardant la victime, cela permet de le considérer, selon une tradition encore très vivante à l'époque, comme un autoportrait, ce qui justifie sa présence. Il suffit, pour se convaincre de la ressemblance "criante", de considérer l'eau-forte nommée généralement "Rembrandt hagard".

Mais n'y aurait-il qu'un seul autoportrait dans cette toile? Le soudard philistin de droite, hagard, nous met la puce à l'oreille, mais tous ces nez larges, ces visages ronds, ces grosses arcades sourcilières; si différentes que soient les attitudes, on a bien l'impression que les cinq argousins princes sont des variations sur le même personnage.

Les Philistins peuvent représenter les créanciers futurs; mais ne seraient-ils pas aussi des autoportraits de Rembrandt? Il faut alors qu'ils manifestent toutes ces tentations qui l'empêchent de voir et de peindre, tout ce qui, dans sa vie mondaine et fastueuse avec Saskia qu'il adore, risque de le corrompre à tout jamais.

Certes protestation contre les ennemis qui l'attaquent et l'attaqueront de plus en plus, cette peinture est aussi un mea culpa.
 
 

18) L'aveuglement de la synagogue

Samson ne ressemble nullement à Rembrandt physiquement. Impossible pourtant de ne pas voir en lui, avec tous les historiens et commentateurs, une figure du peintre.

Celui-ci a presque toujours porté la moustache, presque jamais la barbe. Il existe quelques autoportraits barbus de Rembrant, notamment la gravure de 1638, l'année de la Ronde de nuit, avec une plume au béret, ce qui fait penser au casque du Philistin hagard. Mais il est plutôt mal rasé que barbu. Le poil est irrégulier, assez rare, désordonné dans ses boucles. Rien à voir avec la toison dorée du lion apprivoisé par Dalila.

La grande et belle barbe est chez lui caractéristique du peuple juif. Les exemples sont innombrables. Rembrandt se rêve juif à belle barbe. Or on sait bien que dans la tradition chrétienne la synagogue est représentée comme aveugle ou au moins les yeux bandés, car elle n'a pas été capable de reconnaître la venue du messie. Samson, les yeux crevés devient le juif par excellence.

Les forces revenant avec les cheveux qui rétablissent la communication avec Yahvé, Samson montrera sa fidélité en faisant s'écrouler le temple de Dagon. Mais ce sera aussi un suicide, et ne pouvons-nous pas voir dans la figure du dieu-poisson une lointaine préfiguration du Christ que les Juifs aveugles auraient méconnus.

L'écroulement du temple ce sera à la fois celui du paganisme et de la synagogue; la vraie foi durement cherchée à travers tant de pièges et de ténèbres, devant dangereusement accomplir les prophéties ou les prémonitions des deux.
 
 

19) L'aveuglement du peintre

Qu'un poète aveugle se passionne pour un aveugle, quoi de plus normal puisque depuis Homère la cécité est intimement liée à la figure du poète et chanteur! Mais pour un peintre?

Voici le monologue du Samson anglais:
 

"La lumière, première oeuvre de Dieu, est morte pour moi

Et toute la diversité de ses délices

Annulée, qui aurait pu en partie me consoler.

Devenu inférieur au plus vil homme ou ver

(ils rampent mais ils voient), obscur en pleine lumière,

Exposé quotidiennement à la fraude, au mépris

A l'insulte et l'injure, à l'intérieur ou l'extérieur

Je suis toujours un bouffon, au pouvoir d'autrui

Jamais au mien, à peine à demi-vivant,

Plus qu'à demi-mort; ô ténèbres

Ténèbres dans l'embrasement de midi,

Inguérissables ténèbres, éclipse totale

Sans nul espoir de jour.

O le premier de tous les rayons et toi, Verbe:

"Que la lumière soit et fut la lumière partout",

Pourquoi suis-je dépossédé de ton premier décret?

Le Soleil est pour moi noir

Et muet comme la Lune

Quant elle abandonne la nuit,

Cachée dans sa caverne entre les mois."


Moitié païen, par sa passion, son adoration des images, sans jamais l'avoir été tout à fait, moitié juif par sa méfiance à leur sujet, sans pouvoir le devenir jamais; et tout cela fait un chrétien suspect, suspendu entre la mort et la vie, entre les ténèbres et la vue.

Un tel peintre ne peut continuer qu'au-delà de l'aveuglement. Il lui faut démontrer que les autres sont aveugles malgré leurs yeux ouverts, leurs regards avides et fixés, et en particulier que les gens ne sont pas comme les montre la peinture habituelle. C'est l'icône de l'iconoclaste.

L'oeil du peintre doit être à la fois ouvert et fermé. Il cligne comme celui du dessinateur classique, et saigne à chaque coup de crayon, à chaque griffure sur la plaque de cuivre, à chaque touche du pinceau.

C'est une lumière qui naît de la nuit, prise dans le moment de sa création. Le peintre dit dans le silence de son atelier: "que la lumière soit!", et elle fait irruption dans les ténèbres.
 
 

20) L'oeil du tableau

Une autre vue qui réconcilie le jour et la nuit.

Le Samson anglais continue ainsi:
 

"Puisque la lumière est si nécessaire à la vie,

Qu'elle est presque la vie même, s'il est vrai

Que cette lumière est au coeur de l'âme

Qui est partout dans notre être, pourquoi la vue

A-t-elle été confinée en un globe aussi fragile

Que l'oeil, si facile à détruire, et non diffusée

Sur tout notre corps comme la sensibilité,

Pour que nous puissions regarder à loisir

Par tous nos pores? Je n'aurais pas été exilé

De la lumière comme dans un pays de ténèbres

Alors que la lumière est là, tel un enterré

Vivant à demi-mort, mourant ma demi-vie."


Une vue qui ne soit plus seulement celle de l'oeil, mais celle de toute la tête et de toute la peau. La peau dénudée du poitrail, si lumineuse et lisse auprès des toisons rousses est comme un miroir où se réfléchit le coup de Soleil, comme on dit un coup de foudre. Et au milieu la tache noire et or du gantelet empoignant la barbe est comme une pupille. Alors les rideaux du lit de ténèbres deviennent comme des paupières; cette région bleue dont on ne sait pas si elle fait partie ou non de la robe de l'Ange ambigu Dalila prenant son envol, devient un iris, et toute la toile un oeil à la fois écarquillé et agité qui nous fascine, nous interroge et nous juge en nous transmettant peu à peu son don de double vue.
 
 
 
 

ZANARTU
 
 

Je sais bien ce qu'il aurait fallu faire, et ce que j'aurais voulu faire si temps et loisirs ne m'avaient manqué: une brève histoire de la peinture moderne et de ses rapports avec le "sujet", montrer comment, devant l'incertitude de ce qu'il va représenter, le peintre en arrive à cette impasse de l'art abstrait actuel, dans lequel il n'ose plus nommer les figures qu'il considère pourtant dignes de nous être révélées, comment il est paralysé devant ses propres oeuvres, ses propres tentatives, laissant le spectateur devant un produit brut et masqué dans lequel rien n'est là pour aider à l'élucidation, bien au contraire, où les cartes se brouillent et le poisson se noie, le tableau s'abolissant en un ennuyeux coloriage, surface bigarrée que rien ne distingue plus, à la limite, de n'importe quelle autre surface: vieux murs, déchirures d'affiches,

comment certains, notamment ceux qui sont passés par le surréalisme, groupe dans lequel les notions d'art et d'objet d'art ont reçu, grâce à la confrontation avec les disciplines psychologiques, sociologiques, ethnographiques, un éclairage tout nouveau, dans lequel l'isolement de l'artiste, son "innocence", sa liberté vide trouvant son expression dans le domaine réservé de l'"Art pour art", ont été enfin dénoncés non seulement comme illusions mais comme très dangereux et très lâches mensonges empêchant le progrès de la conscience commencé à l'intérieur du tableau, de se poursuivre en un langage,

comment donc certains, constatant cet avilissement du peintre en marchand de curiosités naturelles: effets de pâtes et de grumeaux, laissés comme tels, donnés comme tels, la dégradation de l'oeuvre en bibelot, de son pouvoir en joliesse, se retrouvant devant cette évidence que la peinture voulait dire figuration, et que c'est une contradiction dans les termes que de parler d'une peinture non figurative, comme d'un langage non signifiant, figuration et non imitation qui n'en est qu'un cas particulier,

se sont mis courageusement à la recherche de ce qui apparaissait dans leurs tableaux, à la découverte de leurs propres sujets nouveaux, de cette mythologie qui nous hante par conséquent et qui désire s'incarner en images, osant avouer que ces lignes nous émouvaient parce qu'elles formaient un paysage, que ces taches étaient personnages, scènes, aventures, un monde prêt et aspirant à la parole,

comment Zanartu est de ceux-là.
 
 

Mais je vais être obligé de me contenter de quelques détails, d'indiquer un peu de quelle façon la forme, et la forme figurative, est admirablement saisie chez Zanartu au moment même de son apparition; nous assistons à sa naissance, et mieux encore, notre regard y participe; elle ne s'offre pas à nous comme détachée depuis toujours, comme un petit bloc ou îlot sans rapport avec ce qui l'entoure, mais comme en train de se détacher, de s'opposer à l'espace, au milieu où elle se produit, dont elle est un foyer, un détail privilégié.
 
 

Ainsi dans ces tableaux l'origine était la brume la plus lointaine, et c'est à toute une cosmogonie que nous fait assister leur suite, nous apportant des apparences de plus en plus solides et diversifiées, se rapprochant peu à peu de celles que nous connaissons.
 
 

D'abord, point de distinction entre l'espace et la matière gazeuse qui le remplit; ce n'est que par suite des mouvements passionnés de celle-ci, de ses contractions, de ses incandescences, de ses obscurcissements, de toutes ces tensions internes qui y naissent, que des vides vont naître entre des objets, des halos de distance entre des noyaux à la recherche d'eux-mêmes et de leurs frères, à la recherche de leur mâle ou de leur femme, des vides qui vont permettre des rencontres fêtées dans cet univers encore tout chimique par de superbes flammes éveillant des échos sur d'autres nuées en condensation, qui n'en sont pas encore à cet état d'existence individuelle, d'organisation intime, cet état de désir vif et de tremblement.
 
 

Puis ces vides, ces lacunes, ces cavernes se sont agrandis et détaillés en paysages; y sont apparus étangs et montagnes, et surtout cet événement fondamental qu'est l'horizon, distinguant une terre d'un ciel, les décollant l'un de l'autre pour permettre à la végétation de prendre son essor solidement, un horizon qui le plus souvent n'apparaît qu'à travers les forêts humides, les rocs à peine refroidis, l'écume des cascades et les fumées des solfatares.
 
 

Ici et là fleurit un point de couleur comme une graine douloureuse et nue, sujet d'étonnement et d'émerveillement pour toutes les matières environnantes dont les stries, les nervures, les gouttes s'alignent convergeant comme pour célébrer dans l'attente de ce qui va pouvoir en germer, ou se retranchant dans la méfiance et la jalousie.
 
 

Ces sentiments diffus dans le paysage, ils vont s'incarner en êtres plus distincts et plus mobiles. Voyez-les ces fantômes à qui l'horizon, à qui la naissance du sol permet la marche! Le mouvement de ces flaques, ces chemins naturels tracés parmi l'argile laiteuse, la progression de plus en plus lente de cette larve comme épuisée, comme cherchant ce qui pourrait la relayer, tout cela appelait la formation de ces jambes qui sont encore presque transparentes, qui n'ont point encore de pieds pour les poser sur une route bien dure, qui se dégagent du marais peu à peu où elles ont poussé comme d'autres roseaux plus aventureux, ces jambes qui se rejoignent en un ventre où tout le paysage reconnaît son sanctuaire et son creuset.
 
 

Puis la liberté devient de plus en plus grande. Ils ne sont pas seulement nés de la terre; c'est toute la tension entre le ciel et le sol, l'air et les cavernes qui trouve dans le déploiement de leurs membres son habitation et son miroir. Le paysage douloureux donne naissance à ces destins; ainsi dans ce tableau regardez ces deux corps qui se cherchent et qui se délivrent au milieu d'une brume poisseuse toute peuplée de mouches bourdonnantes, collantes, sales et velues qu'ils ne parviennent pas à chasser, dont ils ne parviennent pas à se défaire. Ah, comme il est compréhensible que leurs visages ne se soient pas encore dégagés! Ils n'en sont point au regard sûr et bien distinct; la vue ici est encore une propriété de toutes les choses; toute surface est un peu voyante en même temps qu'elle est visible. En train de s'extraire péniblement de cette matrice, encore à demi-transparents comme des poissons des profondeurs, ils sont bien plus ce que regarde le paysage, le point focal de cet ensemble optique, que ce qui peut le regarder.
 
 

Dans les toiles les plus récentes, le personnage s'affirme avec une remarquable audace, à tel point que le paysage qui lui a donné naissance, disparaît presque derrière lui; l'horizon peut n'être plus que sous-entendu.
 
 

Alors il est le fils aîné du tourbillon qui le fouette comme une feuille morte, mais qui lui répond; il est le prince des intempéries; c'est lui qui donne leurs gestes à la grêle, à la neige et à la bruine du petit matin. Il est tout entier pris dans cette danse qui l'engendre et qui fait résonner l'univers autour de lui. Ne demandez pas à voir ses yeux; ils ne sont pas encore ouverts; ils ne sont pas encore formés; il faut attendre le lendemain de la bourrasque.
 
 
 

1958, galerie du Dragon

 

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